Archives de Tag: histoire du Québec

Oui, Monsieur

«Qu’est-ce qu’on fait? On se crache dans les mains et on recommence!»

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Jacques Parizeau 9 août 1930 – 1er juin 2015

BLx

 

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La Conquête revue et corrigée à la française…

conquêtePhoto : Ministère des approvisionnements et services, Canada À Québec en 1759, les hommes de Wolfe prennent d’assaut les plaines d’Abraham pour tenter de surprendre les défenseurs de la ville.

Laurent Veyssière au Devoir – La Conquête ne fut pas un abandon

Des historiens remettent à plat l’histoire de la guerre de Sept Ans

Christian Rioux, Le Devoir, 22/11/13

La guerre de Sept Ans ? Un sondage rapide démontrerait facilement que 95 % des Québécois n’en ont jamais entendu parler. De toute façon, les historiens québécois et français ne s’y sont guère attardés et il est rare que les manuels scolaires y consacrent plus que quelques lignes. C’est pourtant au terme de cette première grande guerre internationale (1756-1763) et des négociations qui suivirent que la France perdit le Canada.

Les organisateurs du 400e anniversaire de Québec avaient sciemment écarté les historiens de ces célébrations à haut risque. Voilà qu’à l’occasion du 250e anniversaire du Traité de Paris, ils prennent leur revanche. À Paris, se tient ces jours-ci, sous l’égide du ministère français de la Défense, un important colloque franco-québécois qui vient clore une série de rencontres et de publications destinées à resituer « la Conquête » dans les enjeux géostratégiques de l’époque.

Plusieurs de ces nouvelles recherches mettent à mal la thèse de l’« abandon » du Canada par la France pourtant unanimement admise chez nous. Ancien stagiaire des Archives nationales du Québec aujourd’hui responsable du patrimoine au ministère de la Défense, à Paris, Laurent Veyssière vient de diriger (avec Bernard Fonck) la publication de plusieurs ouvrages majeurs (La guerre de Sept Ans en Nouvelle-France, Septentrion) qui ébranlent quelques certitudes.

Quel abandon?

« Il faut être très prudent avec la notion d’abandon, dit Veyssière. Qu’il y ait eu un sentiment d’abandon, c’est normal. Quand une communauté de 60 000 personnes se retrouve seule, elle éprouve évidemment un sentiment d’abandon. » Mais, pour l’historien, rien ne prouve que, sur le plan politique, militaire et diplomatique, la France a « abandonné » le Canada comme on le dit si souvent.

Pour l’historien, il faut remettre la « Conquête » dans le contexte de l’époque. Pour la France, dans cette guerre, le théâtre nord-américain est secondaire. Si les troupes anglaises se concentrent au Canada, à l’inverse, la France concentre ses opérations en Allemagne, où plus de 100 000 hommes partent à la conquête du Hanovre. « Pour la France, il s’agit d’humilier le roi anglais, fils de l’électeur du Hanovre Georges 1er, pour être ensuite en position de négocier, dit Veyssière. Le Hanovre est une simple monnaie d’échange. C’est là que s’est joué le sort du Canada ! »

Toutes les guerres de ce siècle ressemblent à un jeu d’échecs. Pour la France, le rôle de Montcalm et de Vaudreuil consiste d’abord à tenir le plus longtemps possible. L’historien québécois Marcel Fournier, qui a dirigé le projet de recherche Montcalm, a montré que la France avait envoyé suffisamment d’hommes pour soutenir un conflit qui ne devait pas durer si longtemps.

Jamais, dit Veyssière, les Français n’ont imaginé que dans cette guerre ils pourraient perdre le Canada. Même dans les négociations qui s’ouvrent en 1761, les Français n’étaient pas prêts à abandonner le Canada. « Au printemps de 1761, le plénipotentiaire français envoyé à Londres a pour consigne de conserver le Canada, dit-il. Mais, rapidement, il comprendra que l’Angleterre ne rendra jamais le Canada. »

Pas de monnaie d’échange

Le grand problème de la France, c’est que dès 1761, elle n’a plus rien à offrir comme monnaie d’échange. Elle perd même la Martinique et Belle-Île. « La France n’a pas d’autre choix que de définir ses priorités. Or, le Canada s’y retrouve en queue de liste derrière les pêches de Terre-Neuve, les Antilles et même le Sénégal. »

Curieusement, c’est l’historien anglais Jonathan Dull, grand spécialiste de l’histoire militaire, qui a montré que ce choix fut le bon. Ce qui aurait pu être une déconfiture complète va permettre, grâce aux pêches, de préserver une marine française, d’assurer le redressement de la balance commerciale et de relancer l’économie. « On ne peut évidemment pas parler d’une victoire quand on perd le Canada, le Sénégal et une partie des Antilles. Mais la France ne s’en tire pas si mal », dit Veyssière. Le pays va se redresser au point de pouvoir prendre sa revanche lors de la guerre d’indépendance américaine.

Ce que les Habitants (ou Canadiens) vivent comme un drame, n’importe quelle puissance coloniale l’aurait fait à cette époque, estime Veyssière. « Nous sommes nombreux à être convaincus que la France n’avait pratiquement pas de chance de conserver le Canada dans cette négociation. Je pense que c’est en train d’être admis par les historiens. On ne peut plus traiter de la Conquête, comme on l’a fait, sans parler de l’ensemble de la guerre de Sept Ans. Si la France avait remporté la guerre en Allemagne, elle aurait eu la monnaie d’échange pour récupérer le Canada. »

Le discours du conquérant

D’où vient alors ce discours dominant sur l’abandon ? « Le discours de l’abandon, c’est d’abord le discours du conquérant, dit Veyssière. Dès le début, il sera repris par le premier gouverneur britannique, James Murray, et par son successeur, Carleton. Il est évident qu’il est plus facile de parler à un peuple conquis en lui disant que sa mère patrie l’a abandonné et que l’Empire britannique ne lui offre que des bienfaits. »

La propagande britannique se met rapidement en branle. Elle fera de Wolfe, pourtant dépressif et détesté par ses propres généraux, un héros. Ce qui contribue à exagérer l’importance de la bataille des plaines d’Abraham. Elle fera de l’Empire le pourvoyeur de nouvelles libertés. Ce qui n’est pas faux, dit Veyssière, comme le montre l’arrivée des journaux qui n’existaient pas en Nouvelle-France. Mais de là à décrire la Nouvelle-France comme la pauvre victime d’un régime tyrannique, il y a une limite à ne pas franchir.

« Lorsqu’on étudie les destins individuels des Canadiens de cette époque, on voit que leur mode de vie était très libre, dit Veyssière. Comme ils étaient loin du pouvoir, leur liberté était immense, au point de ne pas se sentir opprimés par la monarchie absolue. D’ailleurs, au moment de l’Acte de Québec, en 1774, lorsque les pétitions des Canadiens partent à Londres, à aucun moment ils ne réclament de représentation parlementaire alors que la minorité anglo-protestante la réclame à cor et à cri. Pour les Canadiens, pétris des valeurs de l’ancien régime français, ce n’était pas une question qui se posait. »

Parmi les réalités que ces nouvelles recherches ont permis de découvrir ou de redécouvrir, il y a la violence radicale de cette guerre. « La guerre de Sept Ans fait partie de ces guerres que l’on commence à qualifier de « guerres totales », dit Veyssière. La guerre de Trente Ans, juste avant, a aussi été d’une violence inouïe. Wolfe l’annonce. Il va mettre en place une violence réglée contre la population et fait brûler les villages. La guerre en Europe n’a rien à envier à ce qui se passe en Amérique. On pratique une politique de la terre brûlée. »

S’il y a « abandon » quelque part dans cette histoire, c’est peut-être dans le fait que jamais la France ne songera véritablement à récupérer le Canada une fois le Traité de Paris signé. « La France est dans une logique continentale et terrienne, alors que l’Angleterre est maritime, dit Veyssière. La France fait toujours passer ses intérêts continentaux d’abord. Récupérer la colonie du Canada, elle n’en voit pas l’intérêt. Ce qui souligne encore plus le mérite des Canadiens d’avoir su conserver leur langue et leur manière de vivre. C’est un exemple dans l’histoire mondiale. Il a fallu retrousser ses manches et survivre. C’est tout à l’honneur des Québécois. »

BLx

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La fête nationale du Canada: Célébrons la dialectique!

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Un des concepts fondamentaux de la philosophie de l’histoire hégélienne est la dialectique du maître et de l’esclave. Imaginons que deux hommes s’affrontent lors d’un duel dans le but d’acquérir la reconnaissance de l’autre. Il faut absolument que les deux adversaires survivent et qu’un des deux adversaires abdique. Si un des deux pugilistes meurt, l’autre ne pourra pas être reconnu. Il faut donc qu’il y en ait un qui devienne maître et que l’autre devienne esclave. Le maître est celui qui priorise son désir non biologique qu’est la reconnaissance. Il accepterait de mourir pour cette cause. À l’opposé, l’esclave est celui qui a peur de la mort et qui donc priorise sa vie biologique plutôt que la reconnaissance. L’esclave est donc condamné à travailler pour le maître. Le travail permet à l’esclave de posséder et de transformer la nature. Pendant ce temps, le maître mène une vie de plaisir, une vie de jouissance obtenue sans effort et est coincé dans une impasse existentielle. C’est que le maître est reconnu par quelqu’un qu’il ne reconnaît pas. Donc, il doit être reconnu par un autre maître, ce qui est impossible puisque les maîtres sont prêts à mourir pour la reconnaissance. Alexandre Kojève, professeur ayant enseigné à plusieurs grands intellectuels français dont Bataille, Camus et plusieurs autres, mentionne que «le maître n’est là que pour engendrer l’esclave qui le supprime en tant que maître en se supprimant par là soi-même en tant qu’esclave.[1]» Cette suppression dialectique, de la classe du maître et de l’esclave conduit à la fin de l’histoire, ce que Hegel nomme l’avènement de la classe du citoyen.

Cette lutte pour la reconnaissance se manifeste également dans l’histoire du Québec. Une des meilleures manifestations de celle-ci survint lors des accords du lac Meech de 1987. Une des demandes du Québec étaient que la province soit reconnue comme société distincte. Cela a provoqué de vives réactions chez les anglophones puisque ceux-ci ont « désémantisé » le mot «distincte». En effet, les canadiens-anglais ont vu dans ce terme la signification distinction, un terme qui  amène à croire que le Québec a des prétentions de supériorité sur les autres provinces canadiennes. Le Québec ne voulait pas être considéré comme supérieur, mais bien comme une province reconnue à part entière. Ce souhait n’est pas sans rappeler la fin de l’histoire selon Hegel. Selon lui, l’histoire se terminerait une fois que la dialectique du maître et de l’esclave serait supprimée et remplacée par une nouvelle classe que Hegel nomme le citoyen. Hegel pense également que l’histoire s’est déjà achevée, à peu de choses près, avec le personnage de Napoléon Bonaparte, qui universalise par ses conquêtes les acquis de la révolution française, c’est-à-dire la liberté pour tous. Au Québec, la suppression de cette dialectique que nous pourrions nommer la dialectique Canadiens-Français/Canadiens-Anglais se réaliserait avec la souveraineté. Les deux anciennes identités seraient supprimées, pour ne laisser que l’identité canadienne, qui ne serait composée que d’anglophones, ainsi que la création d’une nouvelle identité résultant d’un nouvel État créé par l’indépendance. Quant à cette dialectique du Canadien-Français/ Canadiens-Anglais, il y a quelques liens à faire avec la théorie de Hegel. D’une part, Kojève mentionne que «c’est  parce que l’esclave n’est pas réellement libre qu’il a une idée de la liberté, une idée non-réalisée, mais qui peut être réalisée par la transformation consciente et volontaire de l’existence donnée, par l’abolition de la servitude.[2]» On peut en dire autant des Canadiens-Français. C’est parce que nous n’avons pas d’État souverain représentant notre peuple, c’est-à-dire un État français, que nous avons l’idée d’indépendance. Le Québécois peut ainsi transformer sa réalité donnée en réalisant l’indépendance, c’est-à-dire en se dotant d’un État souverain. D’autre part, Kojève explique que le maître n’est là que pour engendrer l’esclave qui réalisera la fin de l’histoire. Cette citation n’est pas sans rappeler une phrase d’Hubert Aquin dans son texte L’existence politique. Aquin écrit : « Sans vouloir verser dans le paradoxe, je dirais qu’il faut rendre hommage à la confédération de ce qu’elle ait enfanté, malgré elle, les mouvements séparatistes[3]…»  Cette idée rejoint quelque peu l’idée précédente en ce sens que s’il n’y avait pas de confédération, de dialectique Canadiens-Français/Canadiens-anglais, l’indépendantisme n’existerait tout simplement pas. Pour qu’il y ait une telle idée, il faut absolument que les Québécois fassent l’expérience d’un système où ils ne sont pas indépendants, où ils font partie d’un système unioniste qui a la volonté d’homogénéité, d’assimilation et dont le but est un tout culturel  anglo-saxon. Cette volonté d’unification se remarque aisément dans l’histoire du Québec notamment avec la conquête de 1760, l’acte d’union de 1840 ainsi qu’avec le rapport Durham de 1839 qui recommande clairement l’assimilation des Canadiens-Français. Il ne faut donc pas, comme le dirait Hegel, voir notre position au sein de la confédération d’une manière abstraite, c’est-à-dire unilatérale en ne considérant que notre statut de minorité francophone au sein d’un ensemble anglo-saxon. Au contraire, il faut, voir la rose de la raison dans la croix du présent.

Alexandre Martin


[1] Alexandre KOJÈVE, Introduction à la lecture de Hegel, Menil sur l’Estrée, gallimard, 2011.P.175

[2] Ibid P.177

[3] Hubert AQUIN, L’existence politique, Liberté, vol.4, n 21, 1962 P.71

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L’histoire de l’enseignement de l’histoire

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L’incendie de l’édifice du Parlement à Montréal, alors capitale du Canada, incendie déclenché par des membres de la communauté anglo-montréalaise le 25 avril 1849. Peinture attribuée à Joseph Légaré.

Lisa-Marie Gervais, Le Devoir, 9/02/13

L’enseignement de l’histoire comme champ de bataille. Quand ce ne sont pas les didacticiens et les historiens qui s’y affrontent, ce sont les partisans d’une histoire nationale et ceux de l’histoire sociale qui s’entredéchirent sur le « quoi » et le « comment » enseigner le Québec aux jeunes. L’histoire de ce conflit se répète… et ça ne date pas d’hier.
Yvan Lamonde, historien des idées au Québec et professeur au département de littérature de l’Université McGill, n’a pas été étonné de lire cette semaine dans Le Devoir que se profilait à nouveau la querelle entre les tenants d’une histoire nationale (portée par les membres de la Coalition pour l’histoire) et ceux d’une approche sociale. « Ça m’a donné un sentiment d’éternel recommencement de l’histoire. Pour un historien, c’est pas banal », a-t-il dit, un sourire dans la voix.

Pour comprendre pourquoi le débat autour de l’enseignement de l’histoire se répète au Québec, rien de mieux que d’en faire l’histoire, justement. C’est ce qu’ont fait Michel Allard et ses acolytes, en coécrivant le volumineux ouvrage L’histoire nationale à l’école québécoise. Regards sur deux siècles d’enseignement. « Au moment de la fameuse crise sur l’enseignement de l’histoire, au milieu des années 2000, je me suis aperçu qu’on n’avait jamais fait l’histoire de l’enseignement de l’histoire. Alors on a fouillé », explique cet actif retraité, qui a été enseignant au primaire et au secondaire et professeur d’histoire et de didactique à l’UQAM.

Retour aux origines : 1831. Joseph-François Perrault écrit le premier véritable manuel d’histoire. Écrit ? Plutôt copié, soutient Michel Allard. En y regardant de plus près, il constate que des pans entiers du bouquin sont un calque des écrits de l’historien jésuite Pierre-François-Xavier de Charlevoix (XVIIIe siècle) et du Britannique d’origine William Smith, historien et juge en chef du Conseil législatif du Bas-Canada (début XIXe). Ce dernier fait évidemment une interprétation très favorable de la Conquête de 1760 et est très élogieux à l’endroit des Britanniques, qui auraient fait preuve d’une « sage conduite » envers le peuple franco-catholique canadien. « L’interprétation de l’histoire qui a eu longtemps cours est donc celle de Perrault, qui a copié un Britannique », explique M. Allard.

Cette interprétation de l’histoire qu’Allard qualifie de « bonententiste », parce qu’elle évite d’attiser les conflits, domine ainsi jusqu’à ce François-Xavier Garneau, premier historien canadien, publie ses propres écrits, beaucoup plus nuancés et sous-tendus par un nationalisme canadien-français, après le rapport Durham de 1839. Yvan Lamonde rappelle néanmoins l’instrumentalisation à laquelle s’est livrée l’Église et des pressions qui se sont exercées sur Garneau pour que son « histoire » tienne compte du clergé.

Selon le chercheur et spécialiste de l’histoire des manuels scolaires, Paul Aubin, également coauteur de L’histoire nationale à l’école québécoise, la confrontation entre deux visions de l’enseignement de l’histoire naît autour des années 1940, lorsqu’André Laurendeau, homme de lettres et ancien rédacteur en chef du Devoir, lance le débat : Peut-on concevoir un manuel d’histoire unique pour l’ensemble du Canada ? « Jusque-là, on avait des débats pédagogiques sur l’enseignement de l’histoire, comme “faut-il donner de l’importance à la mémorisation?”, etc. Mais là, on va avoir le premier débat idéologique. »

Écoles de Montréal et de Laval

Durant la deuxième moitié du XXe siècle, deux écoles vont s’affronter. D’un côté, l’École de Montréal, notamment portée par les historiens laïques Maurice Séguin, Michel Brunet et Guy Frégault, qui poussent davantage les idées d’origine de Garneau et qui font une interprétation plutôt nationaliste de l’histoire du Québec, sans doute en réaction à l’interprétation « bonententiste » qui avait longtemps dominé. « C’était une école que Léon Dion [politologue] qualifiait de nationaliste pessimiste parce que ces gens accordaient beaucoup d’importance au côté tragique de la Conquête », dit Yvan Lamonde. Ce sont des disciples dissidents du chanoine Lionel Groulx, qui, dans la première moitié du XXe siècle, avait implanté l’idée d’un nationalisme plus traditionnel, basé notamment sur la foi et la langue.

De l’autre, l’École de Laval (comme l’université du même nom), où l’abbé Arthur Maheux prend la tête de l’Institut d’histoire à la fin des années 1940, propose une interprétation qui met en relief les points de « bonne entente » avec le Canada, afin d’éviter des frictions historiques. Ces idées seront défendues notamment par les historiens eux aussi laïques Marcel Trudel, Fernand Ouellet et Jean Hamelin et prédomineront durant la Révolution tranquille et après. « Ils faisaient une nouvelle histoire économique et une nouvelle histoire sociale. On est à la fin des années 1950, l’Université Laval fait beaucoup d’histoire ouvrière et du mouvement syndical », rappelle Yvan Lamonde.

Tranquillement, ces deux visions se cristallisent et permettent de comprendre les conflits qui surviennent encore aujourd’hui. Avec toutes les nuances qui s’imposent, la Coalition pour l’histoire hérite de la vision nationaliste de l’École de Montréal, dénonçant un certain impérialisme de l’histoire sociale au Québec, associé aux baby-boomers, et qui a dominé dans les années 1960 à 1980, note M. Lamonde. Voilà pourquoi leur réaction d’opposition de la Coalition a été si forte en 2006, lors de la réforme du programme d’histoire au secondaire, où le ministère liait pour la première fois l’enseignement de l’histoire nationale à l’éducation de la citoyenneté. Cette tentative a été perçue comme cherchant « à mettre sous le boisseau la question nationale », constatent les quatre auteurs de L’histoire nationale à l’école québécoise.

Une société distincte

Cette fois, avec un gouvernement péquiste au pouvoir favorable à une lecture plus politique de l’histoire nationale, les positions de la Coalition ont la part belle. Même s’il comprend pourquoi, Yvan Lamonde ne peut s’empêcher de trouver « un peu ridicule » que le débat sur l’enseignement de l’histoire reprenne à chaque changement de gouvernement. Le litige n’est pas près de se régler.

Car pour lui, le fait qu’on remette sans cesse en question le contenu des programmes n’est pas le problème des seuls historiens, mais de la société québécoise entière. « Chacun est confronté avec le fait qu’il y a des noeuds, des questions non résolues. La Conquête en est un, les Rébellions en sont un autre et la Révolution tranquille aussi », avance-t-il. « À partir du moment où on n’a pas de consensus autour de l’interprétation et de la place à donner à ces événements, on reste dans l’ambivalence. »

L’histoire est toujours instrumentalisée aux profits des élites en place ou des courants de pensée dominants, insiste M. Lamonde. Les historiens en sont les interprètes. Le problème n’est pas propre au Québec. Partout dans le monde, y compris au Canada anglais, l’enseignement de l’histoire fait débat.

« Mais comment se fait-il qu’au Québec, selon les gouvernements en place, il y ait toujours un rééquilibrage ? C’est particulier que les vents tournent autant. Surtout dans une société dont la devise est Je me souviens. On se souvient de quoi ? On ne le sait pas », note-t-il. « C’est drôle que la mémoire soit aussi fluctuante et qu’on ne soit jamais capable de trouver une façon d’enseigner le programme d’histoire qui soit respectueuse de toutes les visions. En ce sens, on est peut-être une société distincte », conclut l’historien.

La position de la Coalition pour l’histoire: Revalorisation de l’enseignement de l’histoire du Québec – Une action légitime, nécessaire et urgente

Pour comprendre où commence la polémique actuelle sur l’enseignement de l’histoire, voir ici su ce blogue: Une histoire qui évacue ceux qui l’ont faite.

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Une histoire qui évacue ceux qui l’ont faite

La pendaison des patriotes, dessin d’Henri Julien

L’enseignement de l’histoire au secondaire a fait l’objet ces dernières années d’une réforme qui semblait prometteuse, ne serait-ce que parce que le nombre d’heures devant y être consacré augmentait considérablement. Mais en raison de la torsion opérée par cette réforme, notamment sur la façon de concevoir l’histoire dans sa dimension nationale, de nombreuses critiques n’ont cessé de surgir pour en contester l’orientation dite «postnationale» et pour réclamer, sinon son abolition, mais au moins sa révision profonde. La plus récente de ces critiques vient de la Coalition pour l’histoire qui, dans une étude intitulée «Une histoire javellisée au service du présent», fait état des résultats d’une enquête menée auprès de professeurs d’histoire au secondaire et de laquelle il ressort qu’en majorité ces enseignants plaident pour un retour de la dimension nationale et politique dans l’enseignement de l’histoire du Québec:

«Le jugeant trop frileux et trop axé sur le présent, près des deux tiers (63 %) des enseignants souhaitent que soit révisé le programme d’histoire de 3e et 4e secondaire pour rendre plus visibles les questions politiques et nationale. «Pour tout dire, avec cette nouvelle conception de l’enseignement de l’histoire qui prône exagérément le pluralisme culturel de la société québécoise, on a pratiquement fait disparaître […] le concept de nation québécoise au profit du concept de société», lit-on dans le rapport d’enquête.» Le Devoir, 1/03/12

Cela peut sembler étrange en effet que l’histoire du Québec, ou que l’histoire de n’importe quel pays, ne soit pas d’emblée comprise comme «histoire nationale». Le fait de préférer ici le concept de société à celui de nation témoigne manifestement d’un certain parti-pris pour le multiculturalisme à la canadienne qui, sous les auspices bienveillants de l’ouverture à l’autre, détourne l’histoire de son objet, le passé, pour en oblitérer les luttes et les conflits, afin d’administrer un présent sans mémoire, la coquille vide d’une citoyenneté sans attache. Sous prétexte que la diversité actuelle de la société québécoise ne justifiait plus que l’on ressasse l’histoire de ce «nous» qui, bien que majoritaire, ne représenterait après tout que l’une des communautés culturelles du Québec actuel, le programme scolaire d’«histoire nationale» est devenu le programme «histoire et éducation à la citoyenneté». Il est difficile de croire que l’oubli de soi puisse jamais être pour un peuple une vertu, fut-elle citoyenne, et surtout pour un peuple dont la devise est «Je me souviens». Mais le plus inquiétant dans tout cela n’est-ce pas le consentement donné par le ministère de l’éducation à un tel enseignement de l’histoire? En fait, la dimension politique n’a nullement été évacuée de l’enseignement de l’histoire du Québec au secondaire, bien au contraire l’évacuation de la dimension nationale est de part en part politique: l’antagonisme originaire et constitutif de l’histoire du Québec, à savoir le conflit entre les Anglais et les Français, doit être oublié; de la Conquête à l’Acte d’union, de la Révolte des Patriotes à la Confédération, du référendum de 1980 au rapatriement de la constitution, de l’échec des Accord du Lac Meech au référendum de 1995, tout cela il faut l’oublier. En s’inspirant d’un proverbe provençal qui dit: «Ne parlons pas de ce qui fâche, parlons de rien!», il suffirait d’ajouter: «Ne parlons pas de nation, parlons de citoyenneté!»

Mais de cette réforme politique de l’enseignement de l’histoire nationale au secondaire, on ne sait encore rien, si on n’en connaît pas les fondements théoriques. Car il y a une éminence grise derrière tout ce travail de sape, l’historien Jocelyn Létourneau. Tout ceux qui s’intéressent à la question du destin politique du Québec liront avec grand intérêt le texte de Charles Courtois, Examen d’un programme d’histoire postnationaliste qui présente de façon détaillée et très critique la pensée de Létourneau. On lira aussi avec profit le texte d’Yvan Lamonde, Réplique à l’ouvrage de Jocelyn Létourneau, Ce que veulent les Québécois… vraiment?

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