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À la défense des animaux non humains

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Tom Regan : ce grand théoricien des droits des animaux

Tom Regan, philosophe américain décédé 17 février dernier, a livré tout au long de sa carrière, un vif plaidoyer en faveur de la reconnaissance des droits des animaux non humains. Auteur de l’ouvrage The Case for Animal Rights, publié en 1983, et théoricien des droits des animaux, Regan a livré une œuvre dont l’influence sur les débats en éthique animale contemporaine est immense. Dans cet article, en guise d’hommage à l’apport important de Regan aux discussions contemporaines sur la condition des animaux non humains dans nos sociétés, nous effectuerons un bref retour sur les idées proposées par Regan.

Les animaux sujets d’une vie comme fins en soi

Tout d’abord, Tom Regan a proposé une thèse de la valeur inhérente des animaux, qu’il entend « comme un genre de valeur possédée par certains individus, sur le mode […] des individus existant comme fins en soi » (Les droits des animaux, traduit de l’américain par Enrique Utria. Paris, France : L’avocat du diable, p. 476). Un individu doté d’une valeur inhérente possède cette valeur en lui-même et cette valeur n’est pas dépendante d’une fin extérieure ou d’une utilité que ce dernier peut servir. Plus précisément, selon Regan, les êtres qui possèdent cette valeur inhérente sont les « sujets d’une vie », qu’il définit ainsi :

[L]es individus sont sujets d’une vie s’ils ont des croyances et des désirs ; une perception, de la mémoire, et un sens du futur, y compris de leur propre futur ; une vie émotionnelle ainsi que des sensations de plaisir et de douleur ; des intérêts en rapport aux préférences et au bien-être ; la capacité d’initier une action en vue de leurs désirs et de leurs buts ; une identité psychophysique au cours du temps ; et un bien-être individuel […] (Les droits des animaux, p. 479)

Toutefois, Regan soutient que même pour les animaux qui ne sont pas actuellement considérés comme sujets d’une vie (tels les poissons ou certains oiseaux), les êtres humains doivent tout de même leur accorder un certain bénéfice, car les différences entre les animaux sujets d’une vie et ceux qui ne le seraient pas demeurent ambigües. Par prudence morale, il incombe donc aux êtres humains d’accorder ce statut de sujet d’une vie aux animaux non humains dont l’appartenance à ce statut n’est pas encore entièrement et assurément déterminée par les récentes recherches en éthologie.

Par ailleurs, tous ces animaux sujets d’une vie (que l’on peut associer généralement aux mammifères âgés d’au moins un an, selon Regan) ont une valeur inhérente égale. Regan s’oppose donc aux thèses gradualistes de la valeur qui pourraient accorder une valeur inhérente moindre aux êtres humains déficients ou aux animaux non humains. Au contraire, malgré leurs différences cognitives notables, les sujets d’une vie possèdent tous la même valeur inhérente en tant que fins en soi.

Les droits des sujets d’une vie

Dans un même ordre d’idées, selon Regan, parce que les sujets d’une vie possèdent tous une valeur inhérente égale, il incombe aux êtres humains de respecter cette valeur inhérente, conformément au principe de respect hérité du philosophe Emmanuel Kant qui postule que les êtres possédant une valeur inhérente ne doivent jamais être traités comme de simples moyens qui garantissent les meilleures conséquences, mais toujours en même temps comme fins en soi. (Les droits des animaux, p. 421) Ainsi, selon Regan, parce que les animaux non humains doivent être traités de manière à ce que cette valeur inhérente soit respectée, ils possèdent également deux droits fondamentaux : (1) le droit au respect, qui est absolu et (2) le droit de ne pas subir de dommage, qui découle du premier droit et qui est prima facie. (Les droits des animaux, p. 533) Plus précisément, ces dommages pouvant être infligés aux animaux non humains se distinguent en deux types : (1) le dommage par infliction, qui implique la douleur et (2) le dommage par privation, qui implique une perte d’avantages qui élargissent les sources de satisfaction d’un individu. (Les droits des animaux, p. 549)

Selon Regan, parce que l’exploitation animale viole les droits des animaux considérés comme fins en soi dotées d’une valeur inhérente, cette dernière est immorale et doit être fermement condamnée.

Il va sans dire que la perspective amenée par Regan est résolument abolitionniste, car elle condamne moralement toutes formes de dommage causé aux animaux non humains. Or, même si ces deux droits peuvent être outrepassés sous certaines conditions (comme nous le verrons sous peu), Regan offre une perspective s’opposant radicalement à l’exploitation animale qui implique la perpétuelle violation des droits des animaux non humains, en tant qu’elle permet le confinement, la castration à froid, la mise à mort, etc. Ainsi, selon Regan, parce que l’exploitation animale viole les droits des animaux considérés comme fins en soi dotées d’une valeur inhérente, cette dernière est immorale et doit être fermement condamnée.

Il nous apparaît toutefois important ici de mentionner que la théorie de Regan permet de rendre compte de quelques cas exceptionnels dans lequel il est moralement acceptable d’outrepasser le deuxième droit des sujets d’une vie, c’est-à-dire le droit à ne pas subir de dommage : (1) en cas de légitime défense de l’innocent (Les droits des animaux, p. 551) ; (2) pour punir un coupable, non pas pour maximiser les conséquences bonnes que pourrait produire sa punition, mais pour le punir d’un dommage qu’il a préalablement causé (Les droits des animaux, p. 555) ; (3) lorsque des sujets d’une vie innocents sont utilisés par des criminels en guise de boucliers, par exemple dans le braquage d’une banque, il est alors possible d’outrepasser le droit de ces boucliers innocents à ne pas subir de dommage, si cela permet de neutraliser ledit criminel et de sauver davantage d’innocents (Les droits des animaux, p. 556) et (4) dans le cas de menaces innocentes (par exemple, un enfant brandissant un pistolet, sans avoir conscience de son geste), il est permis d’outrepasser le droit à ne pas subir de dommage des dites menaces innocentes, sans toutefois user de force excessive (Les droits des animaux, p. 559). Il est donc permis, selon Regan, d’outrepasser l’un des deux droits inviolables des sujets d’une vie, celui du droit à ne pas subir de dommage, dans certaines circonstances. Or, le droit au respect des sujets d’une vie doit, quant à lui, doit être absolument respecté, même lorsque le droit de ne pas subir de dommage lui, est outrepassé ; nous pouvons, par exemple, punir un criminel tout en le considérant comme fin en soi et jamais simplement comme un simple moyen pouvant servir à l’atteinte d’une fin autre.

Dans un même ordre d’idées, dans certains cas extrêmes, Regan soutient que nous devons privilégier la vie humaine à la vie des animaux non humains, non pas parce que ces vies seraient inégales sur le plan objectif de la valeur, mais parce la vie humaine a généralement plus de valeur subjective, c’est-à-dire pour le sujet humain qui la possède, que l’aurait une vie animale non humaine pour l’animal en faisant l’expérience. C’est ce qui fera dire à Regan que « jeter n’importe lequel des humains par-dessus bord, ce qui le condamnerait à une mort certaine, causerait plus de tort à cet individu que n’en subirait le chien que l’on jetterait par-dessus bord. » (Les droits des animaux, p. 610) La théorie des droits des animaux ne s’oppose donc pas à plusieurs intuitions morales généralement admises par la population.

La théorie des droits des animaux de Regan : un apport majeur à l’éthique animale

En conclusion, si la théorie de Regan comporte certains défauts, comme celui de ne laisser place à aucune obligation positive que les êtres humains auraient à l’égard des animaux domestiqués et vivants dans nos villes (faiblesse à laquelle répondent d’ailleurs Will Kymlicka et Sue Donaldson dans leur récent ouvrage Zoopolis), son apport à l’éthique animale est immense. En effet, Regan, avec sa théorie des droits des animaux, a fourni un vif plaidoyer contre l’exploitation animale, pour l’instauration d’une société plus juste et plus pacifique à l’endroit des animaux non humains.

Virginie Simoneau-Gilbert

Source: Huffington Post 4/03/17

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Le Québec et le Canada, des États laïques ou polyreligieux?

 

Vous avez dit laïcité?

Patrick Moreau – Rédacteur en chef de la revue «Argument», Le Devoir, 2/03/17

Dans un de ses éditoriaux de la semaine dernière, Francine Pelletier affirme, à propos de la laïcité, « qu’on ne sait pas vraiment de quoi on parle, quand on en parle ». Sur ce constat, je suis plutôt d’accord avec elle. Comme bien d’autres mots qui sont essentiellement problématiques — par exemple « liberté » ou « démocratie » —, cette notion n’a pas de définition arrêtée et définitive.

Mais si on ne sait pas avec exactitude ce qu’est la laïcité, on sait au moins ce qu’elle n’est pas — comme on sait que, même qualifiée de « populaire », la démocratie ne peut s’accorder avec un régime de parti unique, ou que le mot « liberté » ne peut être synonyme d’« esclavage », comme dans le célèbre roman de George Orwell.

Une fois ce principe établi, force est de constater que le Canada, comme d’ailleurs le Québec, ne peut être considéré comme laïque. Le Canada comme le Québec sont des États religieux, poly ou multireligieux, certes, mais religieux tout de même, et situés l’un comme l’autre aux antipodes de la laïcité.

Une telle affirmation peut paraître exagérée, voire extravagante. Pourtant, quelques exemples devraient suffire à convaincre un observateur impartial. Tout d’abord, le préambule de la Charte canadienne des droits et libertés, dont on prétend à tort qu’elle est au fondement de la laïcité canadienne, s’ouvre sur ces mots : « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit ». On conviendra sans peine qu’une telle formule, placée en tête de la loi fondamentale du pays, n’est pas laïque. Or cet exemple n’est pas le seul qui atteste le caractère fondamentalement religieux de l’État fédéral. Ainsi, une prière, oecuménique depuis 1994 et qui commence par l’invocation de « Dieu Tout-Puissant », est récitée à la Chambre des communes au début de chaque séance parlementaire. On est très loin là encore de la laïcité.

« Suprématie de Dieu »

À la lumière de ces deux exemples, on comprend mieux pourquoi, alors que la Charte protège théoriquement la « liberté de conscience et de religion », seule cette dernière (à l’exception évidemment du handicap, mais c’est un cas fort différent) donne droit dans les faits à ces « accommodements raisonnables » dits « pour motif religieux » ; ce qui permet au moins de se demander, avec le juriste Jean-François Gaudrault-Desbiens, si ce dernier exemple « ne révèle pas […] le statut privilégié que la Cour suprême reconnaît, d’une part, à la religion dans la foison des “doctrines compréhensibles” susceptibles d’encadrer et de guider la vie des individus et, d’autre part, à la liberté de religion dans la hiérarchie des droits ». Autrement dit, si le Canada apparaît relativement neutre à l’égard des diverses confessions religieuses pratiquées sur son territoire, il ne l’est absolument pas par rapport à la religion en général, qu’il favorise expressément, ce qui concourt à faire des incroyants sinon des citoyens de second ordre, des citoyens moins favorisés en tout cas.

Dans cette affirmation de la « suprématie de Dieu », le Québec n’est pas en reste. Outre le crucifix qui trône au mur du Salon bleu du parlement, on peut mentionner les importantes exonérations ou réductions fiscales dont bénéficient les lieux de culte, les membres d’un ordre religieux, les organismes liés à une religion ou, autre exemple, le cours Éthique et culture religieuse qui place la religion au coeur de l’identité des élèves, aux dépens de ceux qui sont sans religion, qui se retrouveront ainsi symboliquement marginalisés. Un État véritablement laïque n’est pas censé placer de cette façon la religion très au-dessus de toutes les autres « doctrines compréhensibles » et convictions de ses citoyens, ni la favoriser financièrement.

Le chef du gouvernement d’un tel État y penserait également à deux fois avant de proclamer : « Allahu Akbar » (Dieu est grand !), même à l’occasion des obsèques des victimes d’un acte terroriste odieux. En effet, M. Couillard est supposément le premier ministre de tous les Québécois, qu’ils croient en Dieu ou n’y croient pas. Lui-même peut évidemment avoir, en tant qu’individu, la foi qu’il veut ; mais si nous vivions réellement dans un État laïque, il devrait s’abstenir d’exprimer publiquement cette foi lors d’une cérémonie durant laquelle il représentait le Québec et tous les Québécois.

Il est vrai que les croyants qui fréquentent assidûment les lieux de culte ont plus tendance que d’autres à voter en bloc, surtout si leurs prêtres, leurs imans, leurs rabbins, etc., les y encouragent ne serait-ce qu’à mots couverts — «Le ciel est bleu, l’enfer…» On connaît ça. Il est clair que, si bien des élus visitent avec une telle fréquence les lieux de culte, courtisent les chefs religieux et ne veulent surtout pas entendre parler de loi sur la laïcité, ce n’est pas seulement une question de principes, mais aussi et surtout parce qu’ils y trouvent leur intérêt… électoral.

Précisons, pour finir, qu’il n’y a d’ailleurs nulle obligation pour un État d’être laïque (nombre d’États souverains à travers le monde ne le sont pas). Que l’on cesse par contre de nous faire prendre des vessies pour des lanternes, et le débat entourant ces questions des relations entre la religion et l’État y gagnera, sinon en aménité, du moins en clarté.

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Qu’est-ce qu’un livre?

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Trump: Une ruse de la raison?

UNSPECIFIED - CIRCA 2002: Portrait of Georg Wilhelm Friedrich Hegel (Stuttgart, 1770-Berlin, 1831), German philosopher. Berlino, Dahlem, Staatliche Museen Zu Berlin, Museum Europaischer Kulturen (Photo by DeAgostini/Getty Images)

UNSPECIFIED – CIRCA 2002: Portrait of Georg Wilhelm Friedrich Hegel (Stuttgart, 1770-Berlin, 1831), German philosopher. Berlino, Dahlem, Staatliche Museen Zu Berlin, Museum Europaischer Kulturen (Photo by DeAgostini/Getty Images)

Trump présente son élection comme la victoire d’un mouvement «sans précédent», mais se pourrait-il, comme Hegel pourrait nous inviter à le penser, que cet événement sombre et porteur de négation pour les libertés civiles ne soit pas la fin du monde, mais seulement un moment dans le devenir de la liberté et, ainsi, qu’il fournisse, en fait, les conditions nécessaires à la naissance d’un contre mouvement (négation de la négation) dont la marches des femmes à Washington donne un premier aperçu? Se pourrait-il donc que l’élection de Trump soit une «ruse de la Raison» qui vienne donner une vigueur nouvelle à la lutte pour la liberté?

«Ce qui constitue la différence entre la raison comme esprit conscient de soi et la raison comme réalité présente, ce qui sépare la première de la seconde et l’empêche d’y trouver sa satisfaction, c’est l’entrave d’une abstraction qui n’a pas pu se libérer ni se transformer en concept. Reconnaître la raison comme la rose dans la croix du présent et se réjouir d’elle, c’est là la vision rationnelle qui constitue la réconciliation avec la réalité, réconciliation que procure la philosophie à ceux à qui est apparue un jour l’exigence intérieure d’obtenir et de maintenir la liberté subjective au sein de ce qui est substantiel et de placer cette liberté non dans ce qui est particulier et contingent, mais dans ce qui est en soi et pour soi.»

Hegel, Philosophie du droit, Préface, traduction de Gibelin, Vrin.

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Martin Luther King et l’homme blanc Hegel

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Plus que Gandhi, c’est l’étude de la dialectique de Hegel qui aurait inspiré Martin Luther King dans sa marche pour la liberté!

Although the course was mainly a study of Hegel’s monumental work, Phenomenology of Mind, I spent my spare time reading his Philosophy of History and Philosophy of Right. There were points in Hegel’s philosophy that I strongly disagreed with. For instance, his absolute idealism was rationally unsound to me because it tended to swallow up the many in the one. But there were other aspects of his thinking that I found stimulating. His contention that “truth is the whole” led me to a philosophical method of rational coherence. His analysis of the dialectical process, in spite of its shortcomings, helped me to see that growth comes through struggle.

Ainsi, selon Nolan Gertz «Dr. King not only fought White America, but he did so by turning the ideas of dead white men against the oppressive practices of living white men.»

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Le système de Hegel schématisé par Martin Luther King

Sources:

How Martin Luther King, Jr. Used Hegel, Kant & Nietzsche to Overturn Segregation in America

Martin Luther King and Continental Philosophy

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Les Québécois parlaient français avant les Français

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«Ils l’ont pendu !»

Il y a 131 ans, le 16 novembre 1885, Louis Riel est pendu

Comme les grandes villes qui sont d’humeur changeante, Montréal n’a pas toujours de la suite dans les idées. À l’été 1885, la révolte des Métis est toujours perçue comme une rébellion. Et leur chef, Louis Riel, comme « un halluciné de premier ordre ».

Le 20 juillet, le jour même de l’ouverture de son procès pour haute trahison, à Régina, devant un jury exclusivement anglophone, les Montréalais se rendaient par milliers à la gare Bonaventure pour accueillir « chaleureusement les vainqueurs de Batoche ». Les mêmes soldats du 65e bataillon dont, trois mois plus tôt, les mêmes Montréalais avaient salué tout aussi fortement le départ pour rétablir la loi et l’ordre fédéral en Saskatchewan.

« Montréal est en fête pour célébrer le retour de ses glorieux enfants ». La Patrie embouche le clairon de la victoire. « Nos braves petits soldats du 65e nous reviennent après une campagne remplie de dangers et de difficultés ». Huit cent cinquante soldats qui, après avoir écrasé deux cents Métis mal armés, se sont livrés à un pillage éhonté, il n’y a pas de quoi être fiers ! Qu’importe ! Montréal, comme l’Empire, raffole des uniformes et des militaires.

La foule, sans distinction de race ou de croyance, les acclame, exulte le chroniqueur soudainement militariste. « Leurs figures bronzées par le grand air, leurs uniformes en lambeaux, leur attitude martiale et l’air crâne, tout contribue à nous les faire aimer, respecter et admirer davantage ». L’article est signé Honoré Beaugrand.

En plus d’être journaliste et propriétaire du journal La Patrie, Beaugrand est maire de Montréal et ami de Wilfrid Laurier et d’Honoré Mercier. Égaré un instant par sa propension aux flonflons, il se ravise. L’ombre du gibet de Regina est un puissant révélateur. Pour l’Ontario, Louis Riel, c’est le Québec. « Étrangler Riel avec le drapeau français, c’est le seul service que peut rendre cette guenille au pays », clamaient les orangistes avant le procès.

Quelques jours avant la date prévue pour la pendaison, la coupe est pleine pour le Toronto Daily Mail. « Plutôt que de se soumettre au joug des Canadiens français, l’Ontario brisera la Confédération. Le Bas-Canada peut en être assuré, si nous devons nous battre à nouveau pour la conquête, cette fois, il n’y aura pas de traité de 1763. Le peuple canadien-français perdra tout ! »

Le positionnement doublement raciste de sir John A. Macdonald a été, pour une rare fois, on ne peut plus clair. « Même si tous les chiens du Québec aboient, Riel sera pendu », a-t-il grommelé. Il considérait également tous les Indiens comme des alcooliques invétérés. Sans toutefois étendre son propre alcoolisme à tous les Écossais.

Le 16 novembre 1885, à huit heures et demie du matin, Louis Riel a été pendu haut et court, jusqu’à ce que mort s’ensuive. La chute fatale a été de huit pieds. Le corps était encore chaud qu’on brûlait déjà la corde dont le bourreau s’était servi. On a sans doute cru qu’en supprimant les reliques, on effacerait le souvenir de son martyre.

La nouvelle a atteint Montréal vers onze heures. Dix minutes plus tard, il y avait foule dans les rues. « Ils l’ont pendu ! » On entend répéter inlassablement la même phrase sur tous les tons. De la stupeur à l’indignation, de la consternation à la fierté blessée, de l’abattement à la colère, du deuil à la révolte, de l’humiliation à la provocation. « Nous sommes tous Louis Riel ! »

Mort, le chef métis s’est métamorphosé en symbole et le sens du geste qu’on a posé n’échappe à personne. « Riel n’expie pas seulement le crime d’avoir réclamé les droits de ses compatriotes, il expie surtout et avant tout le crime d’appartenir à notre race », affirme La Presse. Désormais, il n’y a plus ni conservateurs, ni libéraux, ni castors. Il n’y a que des patriotes ou des traîtres. Le Parti national et le Parti de la corde.

« L’échafaud de Regina grandira, grandira toujours, et son ombre sinistre se projettera de plus en plus menaçante sur le pays. Toujours l’image de ce cadavre d’un pauvre fou pendu pour de misérables fins de Parti, pendu pour maintenir un homme au pouvoir, pendu en haine du nom Canadien français, toujours l’image de ce cadavre de Louis Riel sera là, se balançant entre ciel et terre, devant les yeux de notre population », prophétise Jules-Paul Tardivel dans son journal, La Vérité.

Pour la première fois de son histoire, le Québec s’éprouve collectivement comme une nation. C’est une nation qu’on a pendue haut et court. Le 22 novembre, un dimanche, près de 50 000 personnes s’attroupent sur le Champ-de-Mars pour manifester leur solidarité avec le pendu de Regina. Le portrait de Riel se vend par milliers. Trois estrades ont été dressées. Plusieurs orateurs, de tous les partis, y prendront la parole à tour de rôle par un froid sec qui donne à l’air une résonance de cristal.

Lorsque Wilfrid Laurier amorce son discours, l’émotion monte d’un cran. Il ne déçoit pas. « Si j’étais né sur les rives de la Saskatchewan, confesse-t-il,  j’aurais moi-même épaulé un mousquet pour lutter contre la négligence du gouvernement et contre la honteuse rapacité des spéculateurs ».

Honoré Mercier est le dernier à parler. Il incarne un mouvement national dont il a bien l’intention de faire un parti. Sa voix traduit toute la nation. « Riel notre frère est mort, victime de son dévouement à la cause des Métis dont il était le Chef, victime du fanatisme et de la trahison,  du fanatisme de Sir John et de quelques-uns de ses amis ; de la trahison de trois des nôtres — Langevin, Chapleau et Adolphe Caron — qui, pour garder leur portefeuille, ont vendu leur frère ». Dans le silence approbatif de l’assemblée, les mots portent.

« En face de ce crime, en présence de ces défaillances, quel est notre devoir ? » lance Mercier sur un ton solennel. La réponse s’impose d’elle-même. « Nous unir ! Ô que je me sens à l’aise en prononçant ces mots ! Voilà vingt ans que je demande l’union des forces vives de la nation ! » Foule et orateur sont maintenant frères en Riel. « Il fallait le malheur national que nous déplorons, il fallait la mort de l’un des nôtres pour que ce cri de ralliement soit enfin compris ! »

Riel est plus gênant mort que vivant ! Le temps est venu pour le Québec de ne plus être le décalque d’Ottawa comme Mousseau l’était du pendard Chapleau. Vive Mercier ! Vive le Québec !

Jacques Ferron estimait avec raison que c’est à ce moment-là que le pays du Québec a pris conscience qu’il était ­désormais confiné à ses frontières. Avec la perte définitive des Pays d’en Haut et la défaite de nos frères métis, qui assumaient l’héritage des Indiens et des coureurs de bois, les Canayens ne pouvaient plus se projeter à la dimension du continent amérindien qu’ils ont été les premiers à explorer.

Le Québec doit faire le deuil du Canada qu’il a été. Il doit se rêver dorénavant à l’intérieur des frontières d’un territoire qui se définit comme une province. Et, faute d’être un pays proprement dit, s’appliquer à en acquérir les pouvoirs.

Le 28 juin 1886, le maire Honoré Beaugrand reprend du service pour marquer un moment historique. A mari usque ad mare ! Sur le coup des huit heures du matin, le premier train à destination de Vancouver quitte la gare Dalhousie. « Au moment où la locomotive s’est mise en branle vers les Rocheuses, relate La Presse, la batterie de campagne du colonel Stevenson a tiré une salve d’une quinzaine de coups de canon  ».

« Un exploit que le Pacifique Canadien doit en grande partie à Louis Riel ». C’est son directeur général, Cornelius Van Horne, qui est le premier à le reconnaître. Il va même jusqu’à proposer que la compagnie « lui fasse ériger une statue, parce qu’il la mérite bien ». Si la pique est cynique et méprisante, elle n’est pas gratuite.

Van Horne n’a pas oublié qu’un an plus tôt, le Pacifique Canadien courtisait la banqueroute. La construction de la voie ferrée était un gouffre financier que seul le gouvernement fédéral pouvait alors combler.

Lorsque la nouvelle d’un soulèvement métis éclate en 1885, Old Tomorrow tergiverse pour gagner du temps. Van Horne réagit immédiatement. Il a compris que Louis Riel cherche à répéter le coup du Manitoba en Saskatchewan. C’est l’occasion ou jamais de prouver l’absolue nécessité d’un chemin de fer intercontinental.

Le Pacifique Canadien met aussitôt toutes ses ressources au service de l’armée du général Middleton. Van Horne se surpasse. En un temps record, il transporte 3 000 soldats sur une ligne inachevée. Le premier contingent des troupes atteint Winnipeg en sept jours. Le coût ? Un million ! Remboursable ? Bien sûr ! Mais quand ?  La situation financière du Pacifique Canadien est désespérante et désespérée. Tous les prêteurs se sont désistés.

Soudainement, Macdonald se réveille. Une façon élégante de dire qu’il dessoûle. Les insurgés métis sont déjà en fuite, mais la ruine du Pacifique Canadien entraînerait la chute de son gouvernement. Cela suffit pour rendre Macdonald éloquent et lui donner la vision de ce que le Canada est devenu, maintenant que Louis Riel est sous les verrous, grâce à l’intervention de Van Horne.

« Les récents événements nous ont démontré que le chemin de fer fait de nous un seul peuple », déclare-t-il, aux Communes, créant du coup le nationalisme ferroviaire. « Ce lien d’acier nous a désormais si bien réunis que nous pouvons dominer tous les aléas de la malchance et que nous pouvons rassembler toutes les forces du Canada, pour faire face à n’importe quel ennemi étranger, soulèvement intérieur ou insurrection », enchaîne Macdonald dans un élan de lyrisme militaro-éthylique.

À l’écouter et à lire les journaux de Toronto, on croirait que la reddition de Batoche est la déroute de Waterloo. C’est tout au plus la consécration de la défaite des cavaliers des plaines par le cheval de fer. Le Pacifique Canadien a planté le dernier crampon de la voie ferrée, qui relie l’Atlantique au Pacifique, neuf jours avant que Riel ne termine son règne au bout d’une corde.

Si Van Horne est le débiteur de Riel, Honoré Mercier est son héritier politique. Il lui doit son nouveau parti. Deux jours avant le départ du premier train pour Vancouver, Mercier a dévoilé le programme du Parti national, qui est le fruit d’une coalition entre les libéraux et les castors conservateurs.

« La situation est grave, peut-on y lire, car nous sommes menacés dans ce que nous avons de plus cher après la religion : l’autonomie de notre province. La situation est d’une triste simplicité. Notre province n’est plus respectée parce que la majorité de ses représentants l’ont sacrifiée à l’esprit de parti ».

Le Manifeste énumère les considérants pour lesquels le Québec n’a pas à être la contrefaçon d’Ottawa. Il met tout d’abord cartes sur table. « L’autonomie des provinces est en péril et la politique des gouvernements de Québec et d’Ottawa associés prépare la ruine de notre indépendance provinciale ». La donne politique est faussée. « Le pouvoir fédéral poursuit d’année en année le cours de ses empiétements législatifs et ces mesures centralisatrices sont le résultat d’un système de gouvernement, dont le but tend manifestement à détruire les garanties stipulées à l’époque de la Confédération et à imposer aux provinces, petit à petit, le régime de l’union législative ».

Une redistribution des cartes s’impose. « Les auteurs de la Confédération ont voulu établir au siège de la province un véritable gouvernement, non pas un simple bureau de commis prenant chaque jour leur mot d’ordre à Ottawa. Ce péril ne saurait être conjuré que par l’existence d’une administration provinciale fortement constituée, agissante, économe des deniers publics, indépendante du pouvoir central et fortifiée par l’appui du sentiment populaire ». Bref, le parti d’Honoré Mercier se propose de former un gouvernement « non pas libéral, mais bien national  ».

Du haut du gibet de Regina, l’ombre de Riel ne cesse de grandir. Jules Tardivel l’avait prédit. Elle se dédouble même. N’est-il pas devenu, à son insu, le père du nationalisme ferroviaire canadien et celui du nationalisme autonomiste québécois ?

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