Les Québécois parlaient français avant les Français

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«Ils l’ont pendu !»

Il y a 131 ans, le 16 novembre 1885, Louis Riel est pendu

Comme les grandes villes qui sont d’humeur changeante, Montréal n’a pas toujours de la suite dans les idées. À l’été 1885, la révolte des Métis est toujours perçue comme une rébellion. Et leur chef, Louis Riel, comme « un halluciné de premier ordre ».

Le 20 juillet, le jour même de l’ouverture de son procès pour haute trahison, à Régina, devant un jury exclusivement anglophone, les Montréalais se rendaient par milliers à la gare Bonaventure pour accueillir « chaleureusement les vainqueurs de Batoche ». Les mêmes soldats du 65e bataillon dont, trois mois plus tôt, les mêmes Montréalais avaient salué tout aussi fortement le départ pour rétablir la loi et l’ordre fédéral en Saskatchewan.

« Montréal est en fête pour célébrer le retour de ses glorieux enfants ». La Patrie embouche le clairon de la victoire. « Nos braves petits soldats du 65e nous reviennent après une campagne remplie de dangers et de difficultés ». Huit cent cinquante soldats qui, après avoir écrasé deux cents Métis mal armés, se sont livrés à un pillage éhonté, il n’y a pas de quoi être fiers ! Qu’importe ! Montréal, comme l’Empire, raffole des uniformes et des militaires.

La foule, sans distinction de race ou de croyance, les acclame, exulte le chroniqueur soudainement militariste. « Leurs figures bronzées par le grand air, leurs uniformes en lambeaux, leur attitude martiale et l’air crâne, tout contribue à nous les faire aimer, respecter et admirer davantage ». L’article est signé Honoré Beaugrand.

En plus d’être journaliste et propriétaire du journal La Patrie, Beaugrand est maire de Montréal et ami de Wilfrid Laurier et d’Honoré Mercier. Égaré un instant par sa propension aux flonflons, il se ravise. L’ombre du gibet de Regina est un puissant révélateur. Pour l’Ontario, Louis Riel, c’est le Québec. « Étrangler Riel avec le drapeau français, c’est le seul service que peut rendre cette guenille au pays », clamaient les orangistes avant le procès.

Quelques jours avant la date prévue pour la pendaison, la coupe est pleine pour le Toronto Daily Mail. « Plutôt que de se soumettre au joug des Canadiens français, l’Ontario brisera la Confédération. Le Bas-Canada peut en être assuré, si nous devons nous battre à nouveau pour la conquête, cette fois, il n’y aura pas de traité de 1763. Le peuple canadien-français perdra tout ! »

Le positionnement doublement raciste de sir John A. Macdonald a été, pour une rare fois, on ne peut plus clair. « Même si tous les chiens du Québec aboient, Riel sera pendu », a-t-il grommelé. Il considérait également tous les Indiens comme des alcooliques invétérés. Sans toutefois étendre son propre alcoolisme à tous les Écossais.

Le 16 novembre 1885, à huit heures et demie du matin, Louis Riel a été pendu haut et court, jusqu’à ce que mort s’ensuive. La chute fatale a été de huit pieds. Le corps était encore chaud qu’on brûlait déjà la corde dont le bourreau s’était servi. On a sans doute cru qu’en supprimant les reliques, on effacerait le souvenir de son martyre.

La nouvelle a atteint Montréal vers onze heures. Dix minutes plus tard, il y avait foule dans les rues. « Ils l’ont pendu ! » On entend répéter inlassablement la même phrase sur tous les tons. De la stupeur à l’indignation, de la consternation à la fierté blessée, de l’abattement à la colère, du deuil à la révolte, de l’humiliation à la provocation. « Nous sommes tous Louis Riel ! »

Mort, le chef métis s’est métamorphosé en symbole et le sens du geste qu’on a posé n’échappe à personne. « Riel n’expie pas seulement le crime d’avoir réclamé les droits de ses compatriotes, il expie surtout et avant tout le crime d’appartenir à notre race », affirme La Presse. Désormais, il n’y a plus ni conservateurs, ni libéraux, ni castors. Il n’y a que des patriotes ou des traîtres. Le Parti national et le Parti de la corde.

« L’échafaud de Regina grandira, grandira toujours, et son ombre sinistre se projettera de plus en plus menaçante sur le pays. Toujours l’image de ce cadavre d’un pauvre fou pendu pour de misérables fins de Parti, pendu pour maintenir un homme au pouvoir, pendu en haine du nom Canadien français, toujours l’image de ce cadavre de Louis Riel sera là, se balançant entre ciel et terre, devant les yeux de notre population », prophétise Jules-Paul Tardivel dans son journal, La Vérité.

Pour la première fois de son histoire, le Québec s’éprouve collectivement comme une nation. C’est une nation qu’on a pendue haut et court. Le 22 novembre, un dimanche, près de 50 000 personnes s’attroupent sur le Champ-de-Mars pour manifester leur solidarité avec le pendu de Regina. Le portrait de Riel se vend par milliers. Trois estrades ont été dressées. Plusieurs orateurs, de tous les partis, y prendront la parole à tour de rôle par un froid sec qui donne à l’air une résonance de cristal.

Lorsque Wilfrid Laurier amorce son discours, l’émotion monte d’un cran. Il ne déçoit pas. « Si j’étais né sur les rives de la Saskatchewan, confesse-t-il,  j’aurais moi-même épaulé un mousquet pour lutter contre la négligence du gouvernement et contre la honteuse rapacité des spéculateurs ».

Honoré Mercier est le dernier à parler. Il incarne un mouvement national dont il a bien l’intention de faire un parti. Sa voix traduit toute la nation. « Riel notre frère est mort, victime de son dévouement à la cause des Métis dont il était le Chef, victime du fanatisme et de la trahison,  du fanatisme de Sir John et de quelques-uns de ses amis ; de la trahison de trois des nôtres — Langevin, Chapleau et Adolphe Caron — qui, pour garder leur portefeuille, ont vendu leur frère ». Dans le silence approbatif de l’assemblée, les mots portent.

« En face de ce crime, en présence de ces défaillances, quel est notre devoir ? » lance Mercier sur un ton solennel. La réponse s’impose d’elle-même. « Nous unir ! Ô que je me sens à l’aise en prononçant ces mots ! Voilà vingt ans que je demande l’union des forces vives de la nation ! » Foule et orateur sont maintenant frères en Riel. « Il fallait le malheur national que nous déplorons, il fallait la mort de l’un des nôtres pour que ce cri de ralliement soit enfin compris ! »

Riel est plus gênant mort que vivant ! Le temps est venu pour le Québec de ne plus être le décalque d’Ottawa comme Mousseau l’était du pendard Chapleau. Vive Mercier ! Vive le Québec !

Jacques Ferron estimait avec raison que c’est à ce moment-là que le pays du Québec a pris conscience qu’il était ­désormais confiné à ses frontières. Avec la perte définitive des Pays d’en Haut et la défaite de nos frères métis, qui assumaient l’héritage des Indiens et des coureurs de bois, les Canayens ne pouvaient plus se projeter à la dimension du continent amérindien qu’ils ont été les premiers à explorer.

Le Québec doit faire le deuil du Canada qu’il a été. Il doit se rêver dorénavant à l’intérieur des frontières d’un territoire qui se définit comme une province. Et, faute d’être un pays proprement dit, s’appliquer à en acquérir les pouvoirs.

Le 28 juin 1886, le maire Honoré Beaugrand reprend du service pour marquer un moment historique. A mari usque ad mare ! Sur le coup des huit heures du matin, le premier train à destination de Vancouver quitte la gare Dalhousie. « Au moment où la locomotive s’est mise en branle vers les Rocheuses, relate La Presse, la batterie de campagne du colonel Stevenson a tiré une salve d’une quinzaine de coups de canon  ».

« Un exploit que le Pacifique Canadien doit en grande partie à Louis Riel ». C’est son directeur général, Cornelius Van Horne, qui est le premier à le reconnaître. Il va même jusqu’à proposer que la compagnie « lui fasse ériger une statue, parce qu’il la mérite bien ». Si la pique est cynique et méprisante, elle n’est pas gratuite.

Van Horne n’a pas oublié qu’un an plus tôt, le Pacifique Canadien courtisait la banqueroute. La construction de la voie ferrée était un gouffre financier que seul le gouvernement fédéral pouvait alors combler.

Lorsque la nouvelle d’un soulèvement métis éclate en 1885, Old Tomorrow tergiverse pour gagner du temps. Van Horne réagit immédiatement. Il a compris que Louis Riel cherche à répéter le coup du Manitoba en Saskatchewan. C’est l’occasion ou jamais de prouver l’absolue nécessité d’un chemin de fer intercontinental.

Le Pacifique Canadien met aussitôt toutes ses ressources au service de l’armée du général Middleton. Van Horne se surpasse. En un temps record, il transporte 3 000 soldats sur une ligne inachevée. Le premier contingent des troupes atteint Winnipeg en sept jours. Le coût ? Un million ! Remboursable ? Bien sûr ! Mais quand ?  La situation financière du Pacifique Canadien est désespérante et désespérée. Tous les prêteurs se sont désistés.

Soudainement, Macdonald se réveille. Une façon élégante de dire qu’il dessoûle. Les insurgés métis sont déjà en fuite, mais la ruine du Pacifique Canadien entraînerait la chute de son gouvernement. Cela suffit pour rendre Macdonald éloquent et lui donner la vision de ce que le Canada est devenu, maintenant que Louis Riel est sous les verrous, grâce à l’intervention de Van Horne.

« Les récents événements nous ont démontré que le chemin de fer fait de nous un seul peuple », déclare-t-il, aux Communes, créant du coup le nationalisme ferroviaire. « Ce lien d’acier nous a désormais si bien réunis que nous pouvons dominer tous les aléas de la malchance et que nous pouvons rassembler toutes les forces du Canada, pour faire face à n’importe quel ennemi étranger, soulèvement intérieur ou insurrection », enchaîne Macdonald dans un élan de lyrisme militaro-éthylique.

À l’écouter et à lire les journaux de Toronto, on croirait que la reddition de Batoche est la déroute de Waterloo. C’est tout au plus la consécration de la défaite des cavaliers des plaines par le cheval de fer. Le Pacifique Canadien a planté le dernier crampon de la voie ferrée, qui relie l’Atlantique au Pacifique, neuf jours avant que Riel ne termine son règne au bout d’une corde.

Si Van Horne est le débiteur de Riel, Honoré Mercier est son héritier politique. Il lui doit son nouveau parti. Deux jours avant le départ du premier train pour Vancouver, Mercier a dévoilé le programme du Parti national, qui est le fruit d’une coalition entre les libéraux et les castors conservateurs.

« La situation est grave, peut-on y lire, car nous sommes menacés dans ce que nous avons de plus cher après la religion : l’autonomie de notre province. La situation est d’une triste simplicité. Notre province n’est plus respectée parce que la majorité de ses représentants l’ont sacrifiée à l’esprit de parti ».

Le Manifeste énumère les considérants pour lesquels le Québec n’a pas à être la contrefaçon d’Ottawa. Il met tout d’abord cartes sur table. « L’autonomie des provinces est en péril et la politique des gouvernements de Québec et d’Ottawa associés prépare la ruine de notre indépendance provinciale ». La donne politique est faussée. « Le pouvoir fédéral poursuit d’année en année le cours de ses empiétements législatifs et ces mesures centralisatrices sont le résultat d’un système de gouvernement, dont le but tend manifestement à détruire les garanties stipulées à l’époque de la Confédération et à imposer aux provinces, petit à petit, le régime de l’union législative ».

Une redistribution des cartes s’impose. « Les auteurs de la Confédération ont voulu établir au siège de la province un véritable gouvernement, non pas un simple bureau de commis prenant chaque jour leur mot d’ordre à Ottawa. Ce péril ne saurait être conjuré que par l’existence d’une administration provinciale fortement constituée, agissante, économe des deniers publics, indépendante du pouvoir central et fortifiée par l’appui du sentiment populaire ». Bref, le parti d’Honoré Mercier se propose de former un gouvernement « non pas libéral, mais bien national  ».

Du haut du gibet de Regina, l’ombre de Riel ne cesse de grandir. Jules Tardivel l’avait prédit. Elle se dédouble même. N’est-il pas devenu, à son insu, le père du nationalisme ferroviaire canadien et celui du nationalisme autonomiste québécois ?

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Leonard Cohen 1934-2016

Le chanteur montréalais Leonard Cohen est décédé lundi dernier à l'âge de 82 ans.

Jamais nous ne t’oublierons…

Guy Bourbonnais, Professeur de littérature, Montréal, Le Devoir, 14/11/16

Il est pour le moins impressionnant de constater à quel point les éloges qui déferlent depuis la mort de Leonard Cohen contiennent des citations de l’écrivain montréalais. Cela donne la mesure de l’empreinte que ses mots laissent en nous. Juste retour des choses pour cet homme qui s’est inspiré de nombreux grands textes, mais aussi de la culture populaire pour bâtir une des œuvres les plus touchantes de notre époque. Devant son public québécois, il aimait d’ailleurs citer dans son français cassé The Old Balladeer : « il y a longtemps que je t’aime. Jamais je ne t’oublierai ». Et nous. Ô combien nous ne l’oublierons pas. Son œuvre est cette lumière dont il parlait et qui pénètre dans les fissures de chacun. Il nous a ouvert au monde parce qu’il a écouté le monde dans ses cris et ses silences comme en témoigne ce magnifique haïku sorti de sa plume :

Silence

And a deeper silence

When the crickets

Hesitate

Il faudrait rappeler plus souvent que Cohen n’est pas qu’un homme de mots. Il a composé parmi les plus belles et envoûtantes mélodies de chanson des dernières décennies et peut-être plus (Hey, That’s No Way to Say Goodbye, Avalanche, If It Be Your Will, Seems So Long Ago, Nancy…). Mariage de ses mélodies et de ses paroles (tantôt directes tantôt énigmatiques), ses chansons forment une unité inentamable qui le place dans la tradition d’Orphée, ce héros grec qui cherchait à créer la fusion totale entre la musique et les mots. Cohen avait-il entendu l’appel de son ancêtre depuis Hydra quand il décida dans les années 60 d’ajouter la musique à ses mots ?

Il y avait aussi chez lui les éléments du héros moderne. À la fois, homme privé et personnalité publique. Homme de solitude, d’écriture, de prière, mais aussi de spectacle, d’audace et de prise de position. Mais jamais superficiel. Maniant l’authenticité et le kitsch comme un maître. Malgré toutes ses réussites, nous admirons en lui surtout l’homme blessé, le perdant magnifique. C’est-à-dire celui qui se trouve seul devant le monde, incapable de conquérir ni de comprendre tout à fait, mais faisant naître poèmes et chansons dans une tonalité profondément humaine et engageante. Mêlant le sacré et le profane, la tendresse et la violence, la spiritualité et la sexualité, il a su nommer le désarroi, transcender la blessure, formuler la défaite. Il s’est regardé, a regardé en lui et a couché sur le papier son œuvre faite de mains tendues. Il l’a chantée avec une voix d’abord douce, puis rauque. Mais à travers ces années, il est demeuré seul. Et nous nous sommes reconnus en lui.

Notre semblable, notre frère,

Jamais nous ne t’oublierons.

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BICENTENAIRE DE L’OEUVRE DE MARY SHELLEY

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Le monstre de Frankenstein qui parlait français

Annik-Corona Ouellette – Enseignante au cégep de Saint-Jérôme, auteure, avec Alain Vézina, de «Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley» (2009) et de «Le vampire : anthologie des textes fondateurs» (2014), aux éditions Beauchemin

En 1816, la jeune Mary Wollstonecraft Shelley commence la rédaction de son oeuvre-culte : Frankenstein ou le Prométhée moderne. Roman du progrès s’il en est un, chaque génération y perçoit en miroir les révélations de sa propre époque. Publié à Londres en 1818, le roman de Shelley se déroule en Europe, à la fin du XVIIIe siècle, ère de profondes révolutions politiques, sociales et scientifiques. Pour le bicentenaire de sa création, il convient aujourd’hui de céder la parole au plus étonnant des ambassadeurs fictifs de l’Angleterre, le fils non reconnu de Victor Frankenstein. Celui que l’on reconnaît habituellement à ses grognements sourds et au bruit lourd de son pas ne mérite certainement pas les surnoms avilissants dont on l’a affublé : monstre, momie, vil insecte ou encore démon. Non, cet homme nouveau, pourtant laissé à lui-même, aura même le français comme « langue maternelle », tout comme son père.

La science en français

En effet, Victor Frankenstein, plus connu comme l’archétype même du savant fou, est — à l’instar de Jean-Jacques Rousseau — un citoyen de Genève. S’il s’exprime aisément en anglais et en allemand, Frankenstein est tout de même heureux de rencontrer en voyage d’autres personnages qui comprennent « la langue de [s]on pays ». Walton, un explorateur anglais à qui il confiera toute son histoire, remarque aussi qu’il a un « accent étranger ». Si Mary Shelley fait ce choix, c’est peut-être parce qu’elle est justement en voyage au lac Léman au moment de la genèse de son oeuvre. Les lieux pouvaient bien l’influencer… Pourtant, ce n’est plus un hasard si elle fait de la créature de Frankenstein un francophone d’adoption. Victor parachève son oeuvre au mois de novembre, après deux ans de gestation dans un laboratoire secret dans la ville d’Ingolstadt, en Allemagne, où il étudie. C’est seulement en voyant sa créature animée qu’il saisit toute l’horreur de son sacrilège. Abandonnée à son sort, elle s’égare dans la ville, endure les injures comme les projectiles. Le monstre trouve alors refuge en campagne dans une petite cabane de bois, espérant se protéger à la fois des intempéries et de « la barbarie des hommes », confie-t-il à son créateur lorsqu’il le revoit deux ans après sa naissance.

Un élève clandestin

Pendant plusieurs mois, le monstre reste tapi dans sa cachette puisqu’elle est annexée à une chaumière. Grâce à un interstice entre les planches de bois, il peut à loisir espionner la famille qui y vit, les De Lacey. Ces derniers habitaient Paris avant d’être exilés par un décret royal. Le père aveugle, sa fille Agathe et son fils Félix peinent à survivre dans cette campagne allemande. Se prenant d’amitié pour eux, le monstre leur rend service la nuit : il ramasse des racines, cueille les légumes et coupe du bois… Il se surprend ainsi à désirer être aimé, car sa famille d’adoption pense qu’un « bon génie » veille sur elle. Résolu à se montrer un jour, le monstre pense que sa capacité à communiquer avec eux pourrait faire oublier la « difformité » de son aspect. Il explique encore à son créateur comment il a pu réaliser sa différence : « J’avais admiré les formes accomplies de mes voisins, leur grâce, leur beauté et leur teint délicat ; mais combien je fus effrayé quand je me vis dans une eau transparente ! Je reculai d’abord, me refusant à croire que je me fusse réfléchi dans ce miroir ; convaincu enfin que j’étais en réalité le monstre qui est devant vous, je fus pénétré du plus profond désespoir et de la mortification la plus cruelle. » Narcisse déçu, le monstre ne cherchera plus à contempler son reflet dans l’onde. Il voit pourtant dans le langage — et avec raison — la possibilité de se faire accepter par les autres.

Moment-clé de la formation de son identité, l’arrivée de Safie, la fiancée arabe de Félix, lui permet de suivre de véritables leçons de français, de la langue orale à l’alphabétisation, puis à la compréhension d’oeuvres aussi denses que Les ruines, de Volney. La famille De Lacey lui sert de modèle, ce qui contribue à son éducation comportementale. Le monstre apprend rapidement à enrichir son vocabulaire et à maîtriser la « science des lettres ». Lorsqu’il maîtrise un mot qui désigne chaque fois un concept différent, il consolide sa vision du monde, mais, à l’encontre du processus ordinaire, il saisit l’acte de lecture presque simultanément avec celui de la parole. Séquestré volontairement, le monstre s’éduque, ou plutôt est éduqué par des« précepteurs » idéals, c’est-à-dire qu’ils ignorent leur condition de pédagogue ! Lorsqu’il se présente au père De Lacey, aveugle, qui lui demande s’il est un compatriote français en l’entendant, le monstre est fier de lui préciser qu’il s’agit de sa langue maternelle.

Un monstre érudit

La bibliothèque réelle que donne Mary Shelley à sa créature fictive s’avère particulièrement riche. Il est étonnant de voir que celui qui a appris à reconnaître ses premiers mots quelques mois auparavant — feu, lait, pain et bois — peut maintenant disserter sur les malheurs de Werther, la chute de Rome et la principale cause de la guerre, soit l’intolérance religieuse !

Un curieux hasard veut que, dans la forêt située non loin de la chaumière, le monstre trouve une mallette contenant plusieurs livres. Il est satisfait de pouvoir mettre en pratique ses leçons : « Heureusement, les livres étaient écrits dans la langue dont j’avais appris les éléments à la chaumière. » C’est à partir de ces diverses lectures qu’il prend réellement conscience de qui il « peut » être. Ces oeuvres, bien choisies par Mary, préparent donc le monstre à accueillir l’effroyable vérité sur son origine maudite. Shelley fait lire Goethe et Milton à sa créature qui, dans leurs oeuvres, s’identifie à Werther ou aux héros du Paradis perdu. Ses expériences de lecteur lui font développer sa pensée et sa capacité de raisonner. Ce sont ses lectures qui lui permettent de s’exprimer devant son créateur avec autant d’éloquence. Victor lui reproche même sa rhétorique persuasive et avoue qu’il doit céder à son désir de lui fabriquer une fiancée, tant le monstre sait le convaincre de la justesse de cette demande, notamment en faisant référence à l’Ève d’Adam. L’image biblique prouve encore une fois toute l’intelligence de la créature, qui assimile les personnages duParadis perdu et les adapte à sa situation. Si le monstre horrifie les hommes par son apparence repoussante, il réussit à convaincre son créateur par son don de la parole maintenant parfaitement maîtrisée.

Un hommage à Rousseau

L’oeuvre de Mary Shelley s’entrevoit ainsi comme un roman d’éducation où cette créature, formée de morceaux épars de divers cadavres, souhaite ardemment survivre dans un monde qui lui est hostile. Autodidacte, ce monstre répond, d’une étrange façon, il est vrai, au désir de Rousseau — le pédagogue — de voir surgir un être nouveau, né grand et adulte. D’une part, le monstre incarne à lui seul le mythe du « bon sauvage » en vivant à l’état de nature et, d’autre part, une fois civilisé, il rend compte du processus éducationnel, à travers divers apprentissages, qui fait passer de la nature à la culture. Enfin, cet « Émile » méconnu enseigne à ses lecteurs qu’il était, à l’origine, naturellement bon et que la société des hommes l’a corrompu à un point tel qu’il en sera toujours exclu. À cause de toutes les souffrances qu’il a endurées, lui qui devait être un « nouvel Adam » se compare désormais à Satan : « Semblable au chef des démons, je portais l’enfer en moi-même ; sans avoir son génie, je voulais déraciner les arbres, répandre le ravage et la destruction autour de moi et, après avoir assouvi ma fureur, m’asseoir sur les ruines et en jouir. »

À partir du moment où le monstre devient dépendant du regard et du mépris des autres hommes, le lien se brise : sa « sauvagitude » disparaît et, avec elle, l’état naturel. Car l’homme sauvage ne vit que par lui, en lui et pour lui. Si, comme Rousseau l’écrit, « le pur état de nature est celui de tous où les hommes seraient le moins méchants », cet état n’existe plus chez le monstre dès qu’il décide d’orienter sa vie en fonction de la vengeance contre son créateur. Ce glissement sert de pont entre son « état de nature » et son « état de société ». S’il ne peut être aimé et heureux, il choisit de nuire à ceux qui le peuvent ! L’état de société justement « inspire à tous les hommes un noir penchant à se nuire mutuellement », précise Rousseau dans sonSecond Discours.

À la croisée des mythes de l’apprenti sorcier, du golem et des pygmalions de tout acabit, Frankenstein se distancie de ses précurseurs par son émergence dans la tradition moderne, la science se substituant aux pouvoirs de la magie et des dieux grecs. Et ce monstre qui en résulte porte bien son « titre », tout compte fait, car, même s’il est connoté négativement, il désigne pertinemment toutes les facettes de son identité. Son étymologie latine, monstrum, signifie à la fois « prodige » et « avertissement », ce qui ne saurait mieux traduire la pensée de Rousseau, qui voyait dans le progrès même l’avènement de la corruption.

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La liquidation programmée de la culture

Des professeur-e-s de CÉGEP s’opposent à la création du Conseil des collèges

L’association des professeurs de philosophie des CÉGEP du Québec, la Nouvelle alliance pour la philosophie au collège (NAPAC), s’oppose à la création d’un Conseil des collèges, puisque le projet, dans sa forme actuelle, est animé par des orientations utilitaristes reprenant la rhétorique de l’arrimage école-marché au détriment de l’équilibre entre technique et culture qui est au fondement de la mission des CÉGEP. C’est ce que les professeur-e-s ont fait valoir aujourd’hui dans un mémoire déposé dans le cadre des consultations ministérielles visant la constitution d’un Conseil des collèges, d’un Conseil des universités et d’une Commission mixte de l’enseignement supérieur. 
 
Depuis deux ans, suite à la parution du rapport Demers, la NAPAC a dénoncé cette insistance à vouloir dénaturer l’institution collégiale et s’est inquiétée de la remise en cause de la formation générale, notamment à travers l’ouvrage La liquidation programmée de la culture (Liber, 2016). La ministre Hélène David s’est depuis engagée à maintenir la formation générale dans son intégralité et son intégrité, ce qui est d’une importance cruciale pour les professeur-e-s soucieux d’assurer une formation citoyenne et culturelle de la jeunesse québécoise. Ceci dit, des problèmes importants subsistent dans les orientations du projet de création d’un Conseil des collèges. 
 
La NAPAC n’était pas a priori opposée à la création d’un tel Conseil. Hélas, dans le document de consultation, l’enseignement supérieur continue d’être considéré et évalué à travers le seul prisme réducteur de l’arrimage de l’école à l’industrie. Un Conseil des collèges orienté de cette manière institutionnalise les aspects les plus problématiques du rapport Demers. Aux demandes d’abolition de la Commission d’évaluation de l’enseignement collégial (CEEC), réclamée par le milieu de l’enseignement, on a répondu par la proposition de créer un Conseil des collèges et une Commission mixte de l’enseignement supérieur qui reprendraient à leur compte la mission de la CEEC, en l’élargissant. Ce Conseil aurait ainsi pour fonction d’évaluer les collèges du Québec sur leur capacité à intégrer des pratiques importées de l’international dont la finalité est la reconversion marchande et commerciale de l’éducation. 
 

Depuis le rapport Parent et la création du ministère de l’Éducation du Québec, les normes encadrant l’enseignement supérieur sont déterminées politiquement et nationalement. On propose ici de décentraliser et de dépolitiser la production de ces normes. D’abord, on propose d’assouplir plusieurs dispositions du Règlement sur le régime des études collégiales (RRÉC) afin que les collèges puissent offrir de la formation à la carte, écourtée, sur mesure, individualisée ou adaptée aux « besoins » de l’industrie locale, ce qui pose des problèmes de cohérence nationale et de reconnaissance des diplômes.  Deuxièmement, on propose de soumettre les collèges à l’évaluation en continu (l’assurance-qualité, un concept provenant du management privé) d’un nouvel organisme qui aurait aussi pour tâche d’arrimer « l’évolution » en continu de l’école au « progrès continu » de « l’environnement » qu’est le marché international. Ce nouvel organisme aurait de plus pour tâche de recopier au Québec les « meilleures pratiques », vocabulaire issu du benchmarking qui signifie reprendre pour soi les pratiques des agents les plus concurrentiels dans un marché tourné vers les seules cibles de la rentabilité et de la productivité.

C’est pourquoi la NAPAC s’oppose à la création d’un Conseil des collèges, tant qu’il sera inspiré par une mentalité et des orientations commerciales; c’est également pourquoi les professeur-e-s enjoignent le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur de reprendre ses responsabilités et son autorité politique en matière d’éducation plutôt que de confier le pilotage du réseau des collèges à une mécanique inféodée aux dynamiques de la mondialisation marchande.

Une copie du mémoire est disponible ici :

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Justin Trudeau en Alcibiade

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Justin Trudeau ou le petit Alcibiade canadien

Marc Chevrier

Il est jeune, il est beau; il a fière allure; par sa prestance fougueuse, où qu’il entre, il ne passe pas inaperçu. Conscient de son pouvoir de séduction, il est l’ami, le gendre, l’amant, le fils idéal des femmes, et le fils, le neveu, le confrère rêvé des hommes, petits et vieux. Il sait se faire remarquer et impressionner le tout-venant par ses extravagances. Il vient d’une noble famille au nom prestigieux, d’où qu’il ait déjà frayé avec les puissants de la cité. Sa bravoure, qui frise l’inconscience, paraît un gage de réussite pour toute nouvelle entreprise. Il ne dédaigne pas les plaisirs de la vie et tendre l’image de l’éternelle jeunesse, à l’ardente spontanéité. Malgré les défauts de son élocution et ses maladresses de langage, il parvient par ses discours et gestes à enthousiasmer les foules. Et surtout, il nourrit de grandes ambitions. Fort de sa parenté avec le plus fameux législateur et stratège de la cité, il compte sur l’aura de son ascendance pour conquérir le pouvoir. Quel est son but ?: convaincre le peuple de lui remettre la suprême magistrature pour remédier aux maux de son temps. La suite ici

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À quoi pouvait bien ressembler un chant homérique?

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Un passage sur les amours d’Arès et d’Aphrodite (Odyssée, Chant VIII, 267-366)

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