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Bonne Saint-Jean!

Il y a 50 ans, l’émeute de la Saint-Jean

Jean-François Nadeau, Le Devoir, 23/06/18

L’histoire donne parfois l’impression qu’elle est une solution chimique qui, soudain, se précipite au point de changer de nature. Le mois de juin 1968, avec l’émeute de la Saint-Jean, est riche en éléments instables qui finissent par se précipiter.

Tout bouge. Le 1er juin 1968, André Laurendeau meurt et avec lui, en quelque sorte, l’idée d’une troisième voie pour le fédéralisme canadien. Quelques jours plus tard, le 25 juin exactement, Pierre Elliott Trudeau est élu premier ministre du Canada.

De son côté, au même moment, René Lévesque se prépare à fonder le Parti québécois. Cette émeute du 24 juin, liée de près à la personnalité de Trudeau, montre à quel point les esprits sont alors sous tension.

Célibataire, figure de l’intellectuel antiduplessiste, millionnaire, Trudeau est en quête du pouvoir, suivi par deux de ses compagnons, le syndicaliste Jean Marchand et le journaliste Gérard Pelletier. La trudeaumanie bat son plein. Les nationalistes québécois découvrent en lui un adversaire farouche.

Quelle nation ?

Le 5 février 1968, dans le cadre d’une conférence constitutionnelle où il s’oppose au premier ministre québécois Daniel Johnson, Trudeau plombe la thèse des deux foyers nationaux constitutifs du Canada.

Il a dit et écrit plus d’une fois qu’il ne croyait pas à l’idée d’une nation québécoise sur laquelle serait appuyée la Constitution de 1867.

Puis en mai, Trudeau affirme à Sherbrooke que les Québécois ont vécu 100 ans de bêtises.

Photo: Antoine DésiletsUn peu partout, des hommes de la GRC, des policiers, en civil ou en uniforme

Or, ce printemps-là, en pleine campagne électorale, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal croit bon d’inviter Trudeau au grand défilé du 24 juin. Après tout, à titre de successeur de Lester B. Pearson, il occupe les fonctions de premier ministre officiellement depuis le 20 avril 1968.

Pour l’événement, une estrade d’honneur est dressée. Les dignitaires sont regroupés devant la bibliothèque centrale de la ville de Montréal, rue Sherbrooke. Vont s’y retrouver côte à côte plusieurs figures majeures, dont le maire Jean Drapeau, le premier ministre du Québec Daniel Johnson et l’attaché commercial de Grande-Bretagne James Richard Cross. Au beau milieu de ce parterre, assis à la première rangée : Pierre Elliott Tudeau.

Un peu partout, des hommes de la GRC, des policiers, en civil ou en uniforme. Sur le toit de l’édifice de granit gris, des vigies en armes montent la garde, jumelles à la main.

Le pire a non seulement été envisagé, il semble avoir été envisagé comme inévitable.

Pourquoi Trudeau tient-il à se présenter à cette fête nationale alors qu’il ne cesse de nier l’existence de cette nation ? En voilà trop, jugent plusieurs de ses opposants. D’autant plus que les indépendantistes se sentent floués pour se voir interdire de manifester leur option au sein du défilé. Si Trudeau est là, aussi bien en vue, pourquoi pas eux ? Ils n’ont qu’à se faire élire, répondent ceux qui ne pensent guère à eux.

Photo: Antoine DésiletsÀ peine arrivé sur les lieux, le président du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), Pierre Bourgault, est arrêté. Cet­te photo le montre étranglé fermement par la clé de bras d’un policier, traîné contre son gré.

Pendant les semaines qui précèdent l’événement, le Rassemblement pour l’indépendance nationale et son président, Pierre Bourgault, ne cessent de dénoncer en tout cas le contresens que représente cette présence de Trudeau. De la provocation, disent-ils.

Les indépendantistes ont l’intention de bien faire connaître leur opposition. Mais l’affaire tourne court le jour de l’événement. Prévenues d’éventuels débordements, les forces policières sont massées sur place. Ces policiers sont pour l’immense majorité des patrouilleurs. Ils ne sont en aucune façon entraînés pour ce type de manifestation.

Sitôt arrivé sur les lieux, Pierre Bourgault est porté à bout de bras par des militants. On le soulève de terre. Il est passé de main à main dans les airs, au milieu de la foule. Cette scène inattendue est vite captée par l’oeil vif de quelques photographes, dont Antoine Desilets.

Photo: Antoine DésiletsUn ancien policier présent ce jour-là parle de scènes de défoulement de la part de ses confrères du temps.

À peine arrivé, Bourgault est donc arrêté. Une photo le montre, étranglé fermement par la clé de bras d’un policier, traîné contre son gré. Comme des dizaines de manifestants en sang, Bourgault est poussé vers un fourgon. La police n’y va pas avec le dos de la cuillère. Le boxeur Reggie Chartrand est sauvagement battu. Bourgault confiera qu’il l’a vu très affaibli, brisé, souffrant, pleurant. L’ancien policier Claude Aubin, présent ce jour-là, parle de scènes de défoulement de la part de ses confrères du temps. Diverses images témoignent d’ailleurs de la violence des affrontements. Toutes les rues des environs sont transformées en champ de bataille.

La répression se poursuit une fois les détenus arrivés au poste de quartier. Le policier Aubin écrit : « Nous frappons dur avec nos petits bâtons de bois ; quelques hommes tombent, mais personne parmi nous n’a de pitié pour qui que ce soit. »

Au même moment, des bouteilles et divers projectiles sont lancés sur l’estrade officielle, plus ou moins en direction de Trudeau. Tout le monde est vite invité à quitter les lieux pour des raisons évidentes de sécurité. Mais Trudeau, par calcul sans doute autant que par tempérament, refuse de quitter sa place. Cette image va donner dans le reste du Canada l’impression d’un homme fort capable de « remettre le Québec à sa place ».

Des jeunes gens jettent des billes de verre sous les sabots des chevaux de la police, qui se retrouvent les quatre fers en l’air. Des voitures sont renversées. Quelques manifestants utilisent du gaz MACE, l’ancêtre du poivre de Cayenne, contre les policiers.

Bilan de la soirée : au moins 123 blessés, dont 43 policiers. Une douzaine d’autopatrouilles ont été endommagées. Six chevaux canadiens de l’escouade de cavalerie de la police ont été blessés.

Sauvage

À la télévision d’État, le reporter envoyé sur le terrain, Claude Jean Devirieux, décrit le chaos : « La répression a été sauvage. Ceci n’est pas un jugement de valeur, j’ai vu des policiers frapper des jeunes gens de façon fort sauvage. » Il sera lui-même frappé.

Taire des hommes, un pamphlet cinématographique réalisé après coup par Pierre Harel et Pascal Gélinas, tente de rendre compte de la violence de la soirée sur une musique empruntée à Ringo Starr, des Beatles.

Photo: Antoine DésiletsBilan de la soirée: au moins 123 blessés, dont 43 policiers, et une douzaine d’auto­patrouilles endommagées

Des militants du Front de libération du Québec vont trouver dans cette répression une confirmation que la société est bloquée et qu’il faut conséquemment, pour espérer la changer, user de moyens hors du commun.

Des accusations pour incitation à l’émeute sont portées. Accusé, Pierre Bourgault est défendu par nul autre qu’Antonio Lamer, un proche de Pierre Elliott Trudeau, futur juge en chef à la Cour suprême. Il est acquitté.

Au lendemain des événements, René Lévesque annonce que les négociations pour que le RIN puisse se joindre à son mouvement sont rompues.

Si la manifestation n’empêche en rien Pierre Elliott Trudeau de devenir premier ministre le lendemain, elle marque néanmoinsune vive opposition à un fédéralisme dont il se fait l’apôtre.

En 1968, l’élan qui porte les fêtes de la Saint-Jean est brisé. L’année suivante, l’événement sera réduit au silence par la télévision d’État, qui censure les commentaires critiques des cinéastes Bernard Gosselin et Pierre Perrault, pourtant invités à donner leur avis au nom de leur connaissance du pays.

Des fêtes de la Saint-Jean, il n’y aura plus pendant longtemps que des fêtes de quartier, dans une réduction de la dimension nationale à une variable folklorique.

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Le Québec, le Code Napoléon et la Chine

Le système juridique québécois, une inspiration pour les juges chinois

Caroline Plante – La Presse canadienne, Le Devoir 26/02/18

Le Québec fait avancer les droits de la personne en Chine, en offrant une formation à des juges chinois.

La plus grande université du Québec offre aux juges chinois de venir étudier les fondements du droit québécois, c’est-à-dire la combinaison de common law et de droit civil, et l’administration de la justice. La formation des juges a ainsi permis de rendre les tribunaux en Chine plus transparents.

Le Québec est un « superbe laboratoire », a affirmé d’emblée le vice-recteur aux affaires internationales de l’Université de Montréal, Guy Lefebvre. L’établissement entretient des liens avec la Chine, un pays de tradition civiliste, depuis 20 ans.

Province disposant d’un code civil, fondé sur le Code Napoléon français, et presque exclusivement en relation avec des pays sous la common law, le Québec sert en quelque sorte de modèle pour la Chine, croit-il.

« Quand ils rédigent, par exemple, une loi sur les valeurs mobilières, qui est plus d’origine anglo-saxonne, nous, on est capables de dire comment on réussit à travailler dans ces systèmes-là », a affirmé M. Lefebvre en entrevue téléphonique.

Alors que la Chine procède à une refonte majeure de son système législatif, et pourrait bientôt introduire des procès avec jury, le Québec continue d’initier des juges chinois à son système juridique et leur offre des stages à la cour et en cabinet, « en ne disant pas que [son] modèle est meilleur ».

Selon M. Lefebvre, il y a quelque chose d’admirable dans le modèle millénaire chinois, où « le collectif est plus important que l’individu », et où la recherche de compromis est préférable à l’affrontement au tribunal.

Or, il était nécessaire pour eux d’améliorer leurs règles, notamment en matière d’expropriation et de propriété intellectuelle, ce qu’ils ont fait, et le Québec y a participé, s’est-il félicité.

Évolution de la société

Les familles expropriées en raison d’immenses chantiers de construction sont dorénavant mieux indemnisées. La Chine, championne mondiale de la contrefaçon, se préparerait également à insérer les grands principes de la propriété intellectuelle dans son Code civil.

Elle s’intéresse aussi à l’aide juridique. « Si c’est adopté par la Chine, on dira qu’on aura permis à la société d’évoluer, a expliqué M. Lefebvre. C’est comme ça qu’on contribue lentement, modestement, mais à long terme à changer les choses. »

Lorsque les Chinois viennent étudier au Québec, ajoute le vice-recteur, ils s’intéressent aux questions de mariage gai, de liberté de presse et de lutte contre la corruption. Certains ont suivi les travaux de la commission Charbonneau.

L’Université de Montréal voit aujourd’hui plusieurs de ses diplômés occuper des postes prestigieux en Chine, notamment à l’École nationale de la magistrature.

En janvier dernier, le recteur de l’université, Guy Breton, a été reçu par le président de la Cour suprême de Chine, Zhou Qiang. Ils ont abordé la question de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les tribunaux.

Agir pour le changement

Lors de sa mission en Chine le mois dernier, le premier ministre Philippe Couillard s’était fait critiquer pour ne pas avoir abordé l’enjeu des droits de la personne avec ses interlocuteurs. « Pour les Chinois, c’est beaucoup plus efficace de travailler dans l’action que d’insulter les gens sur la place publique », s’était-il défendu.

Le représentant du Québec en Chine, Jean-François Lépine, avait corroboré les dires du premier ministre, expliquant que « c’est dans l’action que l’on juge ce que l’on fait ».

« Vous posez toujours la question des droits de l’homme en Chine et tout ça, et ce que l’on fait, c’est probablement le plus bel exemple de l’influence que les Québécois ont eue pour faire évoluer la question des droits de l’homme en Chine, a-t-il affirmé plus tard en entrevue téléphonique à La Presse canadienne. On a contribué à rendre les tribunaux mieux formés, plus transparents. »

Les deux hommes ont dit prévoir des bouleversements en Chine grâce à l’émergence de la classe moyenne, qui a un « pouvoir redoutable », selon M. Lépine. « Ici, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, il y a une démocratie par le bas, il y a une pression à laquelle le gouvernement doit répondre de façon extrêmement importante », a-t-il affirmé.

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Les Québécois parlaient français avant les Français

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D’un référendum l’autre

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De Québec à Édimbourg

Christian Rioux, Le Devoir, 12/09/14

À une semaine du référendum sur l’indépendance de l’Écosse, les spéculations vont bon train. Alors que la victoire pourrait se jouer dans un mouchoir de poche, chacun y va, au Québec, de ses théories pour expliquer le regain du nationalisme écossais alors que son équivalent québécois est aujourd’hui à bout de souffle.

Le premier serait « civique », entend-on dire, alors que le second aurait l’affreux défaut d’être « ethnique » et « refermé sur lui-même ». Ceux qui connaissent l’Écosse savent pourtant qu’il y a beaucoup plus de tartans à Glasgow que de ceintures fléchées à Montréal et que le programme du Scottish National Party n’est pas si différent de celui du PQ depuis 30 ans. On aura compris que ces jugements péremptoires visent d’abord à nourrir la petite polémique locale. Comme si l’on pouvait attribuer l’échec historique de 50 ans de nationalisme québécois — car c’est bien de cela qu’il s’agit — à quelques revirements tactiques ou électoralistes.

Ceux qui veulent comprendre le dynamisme du nationalisme écossais feraient mieux de se tourner vers l’Histoire. On ne comprend rien à l’Écosse si l’on ne sait pas que, comme la Catalogne, elle a déjà été indépendante. Le Québec n’était même pas dans les limbes que l’Écosse, alliée à la France dès 1295, était un royaume dont l’indépendance conquise de haute lutte fut reconnue par Londres en 1328. Contrairement aux Québécois, les Écossais n’ont jamais été véritablement conquis. En 1603, l’accession de Jacques 1er au trône d’Angleterre peut même être considérée comme une annexion de la Grande-Bretagne par le royaume d’Écosse. Nation reconnue depuis toujours, les Écossais sont plutôt dans la situation d’un peuple qui songe à récupérer ses billes en se retirant de l’Union que lui imposa l’Angleterre en 1707.

Les Québécois, eux, n’ont jamais eu de billes à échanger et une partie d’entre eux n’est toujours pas convaincue d’appartenir à une nation distincte. Contrairement à l’Écosse, au Québec, l’Acte d’union (1840) et celui de l’Amérique du Nord britannique (1867) sont venus sceller la Conquête d’une poignée de colons qui n’avaient pas eu le temps de se percevoir comme un peuple. Autre différence essentielle, dès le XVIIe siècle, grâce à son université, Édimbourg fut un haut lieu de la Renaissance européenne, comme en témoigneront l’économiste Adam Smith et le philosophe David Humes. On ne trouve pratiquement pas trace de telles Lumières au Québec où les rares étincelles furent noyées dans le sang en 1837-1838. Pire, le Québec deviendra le refuge de tous les réactionnaires qui fuient la République et la Révolution, loyalistes américains et religieux français réfractaires confondus.

On l’aura compris, l’idée d’être « nés pour un petit pain » n’a jamais effleuré l’esprit des Écossais. Contrairement au Québec qui sera marginalisé pendant deux siècles culturellement, économiquement et politiquement au sein de l’Union puis de la Confédération, l’Écosse a bénéficié de son union avec l’Angleterre en participant largement à l’entreprise coloniale. À titre d’exemple, ce sont des Écossais qui ont fondé la plupart des grandes banques canadiennes. On a beau chercher, on ne trouve pas de grande banque canadienne-française en Inde. On n’imagine pas non plus le leader souverainiste écossais Alex Salmond raconter sans broncher, comme le fit récemment Lucien Bouchard, que ses fils l’ont traité de « loser ».

Si le nationalisme écossais a des racines plus profondes que le nationalisme québécois, il affronte aussi un ennemi moins redoutable. La renaissance de l’identité écossaise entre les deux guerres est liée au déclin de l’Empire britannique. Aujourd’hui, l’Écosse affronte un Royaume-Uni depuis longtemps revenu de ses rêves de grandeur où le nationalisme anglais est plus que moribond. Ce n’est pas le cas du nationalisme« canadian »qui peut être virulent et perçoit l’indépendance du Québec comme une atteinte impardonnable à l’unité canadienne. Octobre 1970 est là pour en témoigner. L’esprit orangiste qui prévaut à Ottawa fait plus penser à l’Ulster qu’à l’Angleterre. Contrairement au Canada, celle-ci s’est d’ailleurs engagée de bonne foi à respecter la volonté exprimée par une majorité de 50 % plus un des électeurs. Rappelons de plus que les Écossais ne vivent pas à 30 km de la frontière américaine.

Voilà pourquoi, quel que soit le résultat du référendum, les Écossais ont toutes les chances d’en sortir gagnants. Si le Oui perd de justesse, il est évident que l’Écosse obtiendra de nouvelles concessions de Londres. Au Canada, les échecs référendaires de 1980 et de 1995 ont plutôt entraîné un raidissement de la politique revancharde d’Ottawa et une réduction des compétences et de la liberté du Québec.

Ces échecs provoquent aujourd’hui un effondrement du nationalisme québécois qui se retrouve dans une situation qui n’est pas sans rappeler l’ère préduplessiste du régime corrompu de Louis-Alexandre Taschereau. Bref, Québécois et Écossais n’ont ni la même histoire ni les mêmes ennemis. Surtout, les Écossais n’ont jamais cultivé cette haine d’eux-mêmes qui est une spécialité véritablement québécoise.

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Philippe Couillard manque de…

Constitution : Philippe Couillard, le cocu content

L’argument suivant lequel un échec constitutionnel affaiblirait le Québec ne tient pas la route. C’est quand le Québec ne revendique rien qu’il perd son rapport de force.

 , L’actualité, 8/09/14

 

Philippe Couillard multiplie les sorties sur la question constitutionnelle par les temps qui courent.

Samedi dernier, lors d’une visite de Stephen Harper dans la Vieille Capitale, il a jeté l’anathème à ceux qui «croient que la fuite, le déni ou l’isolement sont une solution valable».Les journalistes présents ont conclu que ces propos faisaient référence à une volonté de réintégrer le giron constitutionnel, ce qu’a confirmé l’entourage du chef libéral.

Le lendemain, toutefois, après qu’un porte-parole du premier ministre Harper eut affirmé qu’Ottawa n’avait aucunement l’intention de rouvrir ce débat, l’intéressé semblaitrétropédaler. Blâmant les journalistes de l’avoir mal compris, il assurait n’avoir jamais voulu soulever cette question.

Pourtant, c’est bien de cette affaire dont il a fait état le 28 août dernier, lors d’une rencontre du Conseil de la fédération, à Charlottetown. Il avait alors rappelé que le rapatriement de 1982 et l’échec de Meech constituaient des «événements négatifs significatifs». Ces questions, avait-il ajouté, sont «importantes, mais non prioritaires».

Ineptie libérale : de Bolduc à Couillard

Il y a eu beaucoup de variation et d’incohérence dans les déclarations du chef libéral sur ce sujet.

Par exemple, comment une chose peut-elle être à la fois importante, mais pas prioritaire ? Un peu plus et on croirait entendre les inepties d’Yves Bolduc lorsqu’il dit que les enfants ne mourront pas si on cesse d’acheter des livres pour les bibliothèques scolaires.

Personne ne semble donc prendre Philippe Couillard au sérieux, et pour cause. Au moment de son arrivée à la tête du PLQ, en mars 2013, il a affirmé qu’il souhaitait que le Québec adhère à la Constitution de 1982 en 2017, date du 150e anniversaire de la Confédération. Selon lui, il fallait «reprendre l’initiative de la discussion».

Trois semaines plus tard, il a repris ce refrain lors de la publication de mon livre, La Bataille de Londres, en disant que, le moment venu, le PLQ aurait des revendications à faire valoir.

Un an plus tard, en pleine campagne électorale, son discours était soudainement plus nuancé. «Je n’initierai pas de démarche constitutionnelle… On ne mettra pas le Québec dans une situation d’être affaibli… Il faut que ça vienne du reste du pays». Le chef libéral en avait profité pour rappeler que nous ne sommes pas «un peuple opprimé, assiégé, humilié, malgré ce que le Parti québécois essaie de nous faire croire».

Ces prises de position méritent plusieurs commentaires, en commençant par le fait que nous ne soyons pas un peuple opprimé. Absolument. Sauf que ce n’est pas la question.

Ce n’est pas parce que les Québécois ne sont pas traités comme les peuples baltes sous l’ex-URSS qu’il faudrait que nous n’ayons aucune demande, constitutionnelle ou autre, face au reste du pays.

À ce compte, quand Philippe Couillard dénonce le déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces (dont le Québec subit les contrecoups), le premier ministre fédéral pourrait lui répondre qu’il n’a pas à se plaindre. Après tout, le statut des Québécois ne se compare aucunement à ceux des Noirs américains à l’époque de la ségrégation.

Par ailleurs, l’argument suivant lequel un échec constitutionnel affaiblirait le Québec ne tient pas la route. C’est quand le Québec ne revendique rien qu’il perd son rapport de force. Les fédéraux savent qu’ils peuvent passer outre : notre gouvernement envoie le message qu’il ne dira ni ne fera rien.

En réalité, le Québec a les moyens de faire bouger les choses, ou à tout le moins d’exprimer vraiment son mécontentement.

Philippe Couillard a annoncé qu’il participerait aux célébrations du 150e anniversaire de la Confédération, en 2017. C’est une erreur. Il devrait rectifier le tir en rendant sa présence conditionnelle.

La loi constitutionnelle de 1982 a enlevé des pouvoirs au Québec, qui avaient été obtenus en 1867 — et ce, après les fausses promesses de Trudeau lors du référendum, lequel a pu compter sur la complicité de la Cour suprême pour enlever au Québec son droit de veto. Le premier ministre pourrait réclamer qu’on redonne au Québec ses pouvoirs de 1867, sans quoi le siège du Québec sera vide lors des célébrations de la Confédération.

Tout cela serait surtout symbolique, mais ce serait la moindre des choses. Dans les circonstances actuelles, le chef du gouvernement québécois ne doit pas aller jouer les cocus contents à l’occasion des cérémonies de 2017.

La porte du Sénat

Si, par ailleurs, Philippe Couillard souhaite vraiment du changement, il devrait se servir de la question du Sénat pour l’obtenir.

En avril dernier, la Cour suprême a déclaré que le gouvernement fédéral ne pouvait seul le réformer ou l’abolir. Il doit pour cela négocier un amendement constitutionnel avec l’appui des provinces, sept pour une simple réforme et toutes s’il veut débarrasser le pays de la chambre haute.

Stephen Harper s’est dit déçu de la décision, rappelant qu’une majorité de Canadiens s’oppose au statu quo en souhaitant soit une réforme, soit une abolition du sénat.

Il y a là une porte qui pourrait s’ouvrir. Si le chef du gouvernement québécois est sérieux, il peut faire adopter par l’Assemblée nationale une résolution constitutionnelle, laquelle proposerait une réforme ou une abolition du Sénat, et ce, en échange de demandes inspirées du Lac Meech.

En vertu du renvoi à la Cour suprême sur la sécession, Ottawa et les provinces anglophones seraient alors dans l’obligation de négocier. Évidemment, rien ne garantirait le succès de l’affaire, mais pour la première fois depuis longtemps, les astres sont un tant soit peu alignés.

Cependant, le gouvernement libéral ne va jamais se lancer dans une telle affaire — pas plus qu’il n’osera poser d’autres gestes, ne serait-ce que de nature symbolique —, car il a renoncé depuis longtemps à faire reconnaître notre statut distinct.

La vérité est que la politique constitutionnelle au Québec est devenue une forme de folklore, surtout du côté du PLQ ou de la CAQ et, dans une moindre mesure, au PQ. Quand vient le temps des élections, on prétend que la Constitution demeure une affaire importante, et les programmes des partis y font référence.

Une fois élu, on bombe le torse pour livrer ce message d’affirmation au Canada anglais. Et après avoir exécuté cette figure imposée, on s’empresse de s’écraser jusqu’à la prochaine campagne électorale.

* * *

À propos de Frédéric Bastien

Frédéric Bastien est professeur d’histoire au Collège Dawson et l’auteur de La Bataille de Londres : Dessous, secrets et coulisses du rapatriement constitutionnel. Il détient un doctorat en histoire et politique internationale de l’Institut des hautes études internationales de Genève.

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«pour l’ultime libération des astres en nous»

Denis Vanier, Allô-police, La Nuit de la poésie 1970

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Je me souviens des Patriotes à Saint-Denis

Il y a 175 ans, la bataille de Saint-Denis

Gilles Laporte – Porte-parole de la Maison nationale des patriotes, Le Devoir,  23 novembre 2012

La Grande-Bretagne n’a pas lésiné afin d’écraser la rébellion patriote. Dès qu’on découvre que Louis-Joseph Papineau a trouvé refuge dans le petit village de Saint-Denis-sur-Richelieu, l’armée anglaise mobilise pas moins de 300 soldats pour « accompagner » les juges de paix chargés d’arrêter le chef patriote.

Parti de Montréal le 22 novembre, le lieutenant-colonel Charles Stephen Gore apprend à Sorel que des villageois s’apprêtent à lui barrer la route à Saint-Denis. Il déploie alors ses troupes et donne l’ordre de marcher toute la nuit. L’armée arrive aux portes de Saint-Denis le matin suivant, trempée et épuisée par une marche forcée sous une pluie glaciale. De leur côté, les patriotes de Saint-Denis sont sur le qui-vive ; les quelque 200 résistants mal armés reçoivent constamment des renforts, si bien que le nombre de défenseurs s’accroît tout au long de la journée. À leur tête, le grand Wolfred Nelson se veut rassurant : « Soyez tranquilles, il y en aura de tués, et vous prendrez leurs fusils. »

Retranchés dans une imposante maison en maçonnerie ainsi qu’à la distillerie appartenant au docteur Nelson, les patriotes ouvrent un feu nourri d’une grande précision. Devant ce tir plongeant, l’infanterie de Gore est impuissante. Impuissante aussi est son artillerie contre les robustes murs de la Maison Saint-Germain, transformée en forteresse par les patriotes – sauf pourtant le premier boulet, qui pénètre par une fenêtre, tuant d’une traite trois défenseurs.

Vers 13 heures, l’arrivée de renforts des villages de Saint-Antoine, Contrecoeur, Saint-Ours et Verchères galvanise le moral des défenseurs qui passent… à l’offensive ! On lance alors la « compagnie des bâtons de clôture », qui, armée de piquets semblant être des mousquets, surgissant de la forêt, sus à l’ennemi. L’audacieuse tactique provoque la panique chez les Britanniques, qui croient se trouver en face d’une troupe bien armée. Après sept heures de combat, Gore décide de se replier, abandonnant armes et bagages aux patriotes restés maîtres des lieux.

La victoire de Saint-Denis est d’une ampleur historique. Tout au plus, les patriotes avaient cherché, par leur défense héroïque, à protéger leur vie et à couvrir le départ de Papineau. Ce succès inouï leur impose cependant d’aller jusqu’au bout de leur engagement, face à une armée anglaise désormais déterminée à écraser toute résistance.

Le « loup rouge » Wolfred Nelson

Anglophone originaire de Sorel, Wolfred Nelson écrit lui-même […] : « Dans ma jeunesse, j’étais un ardent tory et j’étais porté à détester tout ce qui était catholique et canadien-français, mais une connaissance plus intime de ces gens changea mes vues. » Nelson devient alors à Saint-Denis le « loup rouge » : un chef inspirant, enraciné dans la communauté francophone de Saint-Denis, où il est médecin et entrepreneur. À 29 ans, il épouse Charlotte-Josephte Noyelle de Fleurimont, qui est issue d’une famille seigneuriale et catholique. Nelson est alors mêlé à une foule d’activités dans sa communauté, où il jouit d’un grand respect. Nelson se lance en politique en 1827 pour dénoncer l’attitude du gouvernement anglais. La mort de son ami Louis Marcoux, impunément assassiné à Sorel en novembre 1834, sonne le signal de son engagement total derrière la cause patriote. Il préside ensuite l’assemblée patriote des Six Comtés, où il lance un appel aux armes. Après la défaite à Saint-Charles, Nelson compte se réfugier aux États-Unis, mais il est capturé près du mont Orford, emprisonné à Montréal puis exilé aux Bermudes avec sept de ses compagnons. Revenu en 1842, il mène encore une grande carrière politique, élu deux fois maire de Montréal, puis nommé… inspecteur aux prisons ! Mort en 1871, le corps de Wolfred Nelson est inhumé au cimetière anglican de Sorel. Sur sa tombe, on peut encore lire : « Ici repose la plus noble réalisation de Dieu, un honnête homme. »

Extrait de Légendes d’un peuple, tome I de Alexandre Belliard et Gilles Laporte (éditions Gavroche, Ulverton). Lancement public des tomes I et II, ce soir 19 h à la Maison Ludger-Duvernay.

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