Archives de Catégorie: Politique

Tolérer ou se libérer de la religion, voilà la question?

«C’est effectivement une erreur commune dans le débat actuel : on invoque la tradition libérale anglo-américaine sans réaliser que la laïcité de l’État en Occident ne sert plus tant à aménager un espace civique neutre, libre de répression et de conflits interconfessionnels, qu’à édifier et défendre un espace public institutionnalisant la sécularisation, c’est-à-dire le «désenchantement du monde », le rejet assumé des superstitions religieuses.»

Hubert Rioux Ouimet, Hitchens appuierait le projet de loi 60, Le Devoir 14/12/13

L’opposition à la Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État s’appuie principalement sur l’idée d’une «laïcité ouverte», idée en vertu de laquelle l’État aurait l’obligation de s’adapter à la pluralité religieuse. Selon cette manière de voir, la neutralité dont l’État doit faire preuve signifie qu’il doit traiter de façon égale toutes les religions et n’en favoriser aucune. Mais comment rendre manifeste cette neutralité? Pour les tenants de la «laïcité ouverte» l’État n’a pas à juger de la valeur des valeurs religieuses, il doit plutôt s’ouvrir indistinctement à toutes les religions et, dans la mesure du raisonnable, entériner tous les préceptes religieux. De là il s’ensuit que l’État n’aurait pas le droit d’interdire aux employés de la fonction publique le port de signes religieux ostentatoires, pourtant pas très neutres en leur principe même. Mais pour l’auteur du texte qui suit, cette conception de la laïcité dite «ouverte» a quelque chose d’anachronique en ce sens qu’elle fait abstraction des processus historiques qui ont façonné les sociétés occidentales. Le discours critique initié par la Modernité et le «processus rationnel de sécularisation» qui en résulte ont contribué au fil des trois derniers siècles à faire reculer l’influence de la religion et, généralement, à ce déclin du religieux on associe des gains importants au niveau politique, scientifique, artistique, sans parler de la libéralisation des moeurs. Dans un tel contexte, la neutralité religieuse de l’État n’est pas requise pour garantir l’égalité des religions entre elles et en assurer la présence égale dans la fonction publique, elle s’impose plutôt pour refléter le niveau de sécularisation de la société dans laquelle nous vivons, ce qui implique «le rejet assumé des superstitions religieuses».

BLx

Hitchens appuierait le projet de loi 60

La liberté de religion n’a plus les mêmes implications qu’aux XVIIIe et XIXe siècles

« Mais nous croyons en la religion… du moins pour les autres. » – Hitchens

Le 15 décembre marquait le second anniversaire de la mort du philosophe, journaliste et essayiste britanno-américain Christopher Hitchens. Cet anniversaire appelle une reconsidération du débat sur le projet de loi 60, d’un angle n’ayant guère été adopté jusqu’ici. L’antithéisme, dont Hitchens consacra la dernière portion de sa vie à expliciter les principes, est une posture selon laquelle les aspects vicieux et liberticides du théisme, soit de la superstition religieuse, surpassent en importance les effets bienfaisants du pluralisme religieux et/ou de la « laïcité ouverte ». Les religions et leur influence socioculturelle devraient donc être confrontées, et non pas seulement tolérées, leur inoffensivité ayant lieu d’être mise en question.

Cela n’implique pas une opposition à la liberté de religion per se, mais une reconnaissance du fait que, autres temps autres enjeux, cette liberté n’a pas ni ne doit avoir les mêmes significations et implications aujourd’hui qu’aux XVIIIe et XIXe siècles. C’est effectivement une erreur commune dans le débat actuel : on invoque la tradition libérale anglo-américaine sans réaliser que la laïcité de l’État en Occident ne sert plus tant à aménager un espace civique neutre, libre de répression et de conflits interconfessionnels, qu’à édifier et défendre un espace public institutionnalisant la sécularisation, c’est-à-dire le « désenchantement du monde », le rejet assumé des superstitions religieuses.

Considérer l’ouverture de la fonction publique à la pluralité religieuse synonyme de neutralité relève d’une conception surannée de la laïcité, aveugle au fait que l’enjeu déterminant de notre époque, pour plusieurs raisons, n’oppose pas les confessions entre elles, mais la religiosité à l’athéisme, ou du moins à l’agnosticisme. C’est d’ailleurs en raison de cette obsolescence que le projet de charte sera contesté et possiblement invalidé juridiquement : nos principes constitutionnels émanent de doctrines libérales datant d’une ère où il apparut désormais nécessaire que l’État ne puisse favoriser une religion au détriment des autres, mais où il n’était pas encore tout à fait envisageable qu’il en refuse toutes les manifestations en son sein, au nom du caractère séculier de ses institutions.

Que celles-ci puissent être laïques, au sens lockéen du terme, en laissant leurs agents « libres » d’afficher leur appartenance religieuse, est un argument valable mais, d’une perspective réellement progressiste, réducteur et conservateur. Il insiste sur l’impératif de neutralité alors que l’État et ses représentants pourraient, symboliquement, incarner aussi cette sécularisation dont l’essor historique est menacé par l’une des véritables tendances réactionnaires de notre époque : la réaffirmation du théisme qui, tant sous ses formes dites modérées que de plus en plus radicales, est contraire à la véritable liberté de conscience et d’expression de tous, celle qui ne se réduit pas à et qu’on confond trop souvent avec la liberté négative de s’imposer à soi-même, sur le plan individuel ou communautaire, un code de vie fondé sur un ensemble de superstitions.

Si nous sommes sérieux, l’adoption d’une telle perspective est d’autant plus indiquée que, alors qu’un consensus s’est établi, au Québec comme ailleurs, autour de la nécessité d’une lutte contre l’intégrisme religieux, ses contours demeurent indistincts. Peut-on juger que la minorité des croyants estimant le port de signes religieux indispensable à son fonctionnement social ne fait pas dans la modération ? Ne fait-il aucun doute, d’après la définition donnée par Bouchard et Taylor eux-mêmes, que la communauté hassidique verse dans l’intégrisme ? Je suis ouvert à ce qu’on me convainque de la négative si on le peut. Je mets donc officiellement, par la présente, tous les intellectuels québécois au défi de définir quelque fondement général permettant de déterminer là où la modération prend fin et où le radicalisme, qu’on dit vouloir combattre, débute.

Pour ces raisons et d’autres, Hitchens appuierait le projet gouvernemental comme il appuya les lois françaises de 2004 et 2010. Les contextes français et québécois divergent, il est vrai. C’est d’ailleurs probablement pourquoi le projet québécois diffère en réconciliant les principes traditionnels de laïcité républicaine et l’idéal de sécularisation : il n’interdit aucun signe religieux dans l’espace public en général et confère aux salariés de l’État plutôt qu’au citoyen lambda ou à l’étudiant la responsabilité d’incarner le caractère séculier de nos institutions publiques. Au regard du monde occidental, comme il l’a fait dans d’autres domaines alors qu’on l’en décourageait, le Québec innoverait en légiférant. Ce n’est assurément pas une raison suffisante pour s’y opposer. Que ce projet rompe avec la conversion civique du nationalisme québécois en serait une. Mais étant donné que cette conversion n’a pu s’accomplir que parallèlement à la sécularisation des moeurs et des institutions qui caractérisera la Révolution tranquille, soit, comme le disait déjà Borduas en 1948, à l’émancipation religieuse du peuple québécois jusque-là « tenu à l’écart de l’évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers », il apparaît évident que tel n’est pas le cas. C’est même précisément le contraire. Si les souverainistes considèrent donc toujours la majorité référendaire comme une libération collective légitimement applicable à une minorité s’y opposant, ils n’ont pas de raison de refuser d’étendre le même raisonnement à la sécularisation de nos institutions.

Le projet de loi 60 est imparfait et incomplet. Il s’agit néanmoins d’un pas dans la bonne direction. Cette perspective antithéiste est relativement répandue et n’est indiscutablement ni conservatrice ni xénophobe, encore moins raciste. C’est à l’inverse un regard progressiste, séculariste, rationaliste et féministe, au sens noble de tous ces termes. C’est affirmer avec Hitchens que la « dignité humaine ne dérive pas de la religion mais la précède » et lui succédera. Tout au plus est-ce une posture intolérante, en ce que ses tenants ne tolèrent pas que la liberté d’un peuple de se doter d’institutions publiques exemptes de manifestations religieuses soit subordonnée à la liberté, assumée par une poignée, de se croire sincèrement mais non moins superstitieusement tenu à un code vestimentaire permanent.

Hubert Rioux Ouimet – Jeune rebelle, McMaster University

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Féminisme, Philosophie, Politique, Religion, Uncategorized

Admirable Mandela

mandela news week

«Je ne crois pas, Votre Honneur, que la Cour, en m’infligeant une peine pour le délit que j’ai commis, doive caresser l’espoir que cette menace empêche jamais les hommes résolus de faire ce qu’ils estiment être leur devoir.»

Nelson Mandela

Lorsqu’il fut inculpé en 1962 et en 1964, Nelson Mandela s’est défendu lui-même à ses procès. Ses plaidoiries où il attaque la loi au nom de la loi sont dignes de Socrate. On peut lire la retranscription de ses plaidoiries dans ce livre:

photo

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Philosophie, Politique

La Bible chez Costco

Chez Costco la Bible est vendue comme un ouvrage de fiction. Clairvoyance ou erreur d’entrepôt?

biblefiction

The Bible = Fiction!

Costco – the Bible is fiction

BLx

1 commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire et civilisation, Politique, Religion

JFK 50 ans plus tard

andy-warhol-jackie-blue-1964Andy Warhol, Jackie Blue, 1964

Le monde commémore la mort de John F. Kennedy

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Histoire, Politique

Présence de la philosophie au Québec

philo 528a267247227

Philosophie au Québec – Une communauté qui doit consolider son existence

Quelle place pour les femmes au sein de notre discipline? Pourquoi sont-elles encore sous-représentées?

Christian Nadeau et Étienne Brassard-Ferron, Le Devoir 22/11/13
De vendredi soir à dimanche en début d’après-midi, la communauté des philosophes se réunira à l’UQAM pour un événement exceptionnel : l’État des lieux de la philosophie au Québec. Il s’agit d’une grande rencontre ouverte au public où seront discutés des enjeux cruciaux pour l’avenir de notre discipline et de notre profession.
La philosophie est enseignée au Québec depuis la seconde moitié du XVIIe siècle. Peu de disciplines peuvent se vanter d’avoir une telle histoire. Au cours de la seconde moitié du XIXe, les philosophes du Québec ont pris conscience de la nécessité d’une réflexion sur les enjeux institutionnels liés à leur discipline. C’est le début d’un long processus historique qui connaît plusieurs étapes : peu à peu, la communauté philosophique québécoise découvre sa propre existence et constate sa spécificité et sa culture.
Au tout début des années 1960, la philosophie, jusqu’alors compagne par excellence de la théologie, défend son autonomie et se sécularise. En cela, la philosophie suit un mouvement qui est celui de l’ensemble des établissements d’enseignement et de recherche. En 1964, le rapport Parent préconise l’enseignement par problème et insiste sur l’importance de la philosophie contemporaine, peut-être en réaction à l’omniprésence du thomisme. La création des cégeps en 1966 et celle des cours de philosophie obligatoires, la réorganisation de la discipline au sein des universités, tout cela conduit les philosophes à rechercher l’organisation professionnelle de leur milieu, par le biais d’associations, de colloques et de congrès, et la création de revues spécialisées. Il en résulte des instances encore très actives à l’heure actuelle, comme la Société de philosophie du Québec.Notre communauté, à l’intérieur des murs des universités et des cégeps, représente environ un peu plus d’un millier de personnes. Pour plusieurs, ce chiffre signifie peu de choses à l’aune de la population du Québec. Il n’en demeure pas moins que ce nombre nous confère une existence réelle. Les philosophes sont au coeur de notre société, ne serait-ce que par leur présence dans la formation générale et par leur participation aux débats publics.À cela, il faut ajouter les centaines d’étudiantes et d’étudiants qui, chaque année, s’inscrivent en philosophie, soit dans le but de poursuivre aux études supérieures et éventuellement, d’enseigner cette discipline, soit comme étape préparatoire vers d’autres chemins.
Existence de droit
De par le caractère obligatoire des cours de philosophie au collégial, et parce qu’un nombre toujours croissant de disciplines universitaires exigent un passage par la philosophie, notre communauté existe de fait. Reste à consolider notre existence de droit, ce qui commence par une connaissance adéquate de ce que nous sommes, de ce que nous avons accompli, et de ce que nous souhaitons pour notre avenir commun.Nous n’avons pas voulu, pour ces échanges, un colloque philosophique à proprement parler, même s’il est impossible d’écarter une dimension philosophique à toute réflexion sur les enjeux institutionnels associés à la philosophie. L’État des lieux de la philosophie se veut une occasion unique de délibérer au sujet du passé, de l’actualité et du futur de notre discipline au Québec. Elle représente également une opportunité trop rare d’un véritable échange entre tous les membres de notre communauté, des cégeps aux universités, en passant par toutes les instances nécessaires à la diffusion du débat philosophique, au sein des institutions et en dehors de celles-ci.

Nos débats permettront d’éclaircir le rôle spécifique de la philosophie dans notre société. Qui sommes-nous ? Quelle place pour les femmes au sein de notre discipline ? Pourquoi sont-elles encore sous-représentées ? Où sont les philosophes ? Quelles sont leurs tribunes ? Quel rôle jouent-ils dans l’évaluation des politiques publiques, ou encore au sein des comités d’éthique ? La philosophie politique et l’éthique sont-elles les seules avenues possibles pour la contribution des philosophes aux débats de société ? Quelle place accorder à l’épistémologie et à la philosophie des sciences dans l’éducation générale ou dans les controverses sur l’environnement par exemple ?

Table ronde

Une table ronde, qui réunira des responsables des départements des cégeps et des universités, interrogera franchement la place de la philosophie dans la formation des jeunes. Faudrait-il faire plus ? Quels sont les périls possibles ? Quelles sont nos forces et comment mieux défendre notre rôle ? Quelle place pour la recherche au collégial, et inversement, quelle place pour l’enseignement dans un monde universitaire où celui-ci est trop souvent dévalorisé au profit de la recherche ? Un autre atelier nous permettra de comparer notre situation à d’autres endroits du monde, comme la France, où l’enseignement de la philosophie est également obligatoire, et la Grande-Bretagne, où notre discipline a beaucoup souffert de réformes universitaires qui ont mis à mal les sciences humaines en général et la philosophie en particulier. Il nous permettra aussi de connaître la réalité des collèges anglophones, où la philosophie est étroitement associée aux humanités.

Autrefois, l’invention de l’Académie, puis celles du Lycée et de l’École du Portique furent les meilleures réponses de la philosophie à la condamnation à mort de Socrate. Pour le dire autrement, l’institutionnalisation de la philosophie a été la riposte de cette dernière à une tentative en vue de la faire disparaître. D’où l’importance cruciale, pour les philosophes d’aujourd’hui, de réfléchir à leurs institutions, ici comme ailleurs. Dans le sillage des réflexions entamées depuis deux ans sur l’éducation supérieure, l’État des lieux de la philosophie est une rencontre nécessaire : pour comprendre qui nous sommes et, surtout, pour affirmer ce que nous voulons devenir.

Christian Nadeau et Étienne Brassard-Ferron – Coordonnateurs de l’État des lieux de la philosophie, qui aura lieu les 22, 23 et 24 novembre à l’UQAM. Pour toutes les informations: http://elphilo.wordpress.com

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Féminisme, Histoire, Histoire et civilisation, Philosophie, Politique, Religion

La Conquête revue et corrigée à la française…

conquêtePhoto : Ministère des approvisionnements et services, Canada À Québec en 1759, les hommes de Wolfe prennent d’assaut les plaines d’Abraham pour tenter de surprendre les défenseurs de la ville.

Laurent Veyssière au Devoir – La Conquête ne fut pas un abandon

Des historiens remettent à plat l’histoire de la guerre de Sept Ans

Christian Rioux, Le Devoir, 22/11/13

La guerre de Sept Ans ? Un sondage rapide démontrerait facilement que 95 % des Québécois n’en ont jamais entendu parler. De toute façon, les historiens québécois et français ne s’y sont guère attardés et il est rare que les manuels scolaires y consacrent plus que quelques lignes. C’est pourtant au terme de cette première grande guerre internationale (1756-1763) et des négociations qui suivirent que la France perdit le Canada.

Les organisateurs du 400e anniversaire de Québec avaient sciemment écarté les historiens de ces célébrations à haut risque. Voilà qu’à l’occasion du 250e anniversaire du Traité de Paris, ils prennent leur revanche. À Paris, se tient ces jours-ci, sous l’égide du ministère français de la Défense, un important colloque franco-québécois qui vient clore une série de rencontres et de publications destinées à resituer « la Conquête » dans les enjeux géostratégiques de l’époque.

Plusieurs de ces nouvelles recherches mettent à mal la thèse de l’« abandon » du Canada par la France pourtant unanimement admise chez nous. Ancien stagiaire des Archives nationales du Québec aujourd’hui responsable du patrimoine au ministère de la Défense, à Paris, Laurent Veyssière vient de diriger (avec Bernard Fonck) la publication de plusieurs ouvrages majeurs (La guerre de Sept Ans en Nouvelle-France, Septentrion) qui ébranlent quelques certitudes.

Quel abandon?

« Il faut être très prudent avec la notion d’abandon, dit Veyssière. Qu’il y ait eu un sentiment d’abandon, c’est normal. Quand une communauté de 60 000 personnes se retrouve seule, elle éprouve évidemment un sentiment d’abandon. » Mais, pour l’historien, rien ne prouve que, sur le plan politique, militaire et diplomatique, la France a « abandonné » le Canada comme on le dit si souvent.

Pour l’historien, il faut remettre la « Conquête » dans le contexte de l’époque. Pour la France, dans cette guerre, le théâtre nord-américain est secondaire. Si les troupes anglaises se concentrent au Canada, à l’inverse, la France concentre ses opérations en Allemagne, où plus de 100 000 hommes partent à la conquête du Hanovre. « Pour la France, il s’agit d’humilier le roi anglais, fils de l’électeur du Hanovre Georges 1er, pour être ensuite en position de négocier, dit Veyssière. Le Hanovre est une simple monnaie d’échange. C’est là que s’est joué le sort du Canada ! »

Toutes les guerres de ce siècle ressemblent à un jeu d’échecs. Pour la France, le rôle de Montcalm et de Vaudreuil consiste d’abord à tenir le plus longtemps possible. L’historien québécois Marcel Fournier, qui a dirigé le projet de recherche Montcalm, a montré que la France avait envoyé suffisamment d’hommes pour soutenir un conflit qui ne devait pas durer si longtemps.

Jamais, dit Veyssière, les Français n’ont imaginé que dans cette guerre ils pourraient perdre le Canada. Même dans les négociations qui s’ouvrent en 1761, les Français n’étaient pas prêts à abandonner le Canada. « Au printemps de 1761, le plénipotentiaire français envoyé à Londres a pour consigne de conserver le Canada, dit-il. Mais, rapidement, il comprendra que l’Angleterre ne rendra jamais le Canada. »

Pas de monnaie d’échange

Le grand problème de la France, c’est que dès 1761, elle n’a plus rien à offrir comme monnaie d’échange. Elle perd même la Martinique et Belle-Île. « La France n’a pas d’autre choix que de définir ses priorités. Or, le Canada s’y retrouve en queue de liste derrière les pêches de Terre-Neuve, les Antilles et même le Sénégal. »

Curieusement, c’est l’historien anglais Jonathan Dull, grand spécialiste de l’histoire militaire, qui a montré que ce choix fut le bon. Ce qui aurait pu être une déconfiture complète va permettre, grâce aux pêches, de préserver une marine française, d’assurer le redressement de la balance commerciale et de relancer l’économie. « On ne peut évidemment pas parler d’une victoire quand on perd le Canada, le Sénégal et une partie des Antilles. Mais la France ne s’en tire pas si mal », dit Veyssière. Le pays va se redresser au point de pouvoir prendre sa revanche lors de la guerre d’indépendance américaine.

Ce que les Habitants (ou Canadiens) vivent comme un drame, n’importe quelle puissance coloniale l’aurait fait à cette époque, estime Veyssière. « Nous sommes nombreux à être convaincus que la France n’avait pratiquement pas de chance de conserver le Canada dans cette négociation. Je pense que c’est en train d’être admis par les historiens. On ne peut plus traiter de la Conquête, comme on l’a fait, sans parler de l’ensemble de la guerre de Sept Ans. Si la France avait remporté la guerre en Allemagne, elle aurait eu la monnaie d’échange pour récupérer le Canada. »

Le discours du conquérant

D’où vient alors ce discours dominant sur l’abandon ? « Le discours de l’abandon, c’est d’abord le discours du conquérant, dit Veyssière. Dès le début, il sera repris par le premier gouverneur britannique, James Murray, et par son successeur, Carleton. Il est évident qu’il est plus facile de parler à un peuple conquis en lui disant que sa mère patrie l’a abandonné et que l’Empire britannique ne lui offre que des bienfaits. »

La propagande britannique se met rapidement en branle. Elle fera de Wolfe, pourtant dépressif et détesté par ses propres généraux, un héros. Ce qui contribue à exagérer l’importance de la bataille des plaines d’Abraham. Elle fera de l’Empire le pourvoyeur de nouvelles libertés. Ce qui n’est pas faux, dit Veyssière, comme le montre l’arrivée des journaux qui n’existaient pas en Nouvelle-France. Mais de là à décrire la Nouvelle-France comme la pauvre victime d’un régime tyrannique, il y a une limite à ne pas franchir.

« Lorsqu’on étudie les destins individuels des Canadiens de cette époque, on voit que leur mode de vie était très libre, dit Veyssière. Comme ils étaient loin du pouvoir, leur liberté était immense, au point de ne pas se sentir opprimés par la monarchie absolue. D’ailleurs, au moment de l’Acte de Québec, en 1774, lorsque les pétitions des Canadiens partent à Londres, à aucun moment ils ne réclament de représentation parlementaire alors que la minorité anglo-protestante la réclame à cor et à cri. Pour les Canadiens, pétris des valeurs de l’ancien régime français, ce n’était pas une question qui se posait. »

Parmi les réalités que ces nouvelles recherches ont permis de découvrir ou de redécouvrir, il y a la violence radicale de cette guerre. « La guerre de Sept Ans fait partie de ces guerres que l’on commence à qualifier de « guerres totales », dit Veyssière. La guerre de Trente Ans, juste avant, a aussi été d’une violence inouïe. Wolfe l’annonce. Il va mettre en place une violence réglée contre la population et fait brûler les villages. La guerre en Europe n’a rien à envier à ce qui se passe en Amérique. On pratique une politique de la terre brûlée. »

S’il y a « abandon » quelque part dans cette histoire, c’est peut-être dans le fait que jamais la France ne songera véritablement à récupérer le Canada une fois le Traité de Paris signé. « La France est dans une logique continentale et terrienne, alors que l’Angleterre est maritime, dit Veyssière. La France fait toujours passer ses intérêts continentaux d’abord. Récupérer la colonie du Canada, elle n’en voit pas l’intérêt. Ce qui souligne encore plus le mérite des Canadiens d’avoir su conserver leur langue et leur manière de vivre. C’est un exemple dans l’histoire mondiale. Il a fallu retrousser ses manches et survivre. C’est tout à l’honneur des Québécois. »

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Histoire, Histoire et civilisation, Politique

Le voile qui divise

Le voile mondial

François Brousseau, Le Devoir, 11/11/13
Dans le monde entier, dans des dizaines de pays — de populations, de traditions, de religions, de philosophies et de systèmes politiques les plus divers —, la question du voile islamique est devenue un sujet central, parfois même obsessionnel, du débat public.En Tunisie, deux ans après l’élection du parti Ennahda, monte un ressac anti-islamique, alors que partis laïques et religieux se regardent en chiens de faïence et que la réforme politique paraît bloquée. Les universités débattent du bien-fondé du voile dans les salles de cours, sur fond de pressions parfois violentes de militants salafistes, et de manifestations d’étudiants qui, leur faisant face, clament : « Résistons à l’islamisation ! »

Un jugement de cour, à Tunis en mai dernier, en faveur d’un directeur d’établissement (l’université La Manouba) qui avait été soumis à un véritable siège — et à des agressions physiques — par des militants islamistes pour autoriser le voile intégral lors des examens, a été de facto annulé, au cours de l’été. Une ordonnance ministérielle laisse les établissements libres de décider, plutôt que d’interdire le voile intégral.

Dans cette affaire, la « liberté de choix » était et reste un élément fondamental de l’argumentaire des partisans du voile pour les femmes.

***
Cette guerre de tranchées se poursuit également en Turquie, où quatre députées du parti islamiste au pouvoir, l’AKP, sont entrées le 31 octobre au parlement d’Ankara, la tête recouverte d’un foulard. Elles y ont célébré « la liberté retrouvée » et « la fin d’une injustice », dans un pays encore naguère « laïque dur » dans ses prescriptions, mais qui peu à peu cède du terrain symbolique aux tenants de l’islam politique.Réplique de Can Dündar, célèbre éditorialiste du journal républicain Cumhuriyet, qui déconstruit la rhétorique de la « liberté » ici invoquée : « Le problème, c’est que ceux qui ouvrent la porte au voile au nom de la “liberté” sont également ceux qui affirment en public, à l’Assemblée nationale et à la télévision, que “le décolleté, la minijupe et les blouses sans manches doivent être interdits”. » Le problème, poursuit Dündar, c’est que ce même gouvernement qui invoque la liberté en faveur du voile est aussi celui qui réprime les manifestants d’opposition dans la rue, ramène les cours de religion à l’école ou restreint la consommation d’alcool dans les lieux publics. Liberté, liberté… que ne te fait-on pas dire !

***

Même en Grande-Bretagne, pays par excellence du multiculturalisme, du laisser-faire et du pragmatisme british, supposés moralement supérieurs, la question fait irruption à la une des médias depuis quelques mois, à la suite de diverses affaires.

En septembre, devant un tribunal de Londres, une jeune femme a voulu témoigner entièrement couverte de son niqab… avant de se voir forcée de dévoiler au moins son visage devant le juge. Le juge qui a ensuite déclaré aux médias : « Il faut absolument que les législateurs se penchent sur cette question. »

(La semaine dernière, commentant l’affaire, un ministre sans portefeuille du gouvernement Cameron abondait dans le même sens que le juge, affirmant que cette tenue était incompatible avec l’administration de la justice.)

Dans certaines free schools, peu contrôlées par les pouvoirs publics et parfois sous la coupe d’islamistes, on rapporte des histoires de discriminations garçons-filles. D’autres écoles pensent, elles, à prohiber le voile intégral, qui à leurs étudiantes, qui à leurs enseignantes, devant un phénomène perçu comme croissant. À tel point que, selon un sondage publié fin septembre par le Times de Londres, pas moins de 66 % des Britanniques seraient aujourd’hui en faveur d’une loi pour interdire le voile intégral en public.

By Jove ! On aurait cru une telle « horreur législative » aux antipodes de la pensée british, et exclusive aux pauvres Français, Belges ou autres latins de mentalité républicaine. Mais non ! Et lorsque le premier ministre, David Cameron, a été interrogé sur toutes ces affaires, il s’est certes dit hostile à une législation sur le voile à l’école ou dans la rue… mais en ajoutant que les institutions ont parfaitement le droit d’imposer des uniformes. Et qu’il pourrait, lui, envoyer sa fille dans une institution où l’on aurait proscrit le niqab.

À l’âge des migrations mondiales et de Twitter, la question du voile divise et interpelle. Elle se pose un peu partout, à des degrés divers, dans des lieux immensément différents, sous des régimes autoritaires ou démocratiques. Mener ce débat chez soi, c’est aussi répondre à un écho dont les réverbérations traversent toutes les frontières.

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Féminisme, Histoire, Histoire et civilisation, Philosophie, Politique, Religion

De l’historicité des dieux

«N’entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui enterrent Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine ? — les dieux, eux aussi, se décomposent ! Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, les meurtriers des meurtriers ?»

Nietzsche, Le Gai Savoir, #125

god gravegMseBXq

god 54f4bQ2

god SFtDliG

Graveyard for Gods

BLx

1 commentaire

Classé dans Art, Culture et société, Histoire, Philosophie, Photos, Politique

Féminisme islamique?

voile

Pas de compromis au nom d’un «féminisme islamique» inexistant, prévient Wassyla Tamzali

Isabelle Paré, Le Devoir, 31/10/13

Le « féminisme islamique » est une pure création de l’Occident, affirme la féministe algérienne Wassyla Tamzali. L’auteure de Burqa? s’inquiète de ce que le Québec se dirige vers « la voie du milieu » pour son projet de charte de la laïcité, toute dilution du concept ouvrant la porte « au fanatisme religieux ».

De passage à Montréal, où elle prononcera jeudi et vendredi deux conférences dans le cadre du Festival du monde arabe, Wassyla Tamzali ajoute sa voix vibrante à celles d’autres féministes musulmanes qui affirment que la laïcité « ouverte » donne actuellement lieu à un glissement idéologique sacrifiant les droits fondamentaux des femmes au nom de la tolérance religieuse.

L’ex-directrice du programme de l’UNESCO pour les droits des femmes déplore la solution de « compromis » vers laquelle semble se diriger la charte en devenir du gouvernement du Parti québécois. « En tant qu’intellectuelle, ça me tue que pour des questions aussi fondamentales que les droits des femmes, on prenne la voie du milieu. Sur une loi tellement importante, on ne peut dire : ça sera permis, dans telles ou telles conditions. On ouvre la porte toute grande au fanatisme religieux. Il faudrait qu’on sente l’ambition politique derrière cette charte », insiste l’auteure féministe.

Comme elle l’a martelé lors du débat similaire qui a secoué la France, Mme Tamzali rappelle que la laïcité ne vise ni à « rassembler les religions » ni à « maintenir la paix sociale » comme l’invoquent plusieurs politiciens. La laïcité garantit à tous la pleine liberté de conscience – une notion contraire à l’islam – et à libérer l’État de l’emprise du religieux, dit-elle.

Or, par crainte d’être taxés d’islamophobes ou par culpabilité à l’égard d’anciens colonisés, certains intellectuels mêlent tout. « Si être religieux, c’est pouvoir faire n’importe quoi, aucune loi ou charte ne peut tenir. Toutes les lois et les libertés ont des limites. Quand une femme dit que sa religion l’oblige à se couvrir, de quoi parle-t-on ? Le port du voile n’est pas un choix, mais un consentement à vivre une ségrégation sexuelle », dit-elle.La loi française interdisant la burqa, précédée et basée sur de profondes analyses théologiques et légales, a démontré la notion beaucoup plus culturelle que religieuse du voile et de la burqa, ajoute-t-elle.

La tolérance religieuse des féministes occidentales face au voile, déplore Tamzali, cache une vision « ethniciste » de la réalité qui permet aux féministes de trouver acceptable pour des femmes d’autres pays ce qu’elles refuseraient pour elles-mêmes. « L’islam est le trou noir de la pensée occidentale. On ne connaît pas l’islam. Il y a une faiblesse dans le discours parce qu’on a peur de stigmatiser l’islam. D’où le féministe islamique, qui est une création de l’Occident. L’islam ne libère pas les femmes, il les remet à leur place, les soumet à la charia », dit-elle, déplorant que le discours des salafistes et des wahhabites occupe maintenant tout le champ de l’islam.

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Féminisme, Philosophie, Politique, Religion

Rallumons Les Lumières!

On peut se le dire? Dieu, s’il existe, hait les femmes

Normand Baillargeon, Voir, 16/10/13

Le fameux bout de tissu prend énormément de place dans le débat sur la laïcité – je n’arrive toujours pas à dire «la Charte des valeurs québécoises»…

De tristes crétins – qui n’ont toujours pas compris qu’il n’est pas question, ici, du port du voile ou de n’importe quel autre signe religieux dans la sphère privée ou sur la place publique, mais seulement de leur port par des employés de l’État quand ils et elles sont en fonction – s’en prennent, verbalement ou pire, à des croyantes et à des croyants.

Disons-leur leur infinie bêtise et revenons au vrai sujet.

On a récemment beaucoup fait valoir que c’est librement que des femmes portent le voile et il n’y a, bien entendu, aucune raison de remettre cela en question. Il ne s’ensuit toutefois pas qu’on devrait en autoriser le port pour les fonctionnaires. Ici, il y a un vrai débat. À l’heure actuelle, il ne semble plus concerner que l’extension de cet interdit, la plupart des gens convenant qu’il doit s’appliquer aux fonctionnaires qui incarnent l’autorité régalienne de l’État (juges ou policiers, par exemple).

Pour les autres (enseignantes et éducatrices, notamment), de bons arguments sont avancés de part et d’autre. Je penche vers l’interdiction, comme je l’ai déjà dit, en particulier parce qu’enseignantes et éducatrices sont en situation d’autorité, cette autorité étant celle de la formation des citoyennes et des citoyens. Mais on peut en discuter.

Je trouve cependant qu’on s’interdit beaucoup, dans ce débat, de rappeler que toutes les religions sont d’un sexisme si affolant qu’il invite à penser que Dieu, s’il existe (ou du moins un de ces innombrables dieux au nom desquels l’humanité n’a cessé de se déchirer), est un sacré misogyne. Et je soupçonne que les crétins susnommés sont pour quelque chose dans cet interdit, qui fait craindre d’être assimilé à eux.

Pourtant, si, au nom de la tolérance, il faut respecter le choix fait sans contrainte d’adhérer à une religion – et le cas échant de porter le voile –, au nom de la même tolérance, les incroyants doivent pouvoir librement rappeler, sans être taxés de racisme ou d’islamophobie, ce que les grandes religions disent des femmes, et qui est souvent si horrible. Et ils doivent ensuite pouvoir demander aux croyantes et croyants si elles sont au courant de tout cela et, dans l’affirmative, ce qu’ils et elles en pensent.

Le cas du catholicisme est connu: l’interdiction de l’avortement, l’accouchement dans la douleur, l’impossibilité d’accéder à la prêtrise, entre autres, signent la subordination des femmes.

L’Église mormone est ouvertement patriarcale et on y pratique encore la polygamie. L’Église baptiste sudiste, elle, prône et pratique un «complémentarisme» qui confine la femme au foyer et en position de subordonnée à son mari.

Pour ce qui est du judaïsme, le Talmud est clair: «Mieux vaut brûler la Torah que la confier à une femme.» Chaque matin, l’homme remercie par prière rituelle de ne pas avoir été fait femme. Et je ne parle même pas du statut de la femme dans le judaïsme ultra-orthodoxe (haredim).

Dans le bouddhisme theravada, l’homme peut être illuminé (sic!) en accédant au statut de moine, mais pas la femme.

Dans certaines interprétations de l’hindouisme, une veuve devrait s’immoler lors des funérailles de son mari. À défaut, la tradition des Satis ne permet pas à une veuve de bien s’alimenter, de porter de bons vêtements ou de dormir dans un lit.

Au Ghana, au nom de croyances religieuses, de très nombreuses femmes, certaines très jeunes, sont aujourd’hui encore tuées parce qu’elles sont présumées être des sorcières.

Mais la palme de la misogynie pourrait bien revenir à l’islam, avec ses crimes d’honneur, ses mutilations génitales, ses mariages forcés, sa polygamie, ses mariages de toutes petites filles, son contrôle obsessionnel de la sexualité des femmes, ses extraordinaires restrictions à la liberté, son code vestimentaire issu du Moyen-Âge et son machisme terrifiant. Le Coran est clair: «Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs qu’Allah accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes (à leurs maris), et protègent ce qui doit être protégé, pendant l’absence de leurs époux, avec la protection d’Allah. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les.» (Le Coran, 4:34).

Et si Dieu ne hait pas les femmes pour la bonne raison qu’il n’existe pas, voilà en tout cas des exemples de ce que signifie vivre sa vie en se fondant sur des préceptes adoptés par des paysans et des gardiens de troupeaux illettrés ayant vécu il y a des siècles et des siècles, amen.

On devrait pouvoir mettre tout cela dans la conversation démocratique et dire qu’on trouve ces idées absurdes, dangereuses et rétrogrades, sans être taxé de racisme ou d’islamophobie. Et on devrait pouvoir demander aux femmes croyantes, et parfois voilées, ce qu’elles en pensent.

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Féminisme, Histoire et civilisation, Philosophie, Politique, Religion

Laïcité «ouverte» et fanatisme religieux

Taylor et Tremblay, même combat!

Christian Rioux, Le Devoir, 11/10/13

En 2008, le pape Benoît XVI était venu prononcer un important discours au Collège des Bernardins à Paris. Il avait brillamment fait l’exégèse de la « laïcité positive ». Un concept que le président Sarkozy avait aussitôt repris pour le qualifier de « laïcité ouverte ». Les tenants de celle-ci ne le savent probablement pas, mais ils reprennent presque mot pour mot le discours du Vatican.

Avec tout le respect que mérite cette opinion, il importe de savoir que les arguments de ceux qui la critiquent ne se résument pas à plus ou moins de tolérance ou de rigidité, comme le prétend Jean Dorion dans le livre bâclé qu’il vient de publier sur le sujet (Inclure, quelle laïcité pour le Québec ?).

Cela est évident dès qu’on aborde la question de l’école. Parlant de laïcité, l’école est loin d’être un lieu ordinaire. On pourrait même dire qu’elle en est le coeur. En France, l’école laïque apparaît 23 ans avant la séparation définitive de l’Église et de l’État (1905). Elle est aussi fondatrice de la laïcité américaine.

Pourquoi elle ? Parce que, dans l’esprit des Lumières qui a inspiré les sociétés démocratiques, on ne naît pas citoyen, on le devient. Or l’école est justement le mécanisme essentiel qu’ont imaginé les nations modernes pour fabriquer des citoyens libres.

Si l’école est le lieu où l’on apprend à penser par soi-même, comment imaginer qu’un professeur ose s’y présenter voilé, portant une kippa, un béret blanc, un carré rouge ou affichant quelque idéologie que ce soit ? Dans l’antre du savoir, il ne saurait y avoir d’a priori, pas même celui de la raison lorsque celle-ci s’érige en dieu. Or, qu’est-ce qu’une kippa, un turban et un voile sinon une adhésion a priori à une vérité révélée et, en ce qui concerne ce dernier, l’affirmation radicale d’une distinction ontologique entre les sexes ?

Dans la lettre qu’ils avaient adressée à Lionel Jospin en 2004 lors du débat sur le voile à l’école, des intellectuels français affirmaient ce qui suit : « Le droit à la différence qui vous est si cher n’est une liberté que si elle est assortie du droit d’être différent de sa différence. Dans le cas contraire, c’est un piège, voire un esclavage. » À moins évidemment de considérer l’école comme un simple supermarché des idéologies.

***

Un supermarché des religions, n’est-ce pas ce à quoi ressemble parfois l’oncle Sam, à qui il arrive trop souvent de renier l’esprit de ses pères ? Pourtant, ce pays fut avec la France un précurseur en matière de laïcité. Contrairement à celles du Canada, ni sa constitution ni sa déclaration des droits ne font référence à Dieu. Pour Jefferson, il fallait ériger un « mur de séparation » entre l’État et les Églises. Ce mur existe toujours, mais il se lézarde parfois. Comment en effet expliquer que les dirigeants d’un État laïque fassent si souvent appel à Dieu ?

Sous l’influence de lobbies religieux, mais aussi d’une bonne conscience libérale, l’État américain semble avoir épousé avec les années une forme de déisme, cette vague croyance dans un dieu qui ne serait ni chrétien, ni juif, ni musulman. C’est pourquoi, dans les années 50 (à la même époque où Duplessis accroche le crucifix au parlement, le Congrès a réintroduit Dieu dans le serment au drapeau (« One nation under God ») et la devise officielle du pays (« In God we trust »). Ce dieu générique est le même que prient le maire Tremblay à Saguenay et les députés des Communes à chaque début de session.

Cette « laïcité à l’américaine », tant vantée par Jean Dorion dans son livre, rassemble donc tout le monde… sauf évidemment les non-croyants ! Une enquête réalisée en 2006 par l’Université du Minnesota révélait d’ailleurs que ni les musulmans, ni les immigrants, ni les homosexuels n’inquiétaient autant les Américains que les athées et les agnostiques. On comprend dès lors pourquoi cette laïcité, d’ailleurs teintée de puritanisme, fait tant l’affaire des intégristes. Et pourquoi Barack Obama est allé reprocher à la France d’avoir interdit le voile islamique à l’école.

Malgré des positions contradictoires parmi les juges de la Cour suprême, les États-Unis en sont venus avec les années à faire de la liberté religieuse « the first freedom », à savoir « une liberté supérieure à toutes les autres », explique la spécialiste française Blandine Chenili-Pont, de l’Institut européen en science des religions. En 2006, sous prétexte d’accommodement, les juges sont allés jusqu’à accepter l’utilisation de drogues illégales (y compris par les enfants) lors d’une liturgie organisée par une secte d’origine brésilienne. Cette vision rejoint celle d’un intellectuel comme Charles Taylor, qui avait accueilli favorablement le rapport Boyd proposant la création en Ontario de tribunaux de conciliation familiale fondés sur la charia.

Au fond, la distance n’est pas si grande entre Charles Taylor et Jean Tremblay. Pour eux, pas question que l’État s’élève au-dessus des religions et des « communautés », créant ainsi un lien entre des citoyens libres de leurs appartenances. La véritable liberté religieuse est pourtant à ce prix. Nombre de croyants l’ont d’ailleurs compris.

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Féminisme, Histoire, Histoire et civilisation, Philosophie, Politique, Religion

L’histoire sans l’histoire?

Cégeps – Moins d’histoire dans le cours d’histoire, craignent des enseignants

Lisa-Marie Gervais, Le Devoir, 10/10/13

Le cours d’histoire obligatoire que souhaite implanter le gouvernement dans les cégeps en 2014 suscite de nouvelles inquiétudes. Des enseignants d’histoire craignent que son contenu soit trop teinté par les disciplines des sciences humaines et que cela en dilue le caractère historique.

C’est un appel de candidatures pour former le groupe de travail qui élaborera le cours qui a été à l’origine de leur questionnement. Diffusé par le ministère de l’Enseignement supérieur, ce document qui a circulé dans les cégeps, et dont Le Devoir a obtenu copie, vise à recruter sept enseignants provenant de disciplines aussi diverses que « histoire, politique, sociologie, géographie, anthropologie, économie et “humanities”» pour élaborer une proposition de cours sur l’histoire du Québec contemporain.

On y indique que le groupe de travail devra réfléchir à certaines orientations selon « une perspective multidisciplinaire » et tenir compte d’éléments de formation allant des « origines et [des] caractéristiques de la société québécoise contemporaine » jusqu’à « la place du Québec dans le monde », pour ne nommer que ceux-ci.

Déception

Kurt Vignola, enseignant d’histoire au cégep de Rimouski, confie avoir été très déçu à la lecture de l’appel de candidatures. « Le cours d’histoire ? Quel cours d’histoire ? ironise-t-il. Le mot « histoire » n’apparaît même pas dans les mandats du comité. On parle d’institutions démocratiques, de la vie économique et des régions… Quelques points sur les autochtones et la communauté anglophone pour être politically correct, mais je ne vois pas comment, avec de tels paramètres, on peut accoucher d’un cours d’histoire. »

Le président de la Fédération des enseignants de cégep (FEC-CSQ), Mario Beauchemin, tire les mêmes conclusions. « D’après les comptes rendus que je vois, c’est la lecture que j’en fais. Ça deviendra un cours multidisciplinaire », a dit M. Beauchemin, indiquant qu’il s’est fait confirmer la chose par des conseillers du ministère lors d’une rencontre en juin dernier. « On peut comprendre qu’on songe maintenant à un cours hybride, mais on ne peut pas appeler ça un cours d’histoire. » Il ne croit pas non plus que de faire donner le cours par des enseignants autres que des enseignants en histoire serait une « bonne avenue ».

Même si la volonté du ministre d’implanter un cours d’histoire est ferme, M. Vignola craint que les fonctionnaires du ministère le rappellent à l’ordre, lui faisant valoir des difficultés budgétaires. Mais selon lui, il ne faut pas lésiner sur les moyens pour donner ce cours d’histoire du Québec, qui perd en popularité. « On est 2600 au cégep de Rimouski et 6 personnes seulement suivent le cours d’histoire du Québec. C’est un cours optionnel », a-t-il illustré.

Pas d’inquiétude à avoir

Le président de l’Association des professeurs d’histoire des collèges du Québec, Vincent Duhaime, confirme que certains membres ont exprimé leur inquiétude devant la tendance multidisciplinaire que semble prendre le cours. Mais ce n’est pas une raison pour s’en faire, a-t-il soutenu. « C’est un processus très bureaucratique. Que le ministère ait décidé de parler à des experts d’autres disciplines, en soi, ce n’est pas un problème. » Il voit mal comment le ministre Duchesne a pu parler d’un cours d’histoire nationale et élaborer tout autre chose. « On descendrait dans la rue », a-t-il dit.

M. Duhaime dit néanmoins espérer voir beaucoup d’historiens dans ce groupe de travail. Son organisation entend participer activement à la consultation publique qui sera lancée l’hiver prochain après le dépôt d’une proposition de cours.

L’enseignant en histoire au cégep et président du Mouvement national des Québécois, Gilles Laporte, préfère ne pas tirer la sonnette d’alarme trop rapidement. « Je n’ai pas l’impression que les dés sont déjà jetés », a-t-il dit, en convenant toutefois que cet appel de candidatures a pu causer une certaine surprise. Celui-ci aurait été rédigé par des gens qui ne semblent pas nécessairement bien connaître les enjeux, croit-il.

Au cabinet du ministre Duchesne, on soutient que le cap est maintenu sur l’implantation du cours d’histoire nationale et que le groupe de travail sera constitué « majoritairement de professeurs d’histoire ». Le ministre prendra d’abord connaissance des objectifs et standards, prévus pour la fin de l’automne 2013, avant d’annoncer les modalités du cours.

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Histoire et civilisation, Philosophie, Politique

Le Corps Politique

Le corps-à-corps des Femen

Jeunes féministes soldates contre le patriarcat, amazones d’aujourd’hui, les Femen empruntent au monde militaire la mise en danger de soi et l’usage du spectacle

Martine Delvaux, Le Devoir, 3/10/2013
La peau rougie des manifestantes à la sortie du Salon bleu ne laisse aucun doute sur l’effet des mains des gardes de sécurité sur le corps. C’est une peau qui porte les traces d’un réel corps-à-corps.
Photo : La Presse canadienne (photo) Jacques Boissinot La peau rougie des manifestantes à la sortie du Salon bleu ne laisse aucun doute sur l’effet des mains des gardes de sécurité sur le corps. C’est une peau qui porte les traces d’un réel corps-à-corps.

Le 1er octobre, trois jeunes femmes, assises dans la tribune du Salon bleu, se sont soudainement redressées, ont dénudé d’un coup le haut de leur corps, et ont scandé le slogan qui y était inscrit à l’encre noire : « Crucifix, décâlisse ! » Ça s’est passé au moment où Pauline Marois prenait la parole. À l’écran, on voit la première ministre, qui vient elle aussi de se lever, le regard porté vers le lieu d’où viennent les cris. Ce lieu, ce sont les corps de trois membres de l’organisation militante Femen Québec. Rapidement entraînées hors de la salle par des gardes de sécurité, forcées de se rhabiller, Stéphanie « Sun Art », Julie-Anne Beaulac et Xenia Chernyshova ont ensuite été escortées à l’extérieur du Parlement.

Les Femen se sont levées à la tribune du Salon bleu au moment où Pauline Marois prononçait les mots « agir maintenant… ». Et c’est bien ce que les trois jeunes femmes ont fait : elles ont agi, théâtralement, pour dénoncer le statu quo gouvernemental concernant la place du crucifix à l’Assemblée nationale. Parce que les Femen agissent, elles sont des actionnistes. Leur objectif est de surprendre, déranger, troubler l’ordre public par des actions pacifistes où les seuls corps qu’elles mettent en jeu et en péril sont les leurs. Le Web nous permettra de lire nombre de commentaires décriant le fait qu’elles se dénudent, tout comme on ramènera sur le tapis les révélations faites lors de la Mostra de Venise concernant le rôle d’un homme, Viktor Svyatski, lors de la fondation du groupe. (Il faut pourtant écouter Inna Shevchenko raconter comment Femen est né d’un collectif de femmes que Svyatski a tenté de mettre sous emprise, une emprise dont elles se sont libérées.) L’essentiel de ce qui est retenu contre les Femen concerne leur usage de la nudité, comme si ce choix constituait d’une part une provocation, d’autre part une reconduction, bien entendu inconsciente, des stéréotypes féminins et de l’instrumentalisation millénaire des femmes. Toutefois, si on s’en tient à cette seule dimension, on passe à côté de l’intérêt que représente le mouvement Femen : on ne saisit pas, justement, le sens de cet emploi de la nudité.

Plus qu’un strip-tease

Dans la tradition du militantisme nu mis à profit, au fil des années, par les féministes (qu’on pense aux manifestations tenues dans les années 70), les Femen dénudent leur poitrine pour dénoncer le sexisme et l’exploitation sexuelle des femmes, en lien (ou non) avec les dictatures et les monothéismes. Ce qu’elles font est bien autre chose qu’un strip-tease ! On peut être en désaccord avec le mode d’action choisi, comme on peut leur reprocher un discours politique parfois brouillon et des positions parfois trop radicales contre l’islam ; reste qu’il est important de chercher à comprendre la teneur de leurs actions plutôt que de les rejeter en bloc.

Jeunes féministes soldates contre le patriarcat, amazones d’aujourd’hui, les Femen empruntent au monde militaire la mise en danger de soi et l’usage du spectacle. La différence, c’est qu’au lieu de revêtir un uniforme, elles se déshabillent. C’est la peau qui est leur uniforme, une armure bien fragile. Leur façon de manifester est un acte de désobéissance civile dans le contexte dominant d’une misogynie globale ; c’est une façon de quitter l’économie libidinale masculine et le monde tel que vu et dès lors créé par (et pour) le regard masculin. Contre l’immobilité de la poupée et des femmes de la publicité, les Femen proposent le mouvement. Quand elles manifestent seins nus, ce sont les panneaux d’affichage qui descendent dans la rue. Procéder ainsi a pour objectif de dénoncer le sexisme en passant par un de ses symboles, tout comme le fait de mener une action à l’intérieur du Salon bleu en criant « Crucifix, décâlisse ! » avait pour objectif de dénoncer la présence d’un symbole religieux au sein même de l’État en le désacralisant.

Corps à lire

On pourrait dire qu’en tombant des panneaux d’affichage, les filles nues dévoilent ceux-ci pour ce qu’ils sont : un outil d’objectivation. Ainsi, elles s’en distancient. Le corps des Femen n’est pas un corps qui appelle à jouir ; c’est un corps qu’on est appelé à lire. Leur nudité est un retour du boomerang : les Femen renvoient au visage de l’autre son désir pour la nudité féminine et ce que ce désir signifie politiquement. Mais ce désir, si elles donnent l’impression d’y répondre, c’est pour mieux le refuser. Elles tirent le tapis de sous les pieds ! C’est là un mouvement qu’on trouve chez nombre d’artistes féministes qui se servent des moyens d’oppression et d’expression de la domination masculine pour les retourner, comme un boomerang, là d’où ils viennent. C’est pour cette raison non seulement que les Femen retirent leurs vêtements, mais qu’elles se mettent physiquement en danger. Elles prêtent le flanc, littéralement, pour révéler (dévoiler !) le vrai visage de ceux qui sont en face. Et elles le font en tant que femmes. Leurs corps se dressent contre le corps policier, et elles dénoncent, en faisant mine d’y participer, l’érotisation des femmes dans l’espace public. C’est pour cette raison que les slogans écrits à même la peau sont essentiels : plus qu’un costume, ils sont l’écriture même du corps, un écran contre son érotisation. Les mots sont la peau, sont le vêtement. Il faut se demander, dès lors, ce qui reste vraiment de la nudité ?

Le corps des Femen est collectif et symbolique : il représente, il fait image. Mais il est en même temps singulier et organique : il souffre, il peut être blessé. C’est d’ailleurs ce que captent les caméras à la sortie du Salon bleu : la peau rougie, meurtrie, des manifestantes, une peau qui ne laisse aucun doute sur l’effet des mains des gardes de sécurité sur le corps, une peau qui porte les traces d’un réel corps-à-corps. Et ce corps-à-corps n’est pas sans visage. La poitrine des Femen est toujours associée à un visage, contrairement aux corps de femmes morcelés par les publicités ou la pornographie. Ce visage parle ; il crie. Descendre dans la rue, envahir l’espace public, même ici où on aime penser que de telles actions ne sont pas nécessaires, c’est imposer son corps. Et pas n’importe quel corps : un corps de femme. C’est refuser d’être laissée pour compte, reléguée au statut (inoffensif) d’image. C’est s’imposer comme faisant partie intégrante de cette population que représentent les membres de l’Assemblée nationale.

Martine Delvaux – Professeure de littérature à l’Université du Québec à Montréal, romancière et essayiste, auteure de Les cascadeurs de l’amour n’ont pas droit au doublage (Héliotrope, 2012).

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Art, Culture et société, Féminisme, Histoire, Philosophie, Politique, Religion

Philosophie Politique

BanskyFlower06Mini

BLx

1 commentaire

Classé dans Culture et société, Philosophie, Politique

De la discrimination positive

discri

Cette semaine, assise sur mon banc d’école, une professeure a soufflé l’épais nuage noir qui obscurcissait une certaine notion controversée dont j’aimerais aujourd’hui vous parler : la discrimination positive.

Une entreprise est à la recherche d’un employé sachant taper au minimum 80 mots/minute. Un homme applique à ce poste, sachant taper 90 mots/minute. Une femme applique également à ce poste, celle-ci sachant taper 80 mots/minute. L’entreprise, qui a déjà un très grand nombre d’employés masculins, va privilégier l’embauche de la femme. Cette dernière remplit les qualifications demandées au même titre que l’homme, et l’entreprise accomplit deux choses importantes : De un, elle renvoie une image qui représente plus justement la composition de la société (aprox. 50% d’hommes, 50% de femmes) et de deux, elle permet à un groupe social «subordonné» d’avoir une opportunité qui ne se serait possiblement pas présentée ailleurs.

La discrimination positive parle d’elle-même. En partant de la prémisse qu’il y a un groupe social privilégié (l’homme blanc), il s’agit d’amener ce groupe au même niveau qu’un groupe social dit «subordonné». Cette situation est jugée positive parce que ce faisant, le privilège ancestral de l’homme blanc laisse place à une égalité des biens et des opportunités. Il est important de mentionner que cette discrimination positive n’a lieu (dans l’idéal) que lorsque deux candidats présentent les mêmes compétences. Si la femme de la situation précédente avait tapé 70 mots/minute, je suis d’accord que ça aurait été tant pis pour elle, puisqu’elle ne rencontrait pas les exigences.

Autre exemple donné par ma professeure. 1945, un jeune Américain noir applique dans une université du Texas. Sa candidature est rejetée, non parce que ses qualifications ne sont pas adéquates, mais parce que l’université n’accepte que des Blancs.  Plus récemment, à New York, un jeune Américain blanc applique dans une université, dans un programme contingenté. La place libre dans ce programme est donnée à un autre jeune, qui possède les mêmes qualifications que le premier (De Funis, s’appelait-il). Donc, De Funis poursuit l’université en justice car, scandale, elle a donné SA place à un Noir. Ce jeune, qui avait les mêmes aptitudes et qualifications, eh oui, sa peau était un peu plus foncée. De Funis perdra son procès, car il ne s’agissait pas de SA place dans ce programme. Voilà l’erreur que le Blanc tend à commettre bien trop souvent même encore aujourd’hui. Dans un effort vers une société plus juste, il est important que toutes les institutions tentent de représenter au mieux toute la variété d’individus présents dans la société. Cela, mais aussi de donner une juste opportunité à un membre d’une communauté minoritaire. Car De Funis, lui, ira appliquer dans une autre université du pays, et il sera certainement choisi ailleurs. Certes, il n’a pas eu son premier choix, c’est dommage. Mais, lorsqu’on pense au jeune Noir qui est tout aussi qualifié, il faut réaliser que son risque de refus monte en flèche comparé à un Blanc. L’égalité des chances n’est pas la même. Ailleurs, il court le risque d’être jugé sur la couleur sa peau, sur sa capacité économique, sur sa famille, sur son quartier, sur n’importe quel détail susceptible de titiller les préjugés et stéréotypes qui habitent tel ou tel comité de sélection.

De Funis dira pendant son procès: « On ne m’a pas traité de manière égale.» C’est parce qu’en réalité, il n’y a pas d’égalité. Malgré les efforts passés et  contemporains, le groupe social de l’homme blanc se trouve toujours privilégié, alors que tous les autres se trouvent sous représentés (et je ne commence pas à parler d’une femme de couleur, qui par exemple, se trouve au carrefour de 2 groupes subordonnés, se retrouvant du coup encore plus bas sur notre échelle).

Une injustice n’a pas frappé De Funis. Le droit fondamental d’être traité d’égal à égal avec toute personne a été respecté, au contraire du jeune Noir des années 40. Toutefois, la discrimination positive a agi, et a fait en sorte d’offrir une opportunité supplémentaire à un groupe sous représenté de la société, le ramenant vers le groupe dominant.

Cela peut parfois être choquant, en pensant aux individus. Mais dès qu’on accepte cette réalité, qu’il y a effectivement un groupe en société qui est privilégié par rapport aux autres, je crois que dans l’effort vers une société plus juste et égalitaire, ça se justifie de soi-même.

Jacynthe Fournier-Rémy

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Féminisme, Histoire, Philosophie, Politique