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Un premier ministre à la défense du cours d’histoire

Savoir d’où l’on vient pour décider où l’on va, Lucien Bouchard, Le Devoir 08/10/20

Se peut-il que, dans la foulée de ministres humanistes comme Paul Gérin-Lajoie, Jacques-Yvan Morin, Camille Laurin et Claude Ryan, notre ministère de l’Enseignement supérieur en arrive à couper l’enseignement de l’Histoire de ses racines profondes ? C’est en tout cas ce que fait craindre le rapport d’un comité qui recommande d’arrêter au XVe siècle la remontée vers les sources de la civilisation occidentale (dans le cadre du programme de sciences humaines au niveau collégial).

On ne niera pas l’importance d’un siècle qui s’illumine de la Renaissance. Mais c’est justement un rappel péremptoire du caractère essentiellement continu de l’Histoire, puisque la Renaissance ne prend tout son sens que dans la redécouverte du patrimoine gréco-romain, après l’éclipse des mille années noires du Moyen Âge.

Les auteurs du rapport, s’ils sont historiens, n’ont pas dû décider allègrement de renvoyer aux limbes d’hypothétiques cours d’appoint la connaissance des fondements de la civilisation occidentale. Ont-ils songé à ce qui en résulterait d’affadissement à la signification profonde de cette quête tumultueuse mais obstinée de dignité humaine, de vérité, de rationalité, de sens critique, de beauté et de solidarité ?

Il est de l’essence même de l’enseignement de l’histoire qu’il permette aux étudiants de suivre son parcours d’un maillon à l’autre, à la façon d’une chaîne ininterrompue de progrès, de reculs, de triomphes, de défaites, d’injustices, de réparations, d’erreurs tragiques et, dans l’ensemble, si on a foi en l’homme, d’avancée de l’esprit. Aussi apparaît-il incompréhensible de tronquer cet itinéraire de sa partie fondatrice.

Personne n’a le droit de se résigner à un tarissement délibéré des sources qui nous ont, de tout temps, nourris et ont fait de nous ce que nous sommes. Einstein a dû monter sur les épaules de Newton qui a pris le relais d’unesuite de prédécesseurs, eux-mêmes héritiers en cascade des pionniers de la Grèce antique. Il en est de même de la philosophie, de la littérature et des arts. La pensée de Spinoza et le système de Kant ne peuvent se concevoir sans la connaissance de Platon, Aristote, Épicure, Sénèque.

L’histoire a été inventée par Hérodote ; Shakespeare s’est inspiré des Vies parallèles de Plutarque. Michel-Ange a voulu reproduire la perfection des chefs-d’œuvre des sculpteurs grecs. Il ne viendrait pas à l’esprit d’un écrivain moderne de tourner le dos à un auteur comme Virgile, non plus qu’à un peintre de faire l’impasse sur les créateurs qui ont, depuis le début de l’aventure humaine, marqué l’histoire de l’art.

Personne n’a le droit de se résigner à un tarissement délibéré des sources qui nous ont, de tout temps, nourris et ont fait de nous ce que nous sommes. Il faut une bonne dose de témérité pour décider où l’on va sans savoir d’où l’on vient. Ce que l’avenir nous réserve comporte suffisamment d’incertitude pour qu’on se prive impunément des leçons de l’histoire, surtout à un moment où les sociétés sont à la recherche de repères.

En l’occurrence, force est de s’en remettre à la décision de la ministre. Ce ne serait pas une mauvaise idée, incidemment, de la différer, le temps de prendre la pleine considération des protestations comme celle du texte collectif paru dans Le Devoir du 5 octobre. Il serait néfaste qu’à la faveur de la confiscation de l’attention publique par la pandémie, les tenants de l’abolition du cours puissent discrètement mettre tout le monde devant le fait accompli.

La ministre pourrait aussi se demander ce que MM. Gérin-Lajoie, Morin, Laurin et Ryan feraient du rapport déposé sur son bureau. Pour ne rien cacher, j’avoue surtout compter sur ses sous-ministres pour lui rappeler qu’il existe, quelque part sur la colline Parlementaire et pas très loin de l’édifice G, une soupente où croupissent dans la poussière les innombrables grimoires de ces valeureux groupes et comités d’études auxquels un sursaut de sagesse ministérielle a heureusement fermé la porte de l’histoire, avant qu’ils ne puissent y entrer.

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BLx

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Lorsque l’histoire dérange

 

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Le 13 mai dernier dans le quotidiens Le Devoir, nous pouvions lire que le ministre de l’éducation, M. Sébastien Blais nous annonçait que l’implantation du nouveau programme d’histoire nationale destiné aux élèves de troisième et quatrième secondaire étaient reportée. Cependant, les projets-pilotes qui sont en cours vont se poursuivre dans une trentaine d’école à travers la province[1]. Une décision qui fait jaser, car selon M. Raymond Bédard, président de la Société des professeurs d’histoire du Québec ce programme faisait une « certaine unanimité »[2] au sein du comité qui a permis de valider le programme. Le ministre de l’éducation a dit pour justifier sa décision de reporter l’implantation du programme d’histoire que des modifications dans le contenu du cours devait être apportées.

Le sociologue Jacques Beauchemin, aidé par l’historienne Nadia Fahmy-Eid, avaient jeté les bases de cette réforme en 2014 dans un rapport qui s’intitulait « Le sens de l’histoire » qui avait été approuvé par le ministre de l’époque, Yves Bolduc[3]. M. Beauchemin a déclaré que : «Notre intention n’a jamais été de faire une histoire nationaliste, mais de retrouver un fil d’intelligibilité au parcours historique québécois. […] Le Québec peut se poser comme fait de culture particulière et toute société doit être capable de se nommer de manière décomplexée. La redécouverte de ce « nous » national ne suppose pas du tout la marginalisation d’autres groupes »[4]. M. Beauchemin répond au critique qu’il aurait eu de la part de Mme Sylvia Martin-Laforge, qui est présidente du Quebec Community Groups Network (QCGN), qui expliquait au journaliste que certains enseignants dans les communautés anglophones considéraient le programme comme une «version plutôt nationaliste dans sa vision des choses, qui ne mettait pas en valeur la contribution des communautés »[5]. Elle ajoute même que le programme d’histoire nationale présentait les anglophones comme étant « des conquérants, des patrons et des possédants »[6] .

Le nouveau programme d’histoire aurait aussi causé un certain malaise chez les communautés autochtones. En effet, Michael Rice, détenteur d’une majeur en étude autochtone, explique que les Premières Nations ne faisaient pas bonne figure dans le nouveau programme. « Ils ont massacré plusieurs enjeux. Les Premières Nations y sont présentées, mais toujours dans le contexte du colonialisme, avec une perspective occidentale seulement. On nous dit : « Vous avez été colonisés, évangélisés, adoptés, vous avez oublié vos coutumes ». On réclamait déjà nos droits au XVIIIe siècle, mais il n’y en a aucune mention »[7]. Suite à ses paroles, M. Rice nous informe qu’aucun spécialiste sur la question autochtone n’a été invité au nouveau panel.

Bien entendu, je préconise la bonne entente dans ce dossier, mais je crois qu’il est important qu’un cours d’histoire nationale tente de promulguer une certaine fierté de qui nous sommes, en tant que peuple québécois. Je crois aussi que nous devons nous conscientiser par rapport aux Premières Nations qui n’ont pas toujours eu la visibilité qu’elles méritaient, et suivre les recommandations de M. Rice et inviter des spécialistes au nouveau panel qui va se pencher sur le nouveau programme d’histoire nationale. Pour conclure, la meilleure chose à faire serait de créer un programme d’histoire nationale qui va donner le goût aux jeunes de s’intéresser d’avantage à cet éventail de connaissances qu’est l’histoire, tout en prenant compte de toutes les communautés qui font partie du Québec pour leur communiquer la fierté d’être québécois.

Charles Bourgault

 

[1] Robert DUTRISAC et Sarah R. CHAMPAGNE. «Les libéraux reportent le nouveau cours d’histoire

Le ministre Proulx a modifié le contenu pour satisfaire entre autres la communauté       anglophone », Le Devoir, 13 mai 2016, p.1 [ Microforme], Montréal,             http://www.ledevoir.com/societe/education/470848/les-liberaux-reportent-le-nouveau-cours-       d-histoire (page consultée 19 mai 2016)

[2]Ibid.,

[3]Ibid.,

[4]Ibid.,

[5] Robert DUTRISAC et Sarah R. CHAMPAGNE. «Les libéraux reportent le nouveau cours d’histoire

Le ministre Proulx a modifié le contenu pour satisfaire entre autres la communauté       anglophone », Le Devoir, 13 mai 2016, p.1 [ Microforme], Montréal,             http://www.ledevoir.com/societe/education/470848/les-liberaux-reportent-le-nouveau-cours-       d-histoire (page consultée 19 mai 2016)

[6]Ibid.,

[7]Ibid.,

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Il faut que l’histoire soit épique!

Enseignement de l’histoire: à quand le récit?

François-Xavier Delorme – Enseignant au secondaire à Montréal , Le Devoir 6/02/16
À l’automne 2014, le ministre de l’Éducation d’alors, Yves Bolduc, annonçait le remaniement du programme d’histoire du Québec enseigné dans les écoles secondaires de la province. Les doléances soulevées autant par les élèves que par les enseignants avaient été (enfin) entendues. Exit une matière scindée en un axe chronologique en 3e secondaire et, d’autre part, une approche thématique en 4e secondaire. La forme de ce programme comportait son lot de nuisances qui furent dénombrées abondamment, ne laissant pas de doute quant à son inadéquation avec un public chez qui on veut éveiller une curiosité minimale pour l’histoire nationale.

Il est maintenant acquis que le nouveau programme, présentement à l’étape de projet pilote dans quelques écoles du Québec, replacera l’histoire sur un plan chronologique, ayant 1840 comme point de bascule entre les 3e et 4e années du secondaire. Bonne nouvelle pour la forme. Mais qu’en est-il du contenu ?

Si la forme antérieure, celle de l’approche par thèmes, avait surtout le mérite de saper tout intérêt des élèves envers leur histoire, les contenus n’amélioraient en rien la chose. Ceci s’explique par une tendance lourde qui s’est immiscée dans l’enseignement de la discipline d’Hérodote : l’histoire n’est plus une histoire, mais un fait sociologique. La deuxième compétence du programme ministériel en fait foi lorsqu’elle vise « à interpréter une réalité sociale ». C’est l’école des Annales, fondée dans le premier tiers du XXe siècle, qui voulait rompre, à juste titre, avec l’approche classique, celle qui ne traitait que des « grands hommes » et des événements politiques ou militaires. Il serait déplorable de vouloir revenir à cette conception naïve du passé. Là n’est pas mon propos.

Raconter une histoire

Dernièrement, quelques ouvrages d’histoire ainsi qu’une série télé ont remis au centre de leur propos le rôle de certains individus dont la vie mérite attention. Il s’agit de Ils ont couru l’Amérique de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, ainsi que le Rêve de Champlain diffusé par Télé-Québec. Ces deux oeuvres ont le mérite d’être rythmées, captivantes, tout en étant bien documentées et rigoureuses sur le plan du contenu. Leur succès auprès du grand public en fait foi, mais c’est surtout de la part de mes élèves que j’ai pu constater un intérêt sensible. Capter l’intérêt d’adolescents n’est pas une mince affaire et c’est pour cette raison que j’écris ce texte.

Les élèves du secondaire n’ont pas comme préoccupation première de décortiquer scientifiquement la matière en se souciant des données quantifiables de l’histoire économique et sociale. Ces élèves veulent d’abord qu’on leur raconte une histoire. Non pas une fable, non pas une légende, mais leur histoire devenue vivante grâce aux vertus du récit. Cette histoire ne vise pas à évacuer tout le contenu économique et social, au contraire, il doit impérativement être évoqué, expliqué et analysé afin que le récit puisse s’inscrire dans la vérité du passé. Autrement dit, nous devons préserver les acquis de l’histoire économique et sociale, mais revenir à l’histoire-récit, celle qui captive, celle qui fait naître un imaginaire véritable dans l’esprit de nos élèves. Tous les événements dignes de ce nom, que ce soit la fondation de Québec, la conquête de 1760, les rébellions, la confédération de 1867 et j’en passe, doivent être remis de l’avant sur les plans économique et social, mais aussi à travers leurs acteurs principaux, bons ou mauvais, qui ont laissé leur empreinte sur notre passé.

Bref, une réconciliation entre l’histoire-récit et l’histoire scientifique est fortement souhaitable. La dichotomie entre ces deux approches n’a pas bien servi l’enseignement de l’histoire au secondaire. Il faut opérer un réajustement mitoyen qui saurait combiner les deux approches et redonner à l’enseignement de l’histoire une plus value captivante qui lui fait défaut depuis trop longtemps.

BLx

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L’histoire sans l’histoire?

Cégeps – Moins d’histoire dans le cours d’histoire, craignent des enseignants

Lisa-Marie Gervais, Le Devoir, 10/10/13

Le cours d’histoire obligatoire que souhaite implanter le gouvernement dans les cégeps en 2014 suscite de nouvelles inquiétudes. Des enseignants d’histoire craignent que son contenu soit trop teinté par les disciplines des sciences humaines et que cela en dilue le caractère historique.

C’est un appel de candidatures pour former le groupe de travail qui élaborera le cours qui a été à l’origine de leur questionnement. Diffusé par le ministère de l’Enseignement supérieur, ce document qui a circulé dans les cégeps, et dont Le Devoir a obtenu copie, vise à recruter sept enseignants provenant de disciplines aussi diverses que « histoire, politique, sociologie, géographie, anthropologie, économie et “humanities”» pour élaborer une proposition de cours sur l’histoire du Québec contemporain.

On y indique que le groupe de travail devra réfléchir à certaines orientations selon « une perspective multidisciplinaire » et tenir compte d’éléments de formation allant des « origines et [des] caractéristiques de la société québécoise contemporaine » jusqu’à « la place du Québec dans le monde », pour ne nommer que ceux-ci.

Déception

Kurt Vignola, enseignant d’histoire au cégep de Rimouski, confie avoir été très déçu à la lecture de l’appel de candidatures. « Le cours d’histoire ? Quel cours d’histoire ? ironise-t-il. Le mot « histoire » n’apparaît même pas dans les mandats du comité. On parle d’institutions démocratiques, de la vie économique et des régions… Quelques points sur les autochtones et la communauté anglophone pour être politically correct, mais je ne vois pas comment, avec de tels paramètres, on peut accoucher d’un cours d’histoire. »

Le président de la Fédération des enseignants de cégep (FEC-CSQ), Mario Beauchemin, tire les mêmes conclusions. « D’après les comptes rendus que je vois, c’est la lecture que j’en fais. Ça deviendra un cours multidisciplinaire », a dit M. Beauchemin, indiquant qu’il s’est fait confirmer la chose par des conseillers du ministère lors d’une rencontre en juin dernier. « On peut comprendre qu’on songe maintenant à un cours hybride, mais on ne peut pas appeler ça un cours d’histoire. » Il ne croit pas non plus que de faire donner le cours par des enseignants autres que des enseignants en histoire serait une « bonne avenue ».

Même si la volonté du ministre d’implanter un cours d’histoire est ferme, M. Vignola craint que les fonctionnaires du ministère le rappellent à l’ordre, lui faisant valoir des difficultés budgétaires. Mais selon lui, il ne faut pas lésiner sur les moyens pour donner ce cours d’histoire du Québec, qui perd en popularité. « On est 2600 au cégep de Rimouski et 6 personnes seulement suivent le cours d’histoire du Québec. C’est un cours optionnel », a-t-il illustré.

Pas d’inquiétude à avoir

Le président de l’Association des professeurs d’histoire des collèges du Québec, Vincent Duhaime, confirme que certains membres ont exprimé leur inquiétude devant la tendance multidisciplinaire que semble prendre le cours. Mais ce n’est pas une raison pour s’en faire, a-t-il soutenu. « C’est un processus très bureaucratique. Que le ministère ait décidé de parler à des experts d’autres disciplines, en soi, ce n’est pas un problème. » Il voit mal comment le ministre Duchesne a pu parler d’un cours d’histoire nationale et élaborer tout autre chose. « On descendrait dans la rue », a-t-il dit.

M. Duhaime dit néanmoins espérer voir beaucoup d’historiens dans ce groupe de travail. Son organisation entend participer activement à la consultation publique qui sera lancée l’hiver prochain après le dépôt d’une proposition de cours.

L’enseignant en histoire au cégep et président du Mouvement national des Québécois, Gilles Laporte, préfère ne pas tirer la sonnette d’alarme trop rapidement. « Je n’ai pas l’impression que les dés sont déjà jetés », a-t-il dit, en convenant toutefois que cet appel de candidatures a pu causer une certaine surprise. Celui-ci aurait été rédigé par des gens qui ne semblent pas nécessairement bien connaître les enjeux, croit-il.

Au cabinet du ministre Duchesne, on soutient que le cap est maintenu sur l’implantation du cours d’histoire nationale et que le groupe de travail sera constitué « majoritairement de professeurs d’histoire ». Le ministre prendra d’abord connaissance des objectifs et standards, prévus pour la fin de l’automne 2013, avant d’annoncer les modalités du cours.

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L’histoire de l’enseignement de l’histoire

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L’incendie de l’édifice du Parlement à Montréal, alors capitale du Canada, incendie déclenché par des membres de la communauté anglo-montréalaise le 25 avril 1849. Peinture attribuée à Joseph Légaré.

Lisa-Marie Gervais, Le Devoir, 9/02/13

L’enseignement de l’histoire comme champ de bataille. Quand ce ne sont pas les didacticiens et les historiens qui s’y affrontent, ce sont les partisans d’une histoire nationale et ceux de l’histoire sociale qui s’entredéchirent sur le « quoi » et le « comment » enseigner le Québec aux jeunes. L’histoire de ce conflit se répète… et ça ne date pas d’hier.
Yvan Lamonde, historien des idées au Québec et professeur au département de littérature de l’Université McGill, n’a pas été étonné de lire cette semaine dans Le Devoir que se profilait à nouveau la querelle entre les tenants d’une histoire nationale (portée par les membres de la Coalition pour l’histoire) et ceux d’une approche sociale. « Ça m’a donné un sentiment d’éternel recommencement de l’histoire. Pour un historien, c’est pas banal », a-t-il dit, un sourire dans la voix.

Pour comprendre pourquoi le débat autour de l’enseignement de l’histoire se répète au Québec, rien de mieux que d’en faire l’histoire, justement. C’est ce qu’ont fait Michel Allard et ses acolytes, en coécrivant le volumineux ouvrage L’histoire nationale à l’école québécoise. Regards sur deux siècles d’enseignement. « Au moment de la fameuse crise sur l’enseignement de l’histoire, au milieu des années 2000, je me suis aperçu qu’on n’avait jamais fait l’histoire de l’enseignement de l’histoire. Alors on a fouillé », explique cet actif retraité, qui a été enseignant au primaire et au secondaire et professeur d’histoire et de didactique à l’UQAM.

Retour aux origines : 1831. Joseph-François Perrault écrit le premier véritable manuel d’histoire. Écrit ? Plutôt copié, soutient Michel Allard. En y regardant de plus près, il constate que des pans entiers du bouquin sont un calque des écrits de l’historien jésuite Pierre-François-Xavier de Charlevoix (XVIIIe siècle) et du Britannique d’origine William Smith, historien et juge en chef du Conseil législatif du Bas-Canada (début XIXe). Ce dernier fait évidemment une interprétation très favorable de la Conquête de 1760 et est très élogieux à l’endroit des Britanniques, qui auraient fait preuve d’une « sage conduite » envers le peuple franco-catholique canadien. « L’interprétation de l’histoire qui a eu longtemps cours est donc celle de Perrault, qui a copié un Britannique », explique M. Allard.

Cette interprétation de l’histoire qu’Allard qualifie de « bonententiste », parce qu’elle évite d’attiser les conflits, domine ainsi jusqu’à ce François-Xavier Garneau, premier historien canadien, publie ses propres écrits, beaucoup plus nuancés et sous-tendus par un nationalisme canadien-français, après le rapport Durham de 1839. Yvan Lamonde rappelle néanmoins l’instrumentalisation à laquelle s’est livrée l’Église et des pressions qui se sont exercées sur Garneau pour que son « histoire » tienne compte du clergé.

Selon le chercheur et spécialiste de l’histoire des manuels scolaires, Paul Aubin, également coauteur de L’histoire nationale à l’école québécoise, la confrontation entre deux visions de l’enseignement de l’histoire naît autour des années 1940, lorsqu’André Laurendeau, homme de lettres et ancien rédacteur en chef du Devoir, lance le débat : Peut-on concevoir un manuel d’histoire unique pour l’ensemble du Canada ? « Jusque-là, on avait des débats pédagogiques sur l’enseignement de l’histoire, comme “faut-il donner de l’importance à la mémorisation?”, etc. Mais là, on va avoir le premier débat idéologique. »

Écoles de Montréal et de Laval

Durant la deuxième moitié du XXe siècle, deux écoles vont s’affronter. D’un côté, l’École de Montréal, notamment portée par les historiens laïques Maurice Séguin, Michel Brunet et Guy Frégault, qui poussent davantage les idées d’origine de Garneau et qui font une interprétation plutôt nationaliste de l’histoire du Québec, sans doute en réaction à l’interprétation « bonententiste » qui avait longtemps dominé. « C’était une école que Léon Dion [politologue] qualifiait de nationaliste pessimiste parce que ces gens accordaient beaucoup d’importance au côté tragique de la Conquête », dit Yvan Lamonde. Ce sont des disciples dissidents du chanoine Lionel Groulx, qui, dans la première moitié du XXe siècle, avait implanté l’idée d’un nationalisme plus traditionnel, basé notamment sur la foi et la langue.

De l’autre, l’École de Laval (comme l’université du même nom), où l’abbé Arthur Maheux prend la tête de l’Institut d’histoire à la fin des années 1940, propose une interprétation qui met en relief les points de « bonne entente » avec le Canada, afin d’éviter des frictions historiques. Ces idées seront défendues notamment par les historiens eux aussi laïques Marcel Trudel, Fernand Ouellet et Jean Hamelin et prédomineront durant la Révolution tranquille et après. « Ils faisaient une nouvelle histoire économique et une nouvelle histoire sociale. On est à la fin des années 1950, l’Université Laval fait beaucoup d’histoire ouvrière et du mouvement syndical », rappelle Yvan Lamonde.

Tranquillement, ces deux visions se cristallisent et permettent de comprendre les conflits qui surviennent encore aujourd’hui. Avec toutes les nuances qui s’imposent, la Coalition pour l’histoire hérite de la vision nationaliste de l’École de Montréal, dénonçant un certain impérialisme de l’histoire sociale au Québec, associé aux baby-boomers, et qui a dominé dans les années 1960 à 1980, note M. Lamonde. Voilà pourquoi leur réaction d’opposition de la Coalition a été si forte en 2006, lors de la réforme du programme d’histoire au secondaire, où le ministère liait pour la première fois l’enseignement de l’histoire nationale à l’éducation de la citoyenneté. Cette tentative a été perçue comme cherchant « à mettre sous le boisseau la question nationale », constatent les quatre auteurs de L’histoire nationale à l’école québécoise.

Une société distincte

Cette fois, avec un gouvernement péquiste au pouvoir favorable à une lecture plus politique de l’histoire nationale, les positions de la Coalition ont la part belle. Même s’il comprend pourquoi, Yvan Lamonde ne peut s’empêcher de trouver « un peu ridicule » que le débat sur l’enseignement de l’histoire reprenne à chaque changement de gouvernement. Le litige n’est pas près de se régler.

Car pour lui, le fait qu’on remette sans cesse en question le contenu des programmes n’est pas le problème des seuls historiens, mais de la société québécoise entière. « Chacun est confronté avec le fait qu’il y a des noeuds, des questions non résolues. La Conquête en est un, les Rébellions en sont un autre et la Révolution tranquille aussi », avance-t-il. « À partir du moment où on n’a pas de consensus autour de l’interprétation et de la place à donner à ces événements, on reste dans l’ambivalence. »

L’histoire est toujours instrumentalisée aux profits des élites en place ou des courants de pensée dominants, insiste M. Lamonde. Les historiens en sont les interprètes. Le problème n’est pas propre au Québec. Partout dans le monde, y compris au Canada anglais, l’enseignement de l’histoire fait débat.

« Mais comment se fait-il qu’au Québec, selon les gouvernements en place, il y ait toujours un rééquilibrage ? C’est particulier que les vents tournent autant. Surtout dans une société dont la devise est Je me souviens. On se souvient de quoi ? On ne le sait pas », note-t-il. « C’est drôle que la mémoire soit aussi fluctuante et qu’on ne soit jamais capable de trouver une façon d’enseigner le programme d’histoire qui soit respectueuse de toutes les visions. En ce sens, on est peut-être une société distincte », conclut l’historien.

La position de la Coalition pour l’histoire: Revalorisation de l’enseignement de l’histoire du Québec – Une action légitime, nécessaire et urgente

Pour comprendre où commence la polémique actuelle sur l’enseignement de l’histoire, voir ici su ce blogue: Une histoire qui évacue ceux qui l’ont faite.

BLx

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Une histoire qui évacue ceux qui l’ont faite

La pendaison des patriotes, dessin d’Henri Julien

L’enseignement de l’histoire au secondaire a fait l’objet ces dernières années d’une réforme qui semblait prometteuse, ne serait-ce que parce que le nombre d’heures devant y être consacré augmentait considérablement. Mais en raison de la torsion opérée par cette réforme, notamment sur la façon de concevoir l’histoire dans sa dimension nationale, de nombreuses critiques n’ont cessé de surgir pour en contester l’orientation dite «postnationale» et pour réclamer, sinon son abolition, mais au moins sa révision profonde. La plus récente de ces critiques vient de la Coalition pour l’histoire qui, dans une étude intitulée «Une histoire javellisée au service du présent», fait état des résultats d’une enquête menée auprès de professeurs d’histoire au secondaire et de laquelle il ressort qu’en majorité ces enseignants plaident pour un retour de la dimension nationale et politique dans l’enseignement de l’histoire du Québec:

«Le jugeant trop frileux et trop axé sur le présent, près des deux tiers (63 %) des enseignants souhaitent que soit révisé le programme d’histoire de 3e et 4e secondaire pour rendre plus visibles les questions politiques et nationale. «Pour tout dire, avec cette nouvelle conception de l’enseignement de l’histoire qui prône exagérément le pluralisme culturel de la société québécoise, on a pratiquement fait disparaître […] le concept de nation québécoise au profit du concept de société», lit-on dans le rapport d’enquête.» Le Devoir, 1/03/12

Cela peut sembler étrange en effet que l’histoire du Québec, ou que l’histoire de n’importe quel pays, ne soit pas d’emblée comprise comme «histoire nationale». Le fait de préférer ici le concept de société à celui de nation témoigne manifestement d’un certain parti-pris pour le multiculturalisme à la canadienne qui, sous les auspices bienveillants de l’ouverture à l’autre, détourne l’histoire de son objet, le passé, pour en oblitérer les luttes et les conflits, afin d’administrer un présent sans mémoire, la coquille vide d’une citoyenneté sans attache. Sous prétexte que la diversité actuelle de la société québécoise ne justifiait plus que l’on ressasse l’histoire de ce «nous» qui, bien que majoritaire, ne représenterait après tout que l’une des communautés culturelles du Québec actuel, le programme scolaire d’«histoire nationale» est devenu le programme «histoire et éducation à la citoyenneté». Il est difficile de croire que l’oubli de soi puisse jamais être pour un peuple une vertu, fut-elle citoyenne, et surtout pour un peuple dont la devise est «Je me souviens». Mais le plus inquiétant dans tout cela n’est-ce pas le consentement donné par le ministère de l’éducation à un tel enseignement de l’histoire? En fait, la dimension politique n’a nullement été évacuée de l’enseignement de l’histoire du Québec au secondaire, bien au contraire l’évacuation de la dimension nationale est de part en part politique: l’antagonisme originaire et constitutif de l’histoire du Québec, à savoir le conflit entre les Anglais et les Français, doit être oublié; de la Conquête à l’Acte d’union, de la Révolte des Patriotes à la Confédération, du référendum de 1980 au rapatriement de la constitution, de l’échec des Accord du Lac Meech au référendum de 1995, tout cela il faut l’oublier. En s’inspirant d’un proverbe provençal qui dit: «Ne parlons pas de ce qui fâche, parlons de rien!», il suffirait d’ajouter: «Ne parlons pas de nation, parlons de citoyenneté!»

Mais de cette réforme politique de l’enseignement de l’histoire nationale au secondaire, on ne sait encore rien, si on n’en connaît pas les fondements théoriques. Car il y a une éminence grise derrière tout ce travail de sape, l’historien Jocelyn Létourneau. Tout ceux qui s’intéressent à la question du destin politique du Québec liront avec grand intérêt le texte de Charles Courtois, Examen d’un programme d’histoire postnationaliste qui présente de façon détaillée et très critique la pensée de Létourneau. On lira aussi avec profit le texte d’Yvan Lamonde, Réplique à l’ouvrage de Jocelyn Létourneau, Ce que veulent les Québécois… vraiment?

BLx

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