Charlie Hebdo

Charb, directeur de la publication de «Charlie Hebdo», en décembre 2012
Charb, Directeur de la publication «Charlie Hedo», en décembre 2012

Mort aux dévots incroyants!

Charb – Extrait de «Les fatwas de Charb. Petit traité d’intolérance. Tome II.» Les Échappés Charlie Hebdo, Paris, 2014 (pages 82 à 84). Le Devoir, 8/01/15
En réclamant notre mort, ceux qui se prétendent les meilleurs amis de Dieu l’insultent. Ils insultent Dieu. Leur dieu. D’abord, quel est ce dieu tout-puissant mais irritable qui a besoin d’une fourmi humaine pour prendre sa défense ? Dieu a-t-il besoin qu’un fidèle l’attende à la sortie de l’école parce qu’il a peur qu’un non-croyant lui tire la langue ou lui pique son bonnet ? Bonjour, Dieu, ça s’est bien passé aujourd’hui avec la maîtresse, elle a été gentille avec toi ? Tiens, voilà ton goûter et montre-moi celui qui t’embête dans la cour de récré, je vais l’égorger. Mais après tout, peut-être que Dieu est une grosse larve pleurnicheuse qui n’est pas capable de régler ses comptes lui-même.

Le plus troublant, c’est que quasiment toutes les religions sont capables de nous dépeindre l’enfer. Non seulement l’enfer existe, mais les textes sacrés le décrivent assez bien. On connaît la couleur du papier peint, la chaleur des flammes et la taille des chaînes qui cliquettent lugubrement. La chair des suppliciés n’a pas le temps de cicatriser complètement qu’elle est de nouveau arrachée. Berck !

Les meilleurs amis de Dieu nous promettent très souvent l’enfer. Pour eux, il n’y a pas de doute, on va pleurer notre mère pour l’éternité. Un jour. Un jour qui arrivera forcément puisque nous sommes mortels. Alors pourquoi veulent-ils nous assassiner s’ils sont sûrs que la punition divine s’abattra sur nous dans un laps de temps relativement court ? En effet, même si le mécréant vit quatre-vingt-dix ou cent ans, ça ne représente rien par rapport au temps qu’il passera à rôtir dans les braises.

La vérité, c’est que le fidèle qui rêve de nous découper en rondelles ne croit pas aux textes sacrés. Il ne croit pas à l’enfer, il ne croit pas à la punition divine, il ne croit pas à l’éternité. Bref, il ne croit pas. S’il était sûr de lui, le fou de Dieu laisserait faire le temps et, le moment venu, il nous montrerait du doigt en se foutant de notre gueule. Il est sur l’Escalator qui l’emmène au paradis, nous sommes sur l’Escalator qui nous descend en enfer, et il rit. Nous sommes penauds, voire suppliants. Nous sommes surtout jaloux (maintenant que nous savons que Dieu existe) de toutes les bonnes confitures et des beaux culs dont Dieu va le régaler là-haut. Mais non, le crétin habité par l’idée de Dieu n’est pas sûr que ce soit l’idée de Dieu qui l’habite. Il n’est pas sûr que Dieu, s’il existe, est aussi puissant que ça. Alors, dans le doute, il se propose de faire le boulot. Quelqu’un qui fait le boulot de Dieu n’est ni plus ni moins que quelqu’un qui se prend pour Dieu. Y a-t-il pire blasphème pour un croyant que de se prendre pour Dieu ?

Le fidèle a tort de tuer l’infidèle, non pas parce que Dieu est amour, mais parce qu’il donne raison au mécréant : Dieu n’existe pas. En massacrant l’infidèle, c’est l’idée d’un dieu tout-puissant qu’il massacre, le dévot mégalo. Et qu’est-ce que serait un dieu qui ne serait pas tout-puissant ? Un chef de rayon à la FNAC ? Allons, assez blasphémé.

Je crois que vous en serez d’accord, il faut obliger les fous de Dieu à se regarder dans un miroir jusqu’à ce qu’ils se suicident en réalisant que Dieu, qui est censé avoir fait l’homme à son image, ne peut pas avoir une aussi sale gueule. Amen.

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BLx

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Man Ray et le « Cinéma pur »

Quatre films surréalistes

Man Ray, Le retour à la raison, 1923

Man Ray, Emak-Bakia, 1926

Man Ray, L’Étoile de Mer, 1928

Man Ray, Les Mystères du Château du Dé, 1929

Source: Open Culture

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La culture Geek, plus sexiste que sexy?

geekisthenew_fullpic_1-1Image: No! Geek is not sexy anymore!

La culture geek doit-elle mourir?

Hubert Guillaud, Le Monde, 03/01/15

Pete Warden (@petewarden) est un nerd, c’est-à-dire une espèce de geek en encore plus asocial… Ingénieur de formation, directeur technique de Jetpac, une société récemment rachetée par Google, c’est aussi un développeur fou qui a notamment lancé le Data Science Toolkit ou Open Heat Map. Il a rencontré sa première petite amie dans un MUD, un jeu de rôle multi-utilisateur, et a fait 7 000 km en avion pour la voir en vrai. Il a programmé des jeux vidéo, a travaillé dans de nombreuses start-up et de grandes sociétés de l’Internet, et il joue toujours à Donjons et Dragons« S’il y a bien quelqu’un qui peut se revendiquer comme nerd, c’est bien moi ! », confie-t-il dans un billet sur son blog intitulé « Pourquoi la culture nerd doit mourir ».

Quand il était adolescent et étudiant, la culture geek était naissante. La plupart des gens ne comprenaient pas ce qui l’intéressait… Peu à peu, il a rencontré des gens qui partageaient le même intérêt que lui pour la science-fiction, la BD, les jeux et les ordinateurs. « La culture nerd nous a rassemblés », explique-t-il, mais elle était difficile à trouver et n’était pas devenue la culture dominante.

Durant cette dernière décennie, tout a changé. L’adaptation des comics est devenue le filon le plus rentable d’Hollywood. Le Seigneur des anneaux et Games of Thrones ne sont plus partagés par quelques Happy Few. La culture geek est devenue mainstream. Les geeks et les nerds sont devenus plus importants. Ils ont de l’argent, du pouvoir, un statut. Ils sont à la tête des plus grandes et des plus dynamiques entreprises du monde. Et la culture dominante ne se moque plus de nous, mais nous respecte. Travailler dans le jeu vidéo est devenu sexy. « Nous avons gagné ! »

« Et c’est là que réside le problème. Nous nous comportons toujours comme les rebelles de l’Alliance [de La guerre des étoiles], alors que nous sommes devenus l’Empire. Nous en sommes arrivés là en ignorant les outsiders et en croyant en nous-mêmes alors que personne d’autre ne le faisait. Cette décennie a montré que nous avions raison et que les critiques avaient tort, et c’est ainsi que notre habitude de ne pas écouter les autres s’est profondément ancrée en nous. » C’est même devenu un rituel pour attaquer ceux qui ne nous comprennent pas, insiste Pete Warden. Mais ce réflexe est désormais un problème, maintenant que les nerds exercent un pouvoir réel. « Le Gamergate [mouvement antiféministe critiquant la couverture médiatique des jeux vidéo] m’a fait honte d’être un joueur », confie-t-il en évoquant les polémiques de l’été 2014 autour du harcèlement et de la misogynie à l’encontre d’une développeuse de jeu vidéo.
Longtemps les nerds ont été ignorés par la culture dominante. Aujourd’hui, ils sont en passe de devenir la culture dominante. Aujourd’hui qu’ils ont un statut, du pouvoir, les représentants de la culture dominante « sont heureux de nous traiter comme des copains plutôt que comme des victimes ». Et Pete Warden de reconnaître qu’il a lui-même beaucoup d’amis dans les entreprises du capital-risque de la Valley, et que beaucoup de ses partenaires viennent désormais du monde des affaires et de la finance, quand les nerds d’aujourd’hui sortent des plus riches MBA d’Amérique…

Mais la culture nerd a une vertu, son scepticisme. Elle apprécie les preuves, vérifie les faits, et permet de réparer ce qui ne marche pas. Pourtant, si elle sait l’appliquer aux autres, elle peine à se l’appliquer à elle-même, rappelle Warden. Les statistiques montrent combien cette industrie est déséquilibrée dans son rapport de classe, de diversité, de genre… Et combien ce déséquilibre ne cesse de s’aggraver. Les nerds « se comportent comme des connards » et notre tolérance envers notre propre comportement ne cesse de l’aggraver, tranche Pete Warden. « Quand je regarde autour de moi, je vois que cette culture que nous avons bâtie comme une révolution libératrice est en passe de devenir un opérateur répressif. Nous avons construit des dispositifs magiques, mais nous ne nous soucions pas assez de protéger les gens ordinaires du préjudice qu’ils subissent à les utiliser. (…) Nous ne nous soucions pas des gens qui perdent lorsque nous perturbons le monde, seulement des gagnants, ceux qui ont tendance à beaucoup nous ressembler. (…) Notre sens profond de la victimisation est devenu une justification perverse pour l’intimidation. »

La culture geek a réalisé de belles choses. Mais elle est devenue une telle horreur si bien codée, tellement criblée de problèmes, que la seule décision rationnelle est de l’abandonner pour construire quelque chose de mieux. Et Pete Warden de chercher à s’inspirer du mouvement Maker (le mouvement de la culture « faites-le vous-même », passionné par l’impression 3D), qu’il décrit comme bien plus inclusif (ce qui reste à démontrer). « Notre tolérance aux comportements des trous de cul doit prendre fin, mais c’est tellement partie intégrante de la culture nerd, que l’envoyer bouler est la seule façon de s’en débarrasser. »

Dans un billet assez personnel, le spécialiste d’histoire visuelle, André Gunthert (@gunthert), revient sur la polémique de la chemise sexiste d’un des physiciens de la mission Rosetta. Il souligne que le sexisme et la misogynie des références culturelles de la culture geek est un aveuglement.

« L’aveuglement est un terrible aveu de défaite. Je ne me résous pas encore à abandonner ce qui a très largement participé à construire mon identité d’adulte. Mais déjà le cœur n’y est plus. Je ne peux plus être fier de ma culture, que je croyais avancée – la culture geek, c’était l’alternative à la culture distinguée, l’amour des formes populaires, de la technologie, de la science et de la modernité. Elle m’apparaît maintenant comme un moment de l’histoire, et plus comme mon environnement naturel. La mutation est engagée, et la chemise de Matt Taylor est un clou du cercueil. Non, ce n’était pas un détail. Juste le refus de voir le sexisme d’une image. »

Quand les outils de la culture geek se retournent contre les femmes, contre les plus démunis, contre les minorités, contre l’égalité et finalement contre la démocratie, il est effectivement temps de se dire que cette culture n’est pas la nôtre, aussi drôle, rebelle, impertinente, alternative qu’on ait pu la trouver.

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BLx

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En 2015, la Magna Carta a 800 ans

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En 1215, sous le règne du roi Jean d’Angleterre, la Magna Carta ou Grande Charte institue la règle de droit, « Common law », en mettant fin à l’arbitraire royal.

Magna Carta, 800 years on.

The Magna Carta Project

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Vocation de l’université

Renouveler le plaidoyer pour la formation générale

Le projet de l’Université de Berlin porté par le penseur Schleiermacher s’est établi à l’encontre de l’esprit de spécialité qui régnait dans les universités au Moyen Âge

Blandine Parchemal – Étudiante au doctorat en philosophie à l’Université de Montréal, présidente de l’Association des étudiants en philosophie de l’Université de Montréal, Le Devoir, 3/01/15

Au mois de septembre, le gouvernement libéral annonçait des compressions budgétaires de l’ordre de 172 millions dans le réseau universitaire québécois. Des compressions records dont l’impact sur l’enseignement sera manifeste dès cet hiver et encore davantage en 2016. À l’Université de Montréal, c’est ainsi 24,6 millions qui ont dû être coupés pour l’année 2014-2015. Plus spécifiquement, à la Faculté des arts et des sciences de l’UdeM, les directives données sont une réduction de 50 postes de chargés de cours pour l’hiver 2015 et 150 postes pour l’année suivante. Par conséquent, les inquiétudes sont grandes quant au maintien d’une offre d’enseignement riche et de qualité.

Des inquiétudes qui se font d’autant plus fortes au sein des disciplines appartenant à ce qu’on nomme les humanités et qui constituent en grande partie la formation générale transmise à l’université (littérature, langues, histoire, philosophie, etc.). De fait, déjà plusieurs cours au sein de ces départements ont été annulés en cet hiver 2015 : Littérature des Caraïbes, Problèmes de l’histoire littéraire, Histoire de l’Antiquité, Histoire de l’Amérique latine ou encore Aristote en philosophie. Des coupes qui s’ajoutent à une situation déjà bien précaire de ces disciplines souvent qualifiées comme étant en « crise » en raison de leur manque de financement, de leurs débouchés professionnels incertains ou encore de leur proportion toujours plus faible en regard des disciplines plus professionnelles.

En 2009 déjà, dans une tribune du journal The New York Times, Drew Gilpin Faust, présidente actuelle de l’Université Harvard, déplorait une « chute brutale du pourcentage d’étudiants qui choisissent une majeure en arts libéraux et sciences, et une croissance conséquente des diplômes de premier cycle préprofessionnels ». De fait, selon des statistiques récentes, le nombre de bacheliers issus des humanités a chuté de moitié aux États-Unis ces dernières décennies, passant de 14 % en 1966 à 7 % en 2010. Quant au Québec, selon des données publiées en 2010, les diplômés en sciences humaines représentent seulement 8,1 % de l’ensemble des diplômés possédant un certificat ou un grade universitaire.

Par conséquent, dans ce contexte particulier de compressions universitaires, qui risquent d’affecter tout particulièrement les disciplines dites non « utiles » parce que n’offrant pas directement une formation professionnelle spécifique, il est particulièrement intéressant de revenir aux fondements de l’université moderne, et plus particulièrement de l’université qui est considérée comme l’incarnant, soit l’Université de Berlin, fondée en 1810, aujourd’hui appelée Université Humboldt. Un établissement qui, sur demande du ministre prussien de l’époque, a la caractéristique d’avoir été pensé, puis fondé par des philosophes. De fait, trois philosophes principaux furent investis dans la démarche : Johann Gottlieb Fichte, Friedrich Schleiermacher et Wilhelm von Humboldt. Si c’est à ce dernier que revint la tâche ultime de fonder l’université, il s’inspira néanmoins de façon forte des idées de Schleiermacher à ce sujet, telles qu’exprimées dans les Pensées de circonstances sur les universités de conception allemande rédigées en 1807. C’est aussi essentiellement sur ces idées que nous allons nous appuyer afin de montrer pourquoi Schleiermacher et Humboldt s’opposeraient aux compressions effectuées aujourd’hui dans les universités au sein des disciplines rattachées à la formation générale, et pourquoi le maintien de cette dernière est essentiel vis-à-vis de la formation professionnelle elle-même.

En fait, contrairement à ce qu’on peut parfois croire, la formation générale n’a pas précédé la formation professionnelle à l’université. Les universités du Moyen Âge dispensaient ainsi avant tout une formation professionnelle à travers les facultés traditionnelles de droit, de médecine et de théologie. Ces facultés étaient même considérées comme des facultés supérieures en regard de la faculté de philosophie, qui, elle, était dite inférieure. Face à cette situation, le geste de Schleiermacher, qu’il reprend directement de Kant, va consister à renverser cet ordre et subordonner les facultés spécialisées et « professionnalisées » à une composante plus « généraliste », orientée vers l’exploration du savoir humain. Et c’est à la faculté de philosophie que va revenir ce rôle, cette dernière étant pensée comme cette faculté indépendante qui constitue l’unité, le fondement commun aux trois autres facultés, reliées elles plus immédiatement aux besoins de l’État. L’université garde certes comme fonction la formation professionnelle, mais son but plus large est alors, comme le dit Schleiermacher, d’« éveiller en l’homme l’idée de la connaissance » ou encore d’« éveiller l’esprit scientifique général ». La formation générale devient l’élément central de la formation universitaire. Néanmoins, si l’université doit embrasser toutes les formes de savoir, elle ne vise pas l’acquisition pure et simple de connaissances quelles qu’elles soient ; il ne suffit pas de poser les connaissances les unes à côté des autres, il faut leur donner une cohésion. Il s’agit donc, à travers la faculté de philosophie, de faire apparaître l’unité du savoir, sa forme générale, afin que l’étudiant puisse recomposer l’ensemble et inscrire le particulier dans cette totalité. C’est seulement à partir de ce savoir général que l’étudiant sera ensuite en mesure de placer les savoirs particuliers au sein d’un réseau de relations, de faire des liens, de comprendre leurs fondements. C’est à partir de ce point central que l’étudiant sera en mesure ensuite de pénétrer plus en avant dans les connaissances particulières et de les comprendre. Ainsi, pour Schleiermacher, tout savoir particulier repose toujours sur un savoir général, et « il n’existe pas de capacité scientifique créatrice sans esprit spéculatif particulier ». La théorie et la pratique sont liées.

L’importance de la formation générale

Or, c’est parce qu’il pense cette articulation entre savoir général et savoir particulier, le premier permettant d’orienter le second, que Schleiermacher va défendre l’importance de la formation générale pour des étudiants ne poursuivant pas dans cette formation ou se destinant à une profession hors de l’université. Dans cette optique, il critique l’idée d’instituer, à côté de l’université, des établissements particuliers pour ceux qui ne seraient pas aptes à la « formation scientifique » (par science ou formation scientifique, il faut ici entendre le savoir général) et qui poursuivraient une formation spécialisée plus orientée vers un métier. Selon lui, cette idée inspire « terreur et crainte à toute personne qui prend part activement à la formation de la jeunesse » dans la mesure où c’est à travers ces années de consolidation de connaissances générales qu’ils pourront se former l’esprit, développer leurs talents et ensuite découvrir, par eux-mêmes, leur véritable vocation. Chez Humboldt, la formation universitaire prend spécifiquement la forme d’un processus spécifique nommé Bildung, lequel est la réalisation par l’individu de son aspiration intérieure et le développement de ses pleines potentialités. C’est en poursuivant la science en tant que science que les universités contribueront à ce que Humboldt appelle dans ses écrits inachevés sur l’université l’« éducation morale de la nation ». Ainsi, si l’université est le lieu de l’acquisition d’un savoir théorique, elle est aussi pensée comme le lieu de la véritable formation morale et pratique. La formation générale n’est donc pas simplement bonne en elle-même, elle n’est pas simplement là pour transmettre des connaissances, mais elle est aussi ce qui va nous donner une orientation pratique, que ce soit dans notre vie personnelle ou dans nos futures occupations professionnelles.

L’exemple des fonctionnaires

C’est pourquoi, selon Schleiermacher, les universités doivent être organisées de manière à être aussi des écoles supérieures afin de « faire progresser ceux dont les talents, même s’ils renoncent eux-mêmes aux honneurs de la science, peuvent cependant la servir fort utilement », c’est-à-dire en utilisant les apports de cette formation générale au sein de leurs occupations professionnelles futures. Pour illustrer son propos, Schleiermacher prend l’exemple précis des fonctionnaires de l’État, dont l’acquisition d’une formation générale est un atout pour occuper ensuite des fonctions supérieures. En fait, selon lui, pour les tâches supérieures, il ne faut pas seulement une masse de connaissances bien acquises, mais aussi « une vision d’ensemble générale, un jugement correct sur les rapports entre les différentes parties, un pouvoir de combinaison largement développé, une richesse d’idées et de moyens ». Le savoir-faire ne suffit pas. Un constat que reprendra Habermas, 150 ans plus tard, dans Théorie et pratique (Theorie und Praxis, 1963) en expliquant que si les sciences enseignent aujourd’hui un savoir-faire particulier, elles n’enseignent plus de savoir-agir. Ainsi, selon lui, des médecins et des gestionnaires ayant reçu une formation relevant des seules sciences expérimentales « peuvent » certes plus de choses que les praticiens des générations précédentes dans le même ordre, mais « ils manifestent en même temps dans l’entreprise et dans la pratique médicale des faiblesses étonnantes ». Dans ce contexte, les humanités restent essentielles pour donner à ces étudiants qui seront par exemple de futurs médecins une orientation pratique en plus de leur formation technique, pour les aider à faire face à des questions éthiques auxquelles ils seront possiblement confrontés.

Bref, si couper dans la formation générale peut paraître au premier abord facile et sans conséquence à court terme, dans la mesure où ce ne sont pas des savoirs qui sont censés « rapporter » ni faire « fonctionner » l’économie, les penseurs de l’Université de Berlin nous mettent en garde contre les conséquences à long terme que ces compressions pourraient avoir. De fait, que ce soit notre capacité à nous orienter au sein de savoirs spécialisés et épars, à comprendre leurs effets sur notre société, à réfléchir à leurs conséquences éthiques, notre capacité à former des professionnels capables d’apporter un point de vue réflexif sur leurs activités ou encore notre capacité à doter les citoyens d’une culture commune, celles-ci seraient sérieusement menacées si la formation générale venait à être reléguée dans les sous-sols de nos universités. Le projet de l’Université de Berlin porté par Schleiermacher s’est établi à l’encontre de l’esprit de spécialité qui régnait dans les universités au Moyen Âge, pour défendre à la place la constitution d’une institution publique forte, centrée autour de la transmission d’une culture générale et de la production de savants capables d’élever le niveau de la nation. Souhaitons-nous revenir à l’ancien modèle ?

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L’âme à la vague

Stephanie Guilmore, 6 fois championne du monde.

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Bonne Année!

TAKASHI-MURAKAMI-To-be-titled-2014TAKASHI MURAKAMI, Fluctuations in Space-Time, 2014

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Joyeux Noël!

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Jean-Paul Riopelle, 1951

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Pour l’anniversaire de Jean-Michel Basquiat (1960-1988)

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I Met Him at the Mudd Club, court métrage de Joppe Rog. Le musicien Nick Taylor y évoque sa rencontre à New York en 1979 avec Jean-Michel Basquiat, né aujourd’hui, le 22 décembre, en 1960 et avec qui il a fondé le groupe No Wave Gray.

Voir le film: https://www.nowness.com/iframe?id=3643559558001

basquiat 81

Un autre film sur les débuts de Basquiat, le mythique Downtown 81

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Le film à venir (1997) de Raul Ruiz

le film a venir

«Entre temps les prêtres dansaient la danse sacrée et ils écrivaient avec leurs pieds « Panta Rei »…»

Néo-baroque, ésotérique, hermétique, poétique. Mais ne sommes-nous pas tous déjà devenus «partie du fragment du film à venir»?

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Le Pôle Nord est en Chine

Quelques images des lutins du Père Noël

Santa's workshop … 19-year-old Wei works in a factory in Yiwu, China, coating polystyrene snowflakes with red powder.

Wei gets through at least 10 face masks each day, trying not to breathe in the cloud of red dust.

The two men produce 5,000 red snowflakes a day, and get paid around £300 a month.

A Christmas corridor in District Two of Yiwu International Trade Market.

Source: The Guardian, Santa’s real workshop: the town in China that makes the world’s Christmas decorations

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Handicap: Changement de paradigme

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Viktoria Modesta

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B comme Béliveau (ABC de la religion du #Canadien)

B comme Béliveau (ABC de la religion du #Canadien).

Source:Un théologien au quotidien,  http://olivierbauer.org/

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Lettre de John Maynard Keynes à Martin Coiteux

, Doctorant en Science politique, Le Huffington Post 1/12/2014

Cher Martin,

Je me permets de t’écrire après avoir lu ta dernière affirmation dans les médias. Tu as dit que « la pensée magique ne suffit plus » et que l’austérité est la « seule » solution pour s’attaquer à la « crise » des finances publiques. Pourtant, dans nos discussions passées, il m’avait semblé que nous avions atteint un terrain d’entente à propos de « la pensée magique » que contenait l’austère économie de type laisser-faire qui s’appuyait sur un ensemble d’axiomes indémontrables. Car penser que le retrait de l’État amènerait automatiquement les investisseurs à stimuler l’économie et à « créer » de l’emploi relève non pas de la science, mais de la pensée magique, surtout dans un contexte de stagnation économique. Comme Friedrich Hayek, avec qui j’ai eu mes différends à l’époque, tu disais pourtant lors de nos conversations que l’économie est une science morale (et non une science pure) et tu condamnais tout laisser-faire dogmatique, tout en te méfiant d’une intervention excessive de l’État dans la société. Jusque-là, on pouvait se comprendre.

Mais voilà, tes actions et tes discours me disent que tu as embrassé la pensée magique que tu prêtes à tes opposants. Tu as ainsi quitté la famille libérale pour aller rejoindre Milton Friedman et sa petite bande d’extrémistes, qui sont bien incapables de comprendre quoi que ce soit à la société et à ses fonctions économiques. D’abord parce que ce sont des croyants qui ont adopté le credo du laisser-faire dogmatique, qui nous a si mal servi durant les années 1920 et contre lequel je me suis battu. Puis, n’étant formés qu’en économie, ils ne savent voir le monde qu’avec cette lorgnette. Ce qui les empêche d’émettre des propositions sérieuses sur l’économie, car ils ne connaissent ni la société ni l’État. Ils ne comprennent pas l’interpénétration et l’interdépendance de toutes les sphères humaines.

Ainsi, Friedman et ses disciples peuvent avancer que toute intervention de l’État est néfaste pour la liberté, sans comprendre qu’ils condamnent la majorité à ne pouvoir jouir de cette liberté. Pourtant, un des éléments fondamentaux du libéralisme est que les êtres humains auraient quitté l’état de guerre (l’état de nature) en décidant de former une communauté politique, puis de porter à leur tête un gouvernement qui défendra leurs intérêts. De cette façon, la paix et l’ordre accompagnent la liberté et l’égalité pour permettre que toute communauté soit éthique, viable et stable.

Si tu te rappelles bien, lorsque j’ai écrit en 1936 mon livre Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, c’était à l’époque de la grande dépression. Les gouvernements formatés au laisser-faire dogmatique regardaient passivement la situation en espérant toujours que l’économie se redresserait seule, qu’elle se rééquilibrerait seule, que l’investissement privé reprendrait de lui-même. C’est de « la pensée magique » Martin! La misère et les inégalités se répandaient, la liberté pour la majorité se limitait à celle de mourir de faim, les tensions sociales et politiques s’accroissaient, les gens se méfiaient les uns des autres. Pendant ce temps, les spéculateurs continuaient à s’enrichir en pariant sur l’échec des autres. Les communautés politiques n’étaient plus viables, stables et éthiques ; leurs gouvernements avaient failli à la tâche.

L’épreuve des faits aurait dû conduire les dirigeants à comprendre que les investisseurs privés ne déliaient pas les cordons de leur bourse dans un contexte de crise économique, et ce, peu importe sur les finances publiques sont équilibrées. Formés à l’économie classique, ils n’ont pas su lire attentivement leur Adam Smith, qui n’a mentionné dans son œuvre colossale que trois fois l’expression de la main invisible du marché et qui ne condamnait pas le rôle de l’État dans l’économie. Ils ont aussi négligé l’œuvre de John Stuart Mill qui voyait une interpénétration nécessaire de la liberté individuelle et des contraintes collectives pour qu’une communauté politique soit viable.

On a donc vu apparaître toutes sortes de mouvements politiques (bolchéviques ou fascistes) qui prônaient des solutions radicales et dangereuses pour le libéral que je suis. La population désemparée était de plus en plus interpellée par ces mouvements. Comment reprocher cela au peuple alors que leurs gouvernements libéraux ne défendaient plus les conditions minimales pour que leurs libertés fleurissent? Ma Théorie générale était un traité éthique, pragmatique et stratégique : elle prenait en compte les faits (l’absence d’investissements et la thésaurisation des riches), proposait un mode d’emploi pour sortir de la crise et relancer la demande (l’intervention massive de l’État), cherchait à redonner un peu de dignité à la majorité pour que celle-ci se détourne de ces mouvements politiques extrémistes. Il faut être pragmatique et voir qu’une communauté politique se maintient tant que les personnes qui en font partie y tirent un avantage, bénéficie d’un bien-être minimal qui leur permet de jouir de leurs libertés.

C’est ce pragmatisme que j’ai essayé de faire entrer dans la tête des gagnants de la Première Guerre mondiale lorsqu’ils imposèrent le Traité de Versailles à l’Allemagne vaincue et exsangue. J’ai tenté de leur faire comprendre qu’ils ne mettaient pas en place les conditions de la paix, mais, condamnant le peuple allemand à la misère et à l’humiliation, qu’ils préparaient la prochaine guerre.

Je croyais donc que ces bêtises avaient été laissées derrière nous, qu’elles avaient prouvé leur inefficacité et leur dangerosité, mais voilà qu’elles reviennent avec la force insoupçonnée de l’aveuglement en déchirant le nouveau contrat social qu’avait été l’État-providence. Un gouvernement qui humilie et condamne à la misère son peuple et qui change les termes du contrat sans avoir son accord se met aussi en état de guerre (sociale) avec lui. On peut s’attendre à ce qu’il se lève et exprime sa colère.

Cher Martin, je te le dis en terminant, ta foi déraisonnée envers un austère laisser-faire dogmatique et ta vision purement économique de la communauté t’exile de la famille libérale et te met en mauvaise compagnie, avec Friedman et ses Chicago boys qui craignent davantage l’inflation et l’endettement que le chômage et la misère sociale. Pourtant, ces sont ces derniers qui mènent tout droit à la guerre sociale.

Est-ce cela ton souhait?

J. M. Keynes

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Querelle archéologique

Aux temps d’Auguste, cadran solaire ou calendrier?

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Voir l’article dans Le Monde

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