Archives de Tag: libéralisme

Lettre de John Maynard Keynes à Martin Coiteux

, Doctorant en Science politique, Le Huffington Post 1/12/2014

Cher Martin,

Je me permets de t’écrire après avoir lu ta dernière affirmation dans les médias. Tu as dit que « la pensée magique ne suffit plus » et que l’austérité est la « seule » solution pour s’attaquer à la « crise » des finances publiques. Pourtant, dans nos discussions passées, il m’avait semblé que nous avions atteint un terrain d’entente à propos de « la pensée magique » que contenait l’austère économie de type laisser-faire qui s’appuyait sur un ensemble d’axiomes indémontrables. Car penser que le retrait de l’État amènerait automatiquement les investisseurs à stimuler l’économie et à « créer » de l’emploi relève non pas de la science, mais de la pensée magique, surtout dans un contexte de stagnation économique. Comme Friedrich Hayek, avec qui j’ai eu mes différends à l’époque, tu disais pourtant lors de nos conversations que l’économie est une science morale (et non une science pure) et tu condamnais tout laisser-faire dogmatique, tout en te méfiant d’une intervention excessive de l’État dans la société. Jusque-là, on pouvait se comprendre.

Mais voilà, tes actions et tes discours me disent que tu as embrassé la pensée magique que tu prêtes à tes opposants. Tu as ainsi quitté la famille libérale pour aller rejoindre Milton Friedman et sa petite bande d’extrémistes, qui sont bien incapables de comprendre quoi que ce soit à la société et à ses fonctions économiques. D’abord parce que ce sont des croyants qui ont adopté le credo du laisser-faire dogmatique, qui nous a si mal servi durant les années 1920 et contre lequel je me suis battu. Puis, n’étant formés qu’en économie, ils ne savent voir le monde qu’avec cette lorgnette. Ce qui les empêche d’émettre des propositions sérieuses sur l’économie, car ils ne connaissent ni la société ni l’État. Ils ne comprennent pas l’interpénétration et l’interdépendance de toutes les sphères humaines.

Ainsi, Friedman et ses disciples peuvent avancer que toute intervention de l’État est néfaste pour la liberté, sans comprendre qu’ils condamnent la majorité à ne pouvoir jouir de cette liberté. Pourtant, un des éléments fondamentaux du libéralisme est que les êtres humains auraient quitté l’état de guerre (l’état de nature) en décidant de former une communauté politique, puis de porter à leur tête un gouvernement qui défendra leurs intérêts. De cette façon, la paix et l’ordre accompagnent la liberté et l’égalité pour permettre que toute communauté soit éthique, viable et stable.

Si tu te rappelles bien, lorsque j’ai écrit en 1936 mon livre Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, c’était à l’époque de la grande dépression. Les gouvernements formatés au laisser-faire dogmatique regardaient passivement la situation en espérant toujours que l’économie se redresserait seule, qu’elle se rééquilibrerait seule, que l’investissement privé reprendrait de lui-même. C’est de « la pensée magique » Martin! La misère et les inégalités se répandaient, la liberté pour la majorité se limitait à celle de mourir de faim, les tensions sociales et politiques s’accroissaient, les gens se méfiaient les uns des autres. Pendant ce temps, les spéculateurs continuaient à s’enrichir en pariant sur l’échec des autres. Les communautés politiques n’étaient plus viables, stables et éthiques ; leurs gouvernements avaient failli à la tâche.

L’épreuve des faits aurait dû conduire les dirigeants à comprendre que les investisseurs privés ne déliaient pas les cordons de leur bourse dans un contexte de crise économique, et ce, peu importe sur les finances publiques sont équilibrées. Formés à l’économie classique, ils n’ont pas su lire attentivement leur Adam Smith, qui n’a mentionné dans son œuvre colossale que trois fois l’expression de la main invisible du marché et qui ne condamnait pas le rôle de l’État dans l’économie. Ils ont aussi négligé l’œuvre de John Stuart Mill qui voyait une interpénétration nécessaire de la liberté individuelle et des contraintes collectives pour qu’une communauté politique soit viable.

On a donc vu apparaître toutes sortes de mouvements politiques (bolchéviques ou fascistes) qui prônaient des solutions radicales et dangereuses pour le libéral que je suis. La population désemparée était de plus en plus interpellée par ces mouvements. Comment reprocher cela au peuple alors que leurs gouvernements libéraux ne défendaient plus les conditions minimales pour que leurs libertés fleurissent? Ma Théorie générale était un traité éthique, pragmatique et stratégique : elle prenait en compte les faits (l’absence d’investissements et la thésaurisation des riches), proposait un mode d’emploi pour sortir de la crise et relancer la demande (l’intervention massive de l’État), cherchait à redonner un peu de dignité à la majorité pour que celle-ci se détourne de ces mouvements politiques extrémistes. Il faut être pragmatique et voir qu’une communauté politique se maintient tant que les personnes qui en font partie y tirent un avantage, bénéficie d’un bien-être minimal qui leur permet de jouir de leurs libertés.

C’est ce pragmatisme que j’ai essayé de faire entrer dans la tête des gagnants de la Première Guerre mondiale lorsqu’ils imposèrent le Traité de Versailles à l’Allemagne vaincue et exsangue. J’ai tenté de leur faire comprendre qu’ils ne mettaient pas en place les conditions de la paix, mais, condamnant le peuple allemand à la misère et à l’humiliation, qu’ils préparaient la prochaine guerre.

Je croyais donc que ces bêtises avaient été laissées derrière nous, qu’elles avaient prouvé leur inefficacité et leur dangerosité, mais voilà qu’elles reviennent avec la force insoupçonnée de l’aveuglement en déchirant le nouveau contrat social qu’avait été l’État-providence. Un gouvernement qui humilie et condamne à la misère son peuple et qui change les termes du contrat sans avoir son accord se met aussi en état de guerre (sociale) avec lui. On peut s’attendre à ce qu’il se lève et exprime sa colère.

Cher Martin, je te le dis en terminant, ta foi déraisonnée envers un austère laisser-faire dogmatique et ta vision purement économique de la communauté t’exile de la famille libérale et te met en mauvaise compagnie, avec Friedman et ses Chicago boys qui craignent davantage l’inflation et l’endettement que le chômage et la misère sociale. Pourtant, ces sont ces derniers qui mènent tout droit à la guerre sociale.

Est-ce cela ton souhait?

J. M. Keynes

***

BLx

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Histoire et civilisation, Politique

Une laïcité ouverte à tous les intégrismes

Ce texte paru en 2011 est une recension critique du livre de Charles Taylor et de Jocelyn Maclure, Laïcité et liberté de conscience. Par sa remarquable clarté ce texte de Louise Mailloux nous permet de comprendre les présupposés philosophiques auxquels adhèrent ceux qui s’opposent au projet de «Charte des valeurs québécoises» et qui revendiquent plutôt une «laïcité ouverte», quitte à y sacrifier la rationalité des Lumières…

Laïcité: au coeur du débat avec Charles Taylor

Louise Mailloux

Deux ans après la publication du rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, les philosophes Jocelyn Maclure et Charles Taylor nous livrent un ouvrage dans lequel ils développent et approfondissent l’argumentaire en faveur de la laïcité ouverte.

Soulignant d’entrée de jeu le manque d’analyse conceptuelle adéquate quant aux principes constitutifs de la laïcité, les auteurs proposent un découpage dans lequel le respect de l’égalité morale et la protection de la liberté de conscience constituent les deux grandes finalités de la laïcité, alors que la séparation de l’Église et de l’État et la neutralité de ce dernier n’en forment que le mode opératoire. Cette neutralité de l’État n’étant ici qu’un moyen qui, selon les auteurs, a été fétichisé par la conception républicaine.

Une telle analyse a pour effet de limiter les prétentions de l’État, tout en propulsant l’individu au cœur de la problématique laïque. Mais ce raisonnement comporte une grave erreur parce qu’il suppose que la liberté de conscience peut exister avant même qu’il y ait séparation entre le politique et le religieux. Or, et l’histoire en témoigne, c’est justement le fait d’exclure le religieux du politique qui va permettre à la liberté de conscience d’exister ultérieurement. Dans un État où la religion n’a pas été séparée du politique, la liberté de conscience n’existe pas. Il en est d’ailleurs ainsi dans la très grande majorité des pays musulmans où la religion est liée au politique et où la liberté de conscience est inexistante.

Le moment fondateur de la laïcité n’est donc pas l’individu mais l’État. Un État neutre eu égard aux croyances et qui par sa neutralité produit, nous dit Catherine Kintzler, un espace a priori pouvant accueillir toutes les options. C’est cet espace commun qui fait advenir la liberté de conscience et l’égalité des droits qui ne préexistent nullement à la séparation de l’Église et de l’État.

De réduire l’État à n’être qu’un moyen, c’est aussi sous-estimer les raisons historiques qui ont conduit au régime de laïcité, occulter le caractère hégémonique des religions et négliger l’opposition légendaire d’un régime laïque contre toutes formes de cléricalisme. Parce que seule la séparation de l’Église et de l’État peut empêcher qu’une religion impose ses règles de vie à l’ensemble des citoyens. En tenant compte de la conjoncture actuelle où les démocraties subissent les assauts de l’intégrisme religieux, ne pas considérer celle-ci comme étant une finalité à la laïcité relève tout simplement de la bêtise ou de la mauvaise foi.

L’approche de Maclure et Taylor s’inscrit dans le cadre du libéralisme politique qui ne reconnaît de légitimité morale qu’à l’individu. Se réclamant de Locke pour attester l’incompétence de l’État en matière spirituelle et de Rawls  pour nous rappeler les limites de la rationalité à pouvoir définir ce qu’est la vie bonne, l’État libéral se voit donc disqualifiée dans sa capacité et son droit d’affirmer des valeurs communes puisqu’il n’y a que l’individu qui jouit d’une telle autonomie morale. Seules la dignité, les droits de la personne et la souveraineté populaire sont considérées par les auteurs comme des valeurs communes légitimes parce qu’indissociables de toute démocratie.

Ils accusent donc l’État républicain de ne pas être neutre puisqu’il défend une conception séculière du bien qu’ils qualifient de «religion civile» et dans laquelle bon nombre de citoyens religieux risquent de ne pas se reconnaître. Ainsi l’universel est transformé en particulier occidental arrogant et le principe d’égalité des sexes en parti-pris particulier occidental. Maclure et Taylor considèrent que le seul fondement légitime de l’État doit se limiter aux valeurs énoncées dans les chartes qui ne reconnaissent que les droits individuels, refusant donc à la nation québécoise le droit à la reconnaissance, la rabaissant, comme ce fut le cas dans le rapport Bouchard-Taylor, au rang d’une majorité ethnique. Cela fait tout de même beaucoup de refus pour un État libéral qui a la prétention de tout accepter sans faire violence à personne…

Toute définition extrinsèque du bien commun étant exclue, ne reste plus à l’État libéral qu’un seul rôle; celui de la prise en charge du pluralisme religieux de nos sociétés modernes, celui d’harmoniser le vivre-ensemble en protégeant l’expression des différentes conceptions du bien même si elles sont parfois opposées. Cette conception de la neutralité de l’État d’inspiration rawlsienne fait penser à la recette du succès du fromage Le P’tit Québec; le moins de saveur possible pour que tout le monde en mange.

Celle-ci servira de toile de fond  pour promouvoir la laïcité ouverte et justifier ses implications, notamment en ce qui concerne le port de signes religieux dans les institutions publiques. L’argument central est bien connu; l’exigence de neutralité s’adresse aux institutions et non aux individus. Ce serait donc porter atteinte à la liberté de conscience que d’interdire le port de tels signes. Fi du symbolisme, fi du prosélytisme, fi de l’intégrisme.

Dans la deuxième partie du livre, les auteurs vont développer un argumentaire visant à justifier l’obligation juridique d’accommodement dans le cas des croyances religieuses en montrant que celles-ci ne sont pas de simples préférences puisqu’elles sont liées au sentiment d’intégrité morale d’une personne et à l’estime qu’elle se porte à elle-même. Ne pas reconnaître ces croyances, disent les auteurs, équivaudrait à nier l’identité de la personne et lui causer un tort moral irréparable qui contreviendrait à son droit à l’égalité. Maclure et Taylor iront même jusqu’à affirmer qu’en raison du rôle joué dans l’identité morale, le statut des croyances religieuses est particulier et qu’elles doivent donc jouir d’une protection juridique spéciale. Ils se réjouissent d’ailleurs du fait que le seul critère retenu par la cour Suprême soit celui de la sincérité du croyant, les tribunaux n’ayant donc pas à juger des dogmes religieux.

Finalement les auteurs concluent en disant : «Ce type de société exige des citoyens qu’ils fassent abstraction des désaccords moraux et philosophiques, parfois profonds, qu’ils ont avec leurs concitoyens au nom de leur intérêt plus fondamental à vivre dans une société suffisamment stable et harmonieuse.» Et d’ajouter : «… le prix à payer pour vivre dans une société qui protège l’exercice des libertés de conscience et d’expression est d’accepter d’être exposé à des croyances et à des pratiques que nous jugerons fausses, ridicules ou blessantes.» Interdit de juger, interdit de penser. Ce serait faire preuve d’outrecuidance et d’ethnocentrisme. Seul l’individu est souverain. Mais les auteurs se défendent bien de tomber dans le relativisme en disant plutôt se fonder sur le droit à l’égalité garanti par les chartes. Du libéralisme pur jus.

Une telle position n’est pas que formelle en ce qu’elle accorde une présomption de valeur à toutes les cultures. Mais comment fonder cette présomption? C’est Charles Taylor lui-même qui nous donne la réponse dans son livre MulticulturalismeDifférence et démocratie : «L’un des fondements proposés est d’ordre religieux. Herder, par exemple, avait une conception de la divine Providence selon laquelle toute variété de culture n’était pas une pure contingence, mais était censée apporter une plus grande harmonie. Je ne saurais écarter une telle conception.» Voilà que Dieu et le sens du sacré sont réintroduits subrepticement dans l’histoire par le biais de cette divine Providence, voulant que tout soit nécessaire, y compris les cultures qui sont l’œuvre de Dieu. Père, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel! Faut-il s’étonner alors d’une défense de la laïcité ouverte aux religions?

Ce romantisme chrétien qui s’oppose au rationalisme des Lumières et à l’universalité de la raison cartésienne ou kantienne, est le sous-entendu capital de cette laïcité ouverte. Il en est son secret le mieux gardé et son parti-pris le mieux dissimulé…

On associe généralement le totalitarisme à l’État qui écrase l’individu et étouffe sa liberté. C’est essentiellement cette vision orwellienne de l’État qui anime la pensée libérale. Mais permettez-moi de souligner qu’avec cette offensive du religieux sur la base des droits individuels, les bienpensants de la laïcité ouverte nous interdisent de penser et de juger en même temps qu’ils se font les alliés des intégristes les plus virulents dont les penchants et les sympathies pour le totalitarisme ne sont plus à démontrer. Mais évidemment, ceci se passe en 2010 dans une autre galaxie. Loin de chez nous…

Laïcité et liberté de conscience

Jocelyn Maclure et Charles Taylor,

Boréal,

Montréal, 2010, 161 pages

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Philosophie, Politique, Religion