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Dialogue mélien, dialogue européen

Pallas

What Would Thucydides Say About the Crisis in Greece? Il faut lire cet article de circonstances paru dans le New York Times du 1er juillet parce qu’il nous fait comprendre, d’une crise grecque à l’autre, que la politique que l’Europe impose actuellement à la Grèce n’est pas sans rappeler celle qu’Athènes fit subir aux habitants de la petite île de Melos dans l’antiquité pour qu’ils se joignent, contre Sparte, à la Ligue de Délos: «Vous auriez tout intérêt à vous soumettre avant de subir les pires malheurs et nous nous aurions avantage à ne pas vous faire périr». Cette phrase est tirée d’un passage célèbre de La guerre du Péloponnèse de Thucydide, passage que l’on a coutume d’appeler « Le dialogue mélien » (5. 89-111) où est établi sans équivoque ce qu’il en est de la gravité politique:

«Il nous faut, de part et d’autre, ne pas sortir des limites des choses positives ; nous le savons et vous le savez aussi bien que nous, la justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder»

Même s’il n’est pas vraiment possible de supposer que Thrasymaque ait fait partie de la délégation athénienne dépêchée à Melos, on aimerait cependant le croire tant la thèse qu’il soutient dans le livre 1 de La république s’accorde avec la politique terrassante qu’elle est venue annoncer: «Je soutiens, moi, que le juste n’est rien d’autre que l’intérêt du plus fort» (338c).

Mais Thrasymaque précise toute l’extension qu’il donne à sa thèse:

«Or tout gouvernement institue les lois selon son intérêt propre, la démocratie institue des lois démocratiques, la tyrannie, des lois tyranniques, et ainsi pour les autres régimes politiques. Une fois les lois instituées, ils proclament juste pour les gouvernés ce qui de fait correspond à leur intérêt…» (338e).

Alors, qui sera le plus fort ce dimanche 5 juillet, jour du référendum sur « la proposition soumise par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international lors de l’eurogroupe du 25 juin 2015 » ? Qui aura la justice de son côté? La tyrannie des banquiers ou le peuple grec sous l’égide de Pallas Athéna?

BLx

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Lettre de John Maynard Keynes à Martin Coiteux

, Doctorant en Science politique, Le Huffington Post 1/12/2014

Cher Martin,

Je me permets de t’écrire après avoir lu ta dernière affirmation dans les médias. Tu as dit que « la pensée magique ne suffit plus » et que l’austérité est la « seule » solution pour s’attaquer à la « crise » des finances publiques. Pourtant, dans nos discussions passées, il m’avait semblé que nous avions atteint un terrain d’entente à propos de « la pensée magique » que contenait l’austère économie de type laisser-faire qui s’appuyait sur un ensemble d’axiomes indémontrables. Car penser que le retrait de l’État amènerait automatiquement les investisseurs à stimuler l’économie et à « créer » de l’emploi relève non pas de la science, mais de la pensée magique, surtout dans un contexte de stagnation économique. Comme Friedrich Hayek, avec qui j’ai eu mes différends à l’époque, tu disais pourtant lors de nos conversations que l’économie est une science morale (et non une science pure) et tu condamnais tout laisser-faire dogmatique, tout en te méfiant d’une intervention excessive de l’État dans la société. Jusque-là, on pouvait se comprendre.

Mais voilà, tes actions et tes discours me disent que tu as embrassé la pensée magique que tu prêtes à tes opposants. Tu as ainsi quitté la famille libérale pour aller rejoindre Milton Friedman et sa petite bande d’extrémistes, qui sont bien incapables de comprendre quoi que ce soit à la société et à ses fonctions économiques. D’abord parce que ce sont des croyants qui ont adopté le credo du laisser-faire dogmatique, qui nous a si mal servi durant les années 1920 et contre lequel je me suis battu. Puis, n’étant formés qu’en économie, ils ne savent voir le monde qu’avec cette lorgnette. Ce qui les empêche d’émettre des propositions sérieuses sur l’économie, car ils ne connaissent ni la société ni l’État. Ils ne comprennent pas l’interpénétration et l’interdépendance de toutes les sphères humaines.

Ainsi, Friedman et ses disciples peuvent avancer que toute intervention de l’État est néfaste pour la liberté, sans comprendre qu’ils condamnent la majorité à ne pouvoir jouir de cette liberté. Pourtant, un des éléments fondamentaux du libéralisme est que les êtres humains auraient quitté l’état de guerre (l’état de nature) en décidant de former une communauté politique, puis de porter à leur tête un gouvernement qui défendra leurs intérêts. De cette façon, la paix et l’ordre accompagnent la liberté et l’égalité pour permettre que toute communauté soit éthique, viable et stable.

Si tu te rappelles bien, lorsque j’ai écrit en 1936 mon livre Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, c’était à l’époque de la grande dépression. Les gouvernements formatés au laisser-faire dogmatique regardaient passivement la situation en espérant toujours que l’économie se redresserait seule, qu’elle se rééquilibrerait seule, que l’investissement privé reprendrait de lui-même. C’est de « la pensée magique » Martin! La misère et les inégalités se répandaient, la liberté pour la majorité se limitait à celle de mourir de faim, les tensions sociales et politiques s’accroissaient, les gens se méfiaient les uns des autres. Pendant ce temps, les spéculateurs continuaient à s’enrichir en pariant sur l’échec des autres. Les communautés politiques n’étaient plus viables, stables et éthiques ; leurs gouvernements avaient failli à la tâche.

L’épreuve des faits aurait dû conduire les dirigeants à comprendre que les investisseurs privés ne déliaient pas les cordons de leur bourse dans un contexte de crise économique, et ce, peu importe sur les finances publiques sont équilibrées. Formés à l’économie classique, ils n’ont pas su lire attentivement leur Adam Smith, qui n’a mentionné dans son œuvre colossale que trois fois l’expression de la main invisible du marché et qui ne condamnait pas le rôle de l’État dans l’économie. Ils ont aussi négligé l’œuvre de John Stuart Mill qui voyait une interpénétration nécessaire de la liberté individuelle et des contraintes collectives pour qu’une communauté politique soit viable.

On a donc vu apparaître toutes sortes de mouvements politiques (bolchéviques ou fascistes) qui prônaient des solutions radicales et dangereuses pour le libéral que je suis. La population désemparée était de plus en plus interpellée par ces mouvements. Comment reprocher cela au peuple alors que leurs gouvernements libéraux ne défendaient plus les conditions minimales pour que leurs libertés fleurissent? Ma Théorie générale était un traité éthique, pragmatique et stratégique : elle prenait en compte les faits (l’absence d’investissements et la thésaurisation des riches), proposait un mode d’emploi pour sortir de la crise et relancer la demande (l’intervention massive de l’État), cherchait à redonner un peu de dignité à la majorité pour que celle-ci se détourne de ces mouvements politiques extrémistes. Il faut être pragmatique et voir qu’une communauté politique se maintient tant que les personnes qui en font partie y tirent un avantage, bénéficie d’un bien-être minimal qui leur permet de jouir de leurs libertés.

C’est ce pragmatisme que j’ai essayé de faire entrer dans la tête des gagnants de la Première Guerre mondiale lorsqu’ils imposèrent le Traité de Versailles à l’Allemagne vaincue et exsangue. J’ai tenté de leur faire comprendre qu’ils ne mettaient pas en place les conditions de la paix, mais, condamnant le peuple allemand à la misère et à l’humiliation, qu’ils préparaient la prochaine guerre.

Je croyais donc que ces bêtises avaient été laissées derrière nous, qu’elles avaient prouvé leur inefficacité et leur dangerosité, mais voilà qu’elles reviennent avec la force insoupçonnée de l’aveuglement en déchirant le nouveau contrat social qu’avait été l’État-providence. Un gouvernement qui humilie et condamne à la misère son peuple et qui change les termes du contrat sans avoir son accord se met aussi en état de guerre (sociale) avec lui. On peut s’attendre à ce qu’il se lève et exprime sa colère.

Cher Martin, je te le dis en terminant, ta foi déraisonnée envers un austère laisser-faire dogmatique et ta vision purement économique de la communauté t’exile de la famille libérale et te met en mauvaise compagnie, avec Friedman et ses Chicago boys qui craignent davantage l’inflation et l’endettement que le chômage et la misère sociale. Pourtant, ces sont ces derniers qui mènent tout droit à la guerre sociale.

Est-ce cela ton souhait?

J. M. Keynes

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BLx

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Leçon sur la «marchandisation du savoir»

L’éducation à l’ère des «produits cognitifs»

Guillaume Asselin, Le Devoir, 16/04/13

 

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’une revue d’idées afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages du dernier numéro de leur publication. Cette semaine, un extrait d’une recension de La nouvelle école capitaliste, Sous la direction de Christian Laval (La Découverte), publiée dans le dernier numéro de Spirale.
 

On assiste, depuis ces dernières années, à une véritable levée de boucliers contre ce qu’il est désormais convenu d’appeler la « marchandisation du savoir ». On ne compte plus les publications dénonçant cette capture capitaliste des institutions d’enseignement transformées en agences de recherche et de développement publiques au service des entreprises privées, qu’elles sont chargées d’alimenter en « capital humain » afin de répondre aux besoins et aux pressions du marché. Fruit de dix ans de travaux et de réflexions collectifs conduits dans le cadre de séminaires et de recherches ayant déjà donné lieu à plusieurs publications connexes dont il dresse une manière de bilan (Le nouvel ordre éducatif mondial, 2002 ; L’école n’est pas une entreprise. Le néolibéralisme à l’assaut de l’enseignement public, 2003), ce « petit livre de combat » s’inscrit dans le sillage de la sociologie critique des années 1970, dont il revendique l’héritage marxiste en l’actualisant et en l’adaptant au contexte socio-économique contemporain. Le titre lui-même renvoie à L’école capitaliste en France (1971) de Christian Baudelot et Roger Establet qui y analysaient, dans le sillage du livre phare de Bourdieu et J.-C. Passeron (La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, 1970), les mécanismes suivant lesquels une institution à vocation universelle censée former les subjectivités à l’exercice de l’esprit critique s’avérait souvent, en pratique, un outil de reproduction sociale au service des classes et des milieux favorisés. Cependant, l’école, par une sorte de « ruse de la raison scolaire », réussissait tout de même à préserver son autonomie à l’égard des lois du marché et de l’économie. C’est cette autonomie qui est aujourd’hui sérieusement menacée par l’impérialisme néolibéral qui ne fait plus pression sur l’institution de l’extérieur, mais la phagocyte pour désormais la déterminer de l’intérieur, au niveau même de ses structures organisationnelles et de l’orientation donnée à ses programmes.

Le tournant managérial

Cette mutation du monde et de la philosophie de l’éducation trouve sa source dans l’avènement de « l’État managérial » (corporate state) chargé par la droite néolibérale de détrôner, dès les années 1980, l’État providence accusé de tous les maux. À l’idéal républicain et social-démocrate jugé obsolète et passéiste au regard des nouvelles réalités économiques et des défis suscités par la mondialisation, on substitue le culte de la performance et de l’efficacité censé permettre enfin l’entrée dans l’ère de l’innovation et des savoirs d’avenir. Ce démantèlement de l’État social et éducateur ne se limite pas à un simple retrait ou à un simple rétrécissement de son champ d’action, dont il concéderait une part de plus en plus importante au secteur privé. Les institutions restées publiques sont elles-mêmes restructurées sur le modèle de l’entreprise, qui impose sa norme, son vocabulaire et ses outils gestionnaires à l’ensemble des services gouvernementaux […]. C’est cela, le néolibéralisme : « cette logique générale qui impose partout, même dans les sphères a priori les plus éloignées du coeur de l’accumulation du capital, un même système normatif de conduite et de pensée ».

« L’économie de la connaissance », comme le dit bien son nom, tend de plus en plus à faire l’économie de la connaissance et de la formation générale au profit du développement et de la promotion de « compétences clés » (key competences) directement applicables et monnayables sur le marché du travail. Ce qui pourrait n’apparaître que comme un banal glissement sémantique (la substitution des « compétences » aux anciens « savoirs ») recouvre en réalité une véritable professionnalisation du cursus scolaire, où la recherche fondamentale se voit dévaluée au profit de la recherche appliquée. Les savoirs se voient ainsi assimilés à des « produits cognitifs » – des biens de consommation comme les autres – qu’il s’agit de vendre sur le « marché des idées » livré à la logique d’une concurrence mondiale généralisée sommant l’école de se rendre économiquement utile et rentable.

Diabolisation de l’autre

La plus grande force de ce livre est sans nul doute d’éviter le piège de la diabolisation de l’autre dans laquelle se complaît trop souvent une certaine gauche plus radicale et moins nuancée. Les auteurs indiquent d’emblée leur intention de rompre avec ce manichéisme simpliste voulant qu’il faille « sanctuariser » l’école publique contre une marchandisation qui viendrait l’agresser de l’extérieur : « L’école n’est pas la “victime” passive des méchants capitalistes qui l’encerclent et veulent l’envahir. » Tous les acteurs de la scène sociale et éducative (les responsables politiques, la haute administration, les groupes professionnels, les parents d’élèves, les professeurs, les étudiants) sont partie prenante de cette dynamique et sont responsables de la mutation en cours. Il s’agit, pour tous, de savoir comment organiser une résistance efficace […].

Il ne s’agit, au final, ni de verser dans le fatalisme, ni dans la nostalgie. Mais s’il n’y a jamais eu d’âge d’or de l’école, la mutation managériale en cours mine sérieusement le fondement même de ce qui a, au fil de son histoire, assuré la force symbolique de l’institution scolaire et universitaire en tant que foyer de culture et de civilisation : son autonomie et son indépendance à l’égard des pouvoirs tant religieux que politiques et économiques, seules garantes du libre exercice de la pensée critique sans laquelle le citoyen n’est qu’un pion à la merci des sophismes chiffrés du discours dominant, ce « newspeak » (A. Giroux) tablant sur le même éternel cortège de métaphores revampées du vieux taylorisme (compétitivité, excellence, performance, etc.). Contre ce capitalisme sauvage qui aplatit l’humain sous le rouleau compresseur du New Public Management et les mécanismes aveugles et incontrôlés d’un marché élevé au rang de toute-puissante entité, les auteurs invitent à renouer avec l’idéal démocratique, c’est-à-dire avec cette « capacité collective de définir un destin commun » plutôt que de se le laisser dicter par les zélotes de l’industrie et de l’économie.

S’il est un idéal qui vaille la peine d’être défendu, c’est bien celui-là. Et il ne tient bien évidemment qu’à nous qu’il ne soit pas relégué au rang des utopies.

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