Archives de Catégorie: Culture et société

D’un référendum l’autre

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De Québec à Édimbourg

Christian Rioux, Le Devoir, 12/09/14

À une semaine du référendum sur l’indépendance de l’Écosse, les spéculations vont bon train. Alors que la victoire pourrait se jouer dans un mouchoir de poche, chacun y va, au Québec, de ses théories pour expliquer le regain du nationalisme écossais alors que son équivalent québécois est aujourd’hui à bout de souffle.

Le premier serait « civique », entend-on dire, alors que le second aurait l’affreux défaut d’être « ethnique » et « refermé sur lui-même ». Ceux qui connaissent l’Écosse savent pourtant qu’il y a beaucoup plus de tartans à Glasgow que de ceintures fléchées à Montréal et que le programme du Scottish National Party n’est pas si différent de celui du PQ depuis 30 ans. On aura compris que ces jugements péremptoires visent d’abord à nourrir la petite polémique locale. Comme si l’on pouvait attribuer l’échec historique de 50 ans de nationalisme québécois — car c’est bien de cela qu’il s’agit — à quelques revirements tactiques ou électoralistes.

Ceux qui veulent comprendre le dynamisme du nationalisme écossais feraient mieux de se tourner vers l’Histoire. On ne comprend rien à l’Écosse si l’on ne sait pas que, comme la Catalogne, elle a déjà été indépendante. Le Québec n’était même pas dans les limbes que l’Écosse, alliée à la France dès 1295, était un royaume dont l’indépendance conquise de haute lutte fut reconnue par Londres en 1328. Contrairement aux Québécois, les Écossais n’ont jamais été véritablement conquis. En 1603, l’accession de Jacques 1er au trône d’Angleterre peut même être considérée comme une annexion de la Grande-Bretagne par le royaume d’Écosse. Nation reconnue depuis toujours, les Écossais sont plutôt dans la situation d’un peuple qui songe à récupérer ses billes en se retirant de l’Union que lui imposa l’Angleterre en 1707.

Les Québécois, eux, n’ont jamais eu de billes à échanger et une partie d’entre eux n’est toujours pas convaincue d’appartenir à une nation distincte. Contrairement à l’Écosse, au Québec, l’Acte d’union (1840) et celui de l’Amérique du Nord britannique (1867) sont venus sceller la Conquête d’une poignée de colons qui n’avaient pas eu le temps de se percevoir comme un peuple. Autre différence essentielle, dès le XVIIe siècle, grâce à son université, Édimbourg fut un haut lieu de la Renaissance européenne, comme en témoigneront l’économiste Adam Smith et le philosophe David Humes. On ne trouve pratiquement pas trace de telles Lumières au Québec où les rares étincelles furent noyées dans le sang en 1837-1838. Pire, le Québec deviendra le refuge de tous les réactionnaires qui fuient la République et la Révolution, loyalistes américains et religieux français réfractaires confondus.

On l’aura compris, l’idée d’être « nés pour un petit pain » n’a jamais effleuré l’esprit des Écossais. Contrairement au Québec qui sera marginalisé pendant deux siècles culturellement, économiquement et politiquement au sein de l’Union puis de la Confédération, l’Écosse a bénéficié de son union avec l’Angleterre en participant largement à l’entreprise coloniale. À titre d’exemple, ce sont des Écossais qui ont fondé la plupart des grandes banques canadiennes. On a beau chercher, on ne trouve pas de grande banque canadienne-française en Inde. On n’imagine pas non plus le leader souverainiste écossais Alex Salmond raconter sans broncher, comme le fit récemment Lucien Bouchard, que ses fils l’ont traité de « loser ».

Si le nationalisme écossais a des racines plus profondes que le nationalisme québécois, il affronte aussi un ennemi moins redoutable. La renaissance de l’identité écossaise entre les deux guerres est liée au déclin de l’Empire britannique. Aujourd’hui, l’Écosse affronte un Royaume-Uni depuis longtemps revenu de ses rêves de grandeur où le nationalisme anglais est plus que moribond. Ce n’est pas le cas du nationalisme« canadian »qui peut être virulent et perçoit l’indépendance du Québec comme une atteinte impardonnable à l’unité canadienne. Octobre 1970 est là pour en témoigner. L’esprit orangiste qui prévaut à Ottawa fait plus penser à l’Ulster qu’à l’Angleterre. Contrairement au Canada, celle-ci s’est d’ailleurs engagée de bonne foi à respecter la volonté exprimée par une majorité de 50 % plus un des électeurs. Rappelons de plus que les Écossais ne vivent pas à 30 km de la frontière américaine.

Voilà pourquoi, quel que soit le résultat du référendum, les Écossais ont toutes les chances d’en sortir gagnants. Si le Oui perd de justesse, il est évident que l’Écosse obtiendra de nouvelles concessions de Londres. Au Canada, les échecs référendaires de 1980 et de 1995 ont plutôt entraîné un raidissement de la politique revancharde d’Ottawa et une réduction des compétences et de la liberté du Québec.

Ces échecs provoquent aujourd’hui un effondrement du nationalisme québécois qui se retrouve dans une situation qui n’est pas sans rappeler l’ère préduplessiste du régime corrompu de Louis-Alexandre Taschereau. Bref, Québécois et Écossais n’ont ni la même histoire ni les mêmes ennemis. Surtout, les Écossais n’ont jamais cultivé cette haine d’eux-mêmes qui est une spécialité véritablement québécoise.

BLx

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Barcelone: Manif en V

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Virginie Simoneau-Gilbert, étudiante en Histoire et civilisation, sur la route de l’autodétermination des peuples.

11 septembre 2014 : Le drapeau québécois géant devant l’Arc de Triomf, Barcelone, et bon nombre de Catalans venus prendre photos et vidéos avec le fleurdelisé.
Vous trouverez davantage de photos en cliquant sur le lien suivant :https://www.facebook.com/media/set/?set=a.1529685157243713.1073741837.1523700971175465&type=1
— à Barcelone.

Plus d’un million de Catalans sont descendus dans la rue jeudi pour réclamer la tenue d’un référendum sur l’indépendance de la province espagnole. Une demande rejetée par Madrid.

 

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Philippe Couillard manque de…

Constitution : Philippe Couillard, le cocu content

L’argument suivant lequel un échec constitutionnel affaiblirait le Québec ne tient pas la route. C’est quand le Québec ne revendique rien qu’il perd son rapport de force.

 , L’actualité, 8/09/14

 

Philippe Couillard multiplie les sorties sur la question constitutionnelle par les temps qui courent.

Samedi dernier, lors d’une visite de Stephen Harper dans la Vieille Capitale, il a jeté l’anathème à ceux qui «croient que la fuite, le déni ou l’isolement sont une solution valable».Les journalistes présents ont conclu que ces propos faisaient référence à une volonté de réintégrer le giron constitutionnel, ce qu’a confirmé l’entourage du chef libéral.

Le lendemain, toutefois, après qu’un porte-parole du premier ministre Harper eut affirmé qu’Ottawa n’avait aucunement l’intention de rouvrir ce débat, l’intéressé semblaitrétropédaler. Blâmant les journalistes de l’avoir mal compris, il assurait n’avoir jamais voulu soulever cette question.

Pourtant, c’est bien de cette affaire dont il a fait état le 28 août dernier, lors d’une rencontre du Conseil de la fédération, à Charlottetown. Il avait alors rappelé que le rapatriement de 1982 et l’échec de Meech constituaient des «événements négatifs significatifs». Ces questions, avait-il ajouté, sont «importantes, mais non prioritaires».

Ineptie libérale : de Bolduc à Couillard

Il y a eu beaucoup de variation et d’incohérence dans les déclarations du chef libéral sur ce sujet.

Par exemple, comment une chose peut-elle être à la fois importante, mais pas prioritaire ? Un peu plus et on croirait entendre les inepties d’Yves Bolduc lorsqu’il dit que les enfants ne mourront pas si on cesse d’acheter des livres pour les bibliothèques scolaires.

Personne ne semble donc prendre Philippe Couillard au sérieux, et pour cause. Au moment de son arrivée à la tête du PLQ, en mars 2013, il a affirmé qu’il souhaitait que le Québec adhère à la Constitution de 1982 en 2017, date du 150e anniversaire de la Confédération. Selon lui, il fallait «reprendre l’initiative de la discussion».

Trois semaines plus tard, il a repris ce refrain lors de la publication de mon livre, La Bataille de Londres, en disant que, le moment venu, le PLQ aurait des revendications à faire valoir.

Un an plus tard, en pleine campagne électorale, son discours était soudainement plus nuancé. «Je n’initierai pas de démarche constitutionnelle… On ne mettra pas le Québec dans une situation d’être affaibli… Il faut que ça vienne du reste du pays». Le chef libéral en avait profité pour rappeler que nous ne sommes pas «un peuple opprimé, assiégé, humilié, malgré ce que le Parti québécois essaie de nous faire croire».

Ces prises de position méritent plusieurs commentaires, en commençant par le fait que nous ne soyons pas un peuple opprimé. Absolument. Sauf que ce n’est pas la question.

Ce n’est pas parce que les Québécois ne sont pas traités comme les peuples baltes sous l’ex-URSS qu’il faudrait que nous n’ayons aucune demande, constitutionnelle ou autre, face au reste du pays.

À ce compte, quand Philippe Couillard dénonce le déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces (dont le Québec subit les contrecoups), le premier ministre fédéral pourrait lui répondre qu’il n’a pas à se plaindre. Après tout, le statut des Québécois ne se compare aucunement à ceux des Noirs américains à l’époque de la ségrégation.

Par ailleurs, l’argument suivant lequel un échec constitutionnel affaiblirait le Québec ne tient pas la route. C’est quand le Québec ne revendique rien qu’il perd son rapport de force. Les fédéraux savent qu’ils peuvent passer outre : notre gouvernement envoie le message qu’il ne dira ni ne fera rien.

En réalité, le Québec a les moyens de faire bouger les choses, ou à tout le moins d’exprimer vraiment son mécontentement.

Philippe Couillard a annoncé qu’il participerait aux célébrations du 150e anniversaire de la Confédération, en 2017. C’est une erreur. Il devrait rectifier le tir en rendant sa présence conditionnelle.

La loi constitutionnelle de 1982 a enlevé des pouvoirs au Québec, qui avaient été obtenus en 1867 — et ce, après les fausses promesses de Trudeau lors du référendum, lequel a pu compter sur la complicité de la Cour suprême pour enlever au Québec son droit de veto. Le premier ministre pourrait réclamer qu’on redonne au Québec ses pouvoirs de 1867, sans quoi le siège du Québec sera vide lors des célébrations de la Confédération.

Tout cela serait surtout symbolique, mais ce serait la moindre des choses. Dans les circonstances actuelles, le chef du gouvernement québécois ne doit pas aller jouer les cocus contents à l’occasion des cérémonies de 2017.

La porte du Sénat

Si, par ailleurs, Philippe Couillard souhaite vraiment du changement, il devrait se servir de la question du Sénat pour l’obtenir.

En avril dernier, la Cour suprême a déclaré que le gouvernement fédéral ne pouvait seul le réformer ou l’abolir. Il doit pour cela négocier un amendement constitutionnel avec l’appui des provinces, sept pour une simple réforme et toutes s’il veut débarrasser le pays de la chambre haute.

Stephen Harper s’est dit déçu de la décision, rappelant qu’une majorité de Canadiens s’oppose au statu quo en souhaitant soit une réforme, soit une abolition du sénat.

Il y a là une porte qui pourrait s’ouvrir. Si le chef du gouvernement québécois est sérieux, il peut faire adopter par l’Assemblée nationale une résolution constitutionnelle, laquelle proposerait une réforme ou une abolition du Sénat, et ce, en échange de demandes inspirées du Lac Meech.

En vertu du renvoi à la Cour suprême sur la sécession, Ottawa et les provinces anglophones seraient alors dans l’obligation de négocier. Évidemment, rien ne garantirait le succès de l’affaire, mais pour la première fois depuis longtemps, les astres sont un tant soit peu alignés.

Cependant, le gouvernement libéral ne va jamais se lancer dans une telle affaire — pas plus qu’il n’osera poser d’autres gestes, ne serait-ce que de nature symbolique —, car il a renoncé depuis longtemps à faire reconnaître notre statut distinct.

La vérité est que la politique constitutionnelle au Québec est devenue une forme de folklore, surtout du côté du PLQ ou de la CAQ et, dans une moindre mesure, au PQ. Quand vient le temps des élections, on prétend que la Constitution demeure une affaire importante, et les programmes des partis y font référence.

Une fois élu, on bombe le torse pour livrer ce message d’affirmation au Canada anglais. Et après avoir exécuté cette figure imposée, on s’empresse de s’écraser jusqu’à la prochaine campagne électorale.

* * *

À propos de Frédéric Bastien

Frédéric Bastien est professeur d’histoire au Collège Dawson et l’auteur de La Bataille de Londres : Dessous, secrets et coulisses du rapatriement constitutionnel. Il détient un doctorat en histoire et politique internationale de l’Institut des hautes études internationales de Genève.

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Pour faire réfléchir Stephen Harper

 

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De l’heureuse impuissance à l’amoindrissement de soi

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LE TRAITÉ DE PARIS

Au mépris de la loi

Christian Néron, Le Devoir 05/09/2014

Sur le plan juridique, le beau document qu’on nous vante est beaucoup plus près du torchon que du trésor

Au-delà d’une querelle de symboles entre le Canada, la France et le Québec, l’exposition d’un « trésor unique, rare et précieux » aura lieu à partir du 22 septembre, soit environ un mois avant la visite du président de France, François Hollande. Le responsable de l’événement, Michel Côté, directeur du Musée de la civilisation, espère que l’exposition de cette pièce d’archives — l’original du traité de Paris de 1763 — sera l’occasion « de réfléchir au contexte et aux conséquences » de ce traité qui a cédé le Canada et les Canadiens à Sa Majesté britannique, George III.

M. Côté nous informe que ce document est si précieux qu’il ne pourra être exposé plus d’une dizaine de jours, qu’un conservateur viendra tout exprès de France pour en garantir la sécurité, qu’il est même exclu de l’envoyer à Montréal pour l’exposer à la Bibliothèque nationale. Bref, le directeur nous laisse sur l’impression que le traité de Paris est une sorte de relique, un trésor sacré, un peu comme s’il s’agissait d’un fragment précieux de la vraie croix du Christ.

En tant qu’avocat et historien du droit, j’ai souvent eu l’occasion « de réfléchir au contexte et aux conséquences » du traité en question. Loin d’y découvrir un trésor, je n’y ai constaté, sur le plan juridique, qu’un vilain torchon, une cession de droits conclue au mépris de la loi, au préjudice du Canada et des Canadiens. De toute évidence, le soi-disant trésor n’a rien ajouté à la gloire de la France. Bien au contraire ! Voici pourquoi.

Sur le plan juridique, ce traité a contrevenu à deux règles de droit : la première est celle de « l’incessibilité » des sujets du roi de France ; la deuxième, celle de « l’inaliénabilité et de l’imprescriptibilité » du domaine de la Couronne.

« Incessibilité » : née du droit féodal, elle a été appliquée pendant des siècles et a constitué la pierre d’achoppement de bien des traités puisqu’elle permettait au chancelier et aux magistrats du Parlement de Paris de s’opposer à l’enregistrement de tout traité jugé contraire à une loi fondamentale. Mais qu’entend-on par « incessibilité » des sujets du roi ?

Cette règle de droit tient son origine du « contrat de fief » entre le suzerain et son vassal. Dans cette relation, la foi de chacun constitue la substance du contrat et la base de l’organisation politique. En conséquence, nul homme n’est tenu à quelque obéissance en dehors d’un engagement personnel, explicite et exclusif. Au fil du temps, des légistes ont joué d’influence pour faire glisser le concept de contrat personnel en celui d’engagement collectif. Du contrat entre le suzerain et son vassal, on est tout doucement passé au contrat collectif entre le roi et ses sujets. Toutefois, l’obligation de loyauté et de fidélité continuait à former l’essence même de la relation.

Mais à l’image de notre contrat civil actuel, le droit de résiliation unilatérale était proscrit. Toute rupture unilatérale était illégale et constituait un bris de fidélité, un acte de trahison, et ce, tant de la part du souverain que du sujet.

En 1763, Louis XV était libre de conclure des traités avec qui il l’entendait, mais dans les limites de la loi. En vertu de la règle de « l’incessibilité », il ne pouvait céder un seul de ses sujets sans son consentement. Une décision unilatérale de sa part constituait un bris de fidélité, voire un acte de trahison. Impuissant à changer la loi qui prescrivait l’incessibilité de ses sujets, Louis XV ne pouvait donc en faire le trafic à la manière de simples marchandises. En droit, nul ne peut céder sans titre ! Bref, la cession des Canadiens sans leur aval constituait un excès de puissance.

La deuxième règle, « l’inaliénabilité et de l’imprescriptibilité » : là encore, il s’agit d’une institution du droit féodal où des légistes ont joué d’influence afin d’assimiler le domaine privé du roi à celui du domaine public du droit romain, inaliénable et imprescriptible. Ainsi, au fil du temps, les rois de France, pressés par leurs vassaux, influencés par des légistes, ont adopté la doctrine romaine du domaine public, laquelle acquit le statut de loi fondamentale du royaume.

Des précédents du XIIIe siècle attestent déjà de la vigueur du principe. À titre d’illustration, un légiste au service de Philippe VI de Valois, Pierre de Cugnières, soutenait devant une assemblée de barons que le roi était impuissant à aliéner quelque partie de son domaine au motif qu’il n’en avait pas la propriété. Cette loi fondamentale du royaume le tenait dans « une heureuse impuissance à s’amoindrir lui-même ».

Lors de la guerre de Cent Ans, la règle a été invoquée à maintes reprises. Lorsque Jean II le Bon, prisonnier des Anglais, voulut céder des parties de territoire à Édouard III, un climat de guerre civile s’est vite propagé parmi ses vassaux. Le chroniqueur Jean Froissart le rapportait comme suit : « Combien que le roy les quitta de foy et d’hommage… disoient les aulcuns qu’il n’appartenoit mye à lui de quitter et que par droict il ne le pouvoit faire. » Au siècle suivant, un légiste du nom de Jean de Terre Rouge soutient que la Couronne de France n’est pas la propriété du roi, mais un« fidéicommis dévolu à l’aîné de la maison royale ». Philippe Pot synthétise en une formule heureuse l’essence même de la royauté : « La royauté française est la dignité, et non la propriété du prince. » […]

Au même effet, on pourrait rappeler les nombreuses péripéties autour de la captivité de François 1er aux mains de Charles Quint et les obstacles mis à la conclusion du traité de Madrid. Également, on pourrait citer les rebondissements entourant les négociations du traité d’Utrecht et les scènes dramatiques lors de son enregistrement en mars 1713. Tous ces événements attestent de la force et de la pérennité de règles de droit rattachées à la notion de lois fondamentales du royaume.

En 1763, les mêmes lois fondamentales subsistaient, inchangées, jamais modifiées. Elles s’appliquaient aux Canadiens en tant que sujets, et au Canada en tant que domaine public. Le roi, habile à conclure des traités, était tenu de le faire dans les limites de son autorité.

Le statut juridique du Canada et des Canadiens avait d’ailleurs été défini dès 1663 par l’adoption de l’édit de création du Conseil souverain. Colbert, désireux d’uniformiser et de rationaliser le droit français, avait décidé de faire un premier pas en dotant le Canada du système légal en vigueur dans le ressort territorial du Parlement de Paris. Ce système avait l’avantage d’être à la fois le mieux connu et le plus moderne de France.

Compte tenu du système légal en force au Canada, Louis XV se trouvait dans « l’heureuse impuissance » de trahir ses sujets Canadiens en les cédant unilatéralement, et de « s’amoindrir lui-même » en cédant une partie de son domaine public. Mais influencé par des conseillers qui trouvaient que le Canada avait déjà coûté trop cher, il a tout cédé au mépris des lois, pourtant tout aussi fondamentales au Canada qu’en France. Bref, le directeur du Musée de la civilisation exagère beaucoup en nous présentant le traité de Paris comme un trésor unique, rare et précieux. Sur le plan juridique, le beau document qu’il nous vante est beaucoup plus près du torchon que du trésor.

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Beaucoup de «tech» mais pas de «biblio»

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Une bibliothèque sans livres

Florida Poly renverse le modèle multimillénaire

Stéphane Baillargeon, Le Devoir, 2/09/14

En consultant un dictionnaire (en ligne ou en papier), on apprend qu’un paradoxe, selon l’étymologie, désigne une idée contre (para) l’opinion (doxa). C’est aussi une proposition qui semble contenir une contradiction, ou une absurdité, comme le paradoxal couteau de Lichtenberg, objet « sans lame auquel ne manque que le manche ».

La nouvelle magnifique bibliothèque de la Florida Polytechnic University, Florida Poly ou FPU, située à Lakeland, pousse le paradoxe au paroxysme. Le grand édifice blanc ne contient aucun ouvrage traditionnel, pas de gros volumes encyclopédiques, aucun manuel scolaire, aucun dictionnaire ni recueil de textes, monographies ou thèses savantes imprimés sur du bon vieux papier. En plus, dans cette bibliothèque sans livres, les usagers sont encouragés à briser le silence, à travailler en équipe et à utiliser à fond tous les bidules modernes de la communication. Bref, c’est une bibliothèque et ce n’en est plus une. C’est même plus qu’une médiathèque. C’est bel et bien un paradoxe.

Les quelque 550 étudiants ont commencé à en prendre possession du lieu la semaine dernière, avec la rentrée des classes. « C’est fascinant d’observer comment les étudiants utilisent l’espace, explique au Devoir Kathryn Miller, directrice de la nouvelle bibliothèque. Nous, du personnel, nous y sommes depuis environ un mois et nous l’apprécions beaucoup. Les étudiants apportent une énergie supplémentaire et permettent d’éprouver les choix qui ont été faits. »

La directrice Miller donne alors l’exemple du mobilier original. « Les meubles sont dessinés pour permettre aux usagers d’interagir, d’échanger entre eux. Cet équipement permet en fait de hausser le niveau de collaboration entre les étudiants et finalement le niveau d’apprentissage lui-même. »

L’entrevue téléphonique planifiée a été légèrement retardée par l’étirement d’une rencontre avec un groupe d’étudiants. « Ils étudient en mathématiques. Je leur ai expliqué comment ils peuvent utiliser les outils numériques à leur disposition, mais je les ai aussi encouragés à échanger entre eux au sein de la bibliothèque. C’est toute une nouvelle manière de concevoir et d’occuper un espace traditionnellement réservé à la lecture de livres en silence. »

eBooks

Des livres en fait, il s’en trouve là aussi, mais sous une forme dématérialisée. La collection numérique comptant environ 135 000 ouvrages peut être consultée sur place et de partout dans le monde après une connexion au portail de l’institution universitaire.

« Notre université prépare ses étudiants pour un monde du travail dominé par la technologie de pointe, dit encore Mme Miller. Nous voulons leur donner une expérience directe et approfondie de cette réalité. Cette option fondamentale de l’université devient aussi celle de sa bibliothèque. »

Le traditionnel comptoir de service a été rebaptisé « success desk ». Les usagers sont encouragés à se passer de papier à toutes les étapes de la formation, y compris quand il s’agit de présenter des travaux universitaires. Des livres imprimés, à l’ancienne, peuvent être obtenus et prêtés après une demande auprès des onze autres universités du réseau floridien.

Les informations numérisées offrent de grands avantages comparatifs. Les recherches se simplifient énormément et les découvertes accidentelles d’informations pertinentes se multiplient. En plus, les collections numériques, modulables à volonté, peuvent s’adapter quasi instantanément aux demandes des usagers. Par contre, la technologie vieillit rapidement et les abonnements aux sources numériques, contrôlés par une poignée de grandes entreprises, coûtent cher.

Le fond et la forme

Il ne s’agit pas d’une première mondiale. The BiblioTech, entièrement dédiée aux eBooks, a été inaugurée il y a un an à Santiago au Texas. Les livres dématérialisés peuvent y être empruntés (avec lectrices numériques), cinq à la fois, pour une période de deux semaines. La médiathèque de la NASA fonctionne aussi sur ce modèle sans papier.

Par contre la bibliothèque du XXIe siècle de la FPU perpétue en la renouvelant la tradition des lieux de savoirs sublimes. Une bibliothèque, avec ou sans livres, doit encore et toujours être bien faite et bien pleine. Au fond, le fond et la forme ne font qu’un. Au fond, on peut juger un livre à sa couverture comme on doit juger une bibliothèque à ses murs et sa toiture. C’est un autre paradoxe.

Celui-là suscite l’admiration. L’édifice ovale et blanc de la bibliothèque de la Florida Poly semble découpé dans la dentelle de marbre. On y reconnaît immédiatement la touche de l’Espagnol Santiago Calatrava, la structure ajourée, les formes harmonieuses, la pureté blanchâtre dominante.

Calatrava a imaginé tout le campus. Le résultat fait rêver avec ses constructions futuristes déposées au milieu d’un lac artificiel lui-même entouré d’une magnifique forêt. On se croirait dans un décor d’une planète idyllique d’une planète de la série de films La guerre des étoiles.

« Nous avons choisi de construire un lieu autour d’une collection dématérialisée pour apprendre à nos étudiants à travailler avec des outils numériques, comment les utiliser pour trouver de l’information, mais aussi comment la stocker et comment la lire, conclut la directrice Miller. Nous formons des alphabètes numériques. »

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La Fiction Historique, l’Histoire fictive

À lire en ayant présents à l’esprit certains passage de la Poétique d’Aristote…

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AUTOUR DU RÉCENT ESSAI DE LOUIS HAMELIN

Fabriquer l’Histoire

Jonathan Livernois, Le Devoir, 27/08/14

Faits, fictions, souvenirs, oublis : où est la vérité quand on se met à fabriquer, à récupérer l’Histoire ? L’essayiste Jonathan Livernois et Louis Hamelin en discutent autour du récent essai de ce dernier.

Quand le gouvernement fédéral décide que le Musée canadien des civilisations devient le Musée canadien de l’histoire, on se dit que la connaissance du passé est entre de bonnes mains. Tout dépend, bien sûr, de l’histoire qu’on choisit : Thérèse Casgrain en a récemment fait les frais. À une époque où les politiciens font bien ce qu’ils veulent et où les historiens ne rejoignent que rarement un large public, on souhaite que les romanciers s’y donnent à coeur joie. Pas pour camper un décor nostalgique où « il était une fois des gens heureux ». Mais bien plutôt pour que ça fasse mal. À ce titre, Louis Hamelin en connaît un bon bout, surtout après son roman La constellation du lynx (Boréal, 2010). Son essai qui paraît ces jours-ci aux Presses de l’Université de Montréal, Fabrications, lui permet d’aborder ces questions cruciales que sont notre rapport à la vérité, notre rapport à la fiction, notre rapport à toutes les récupérations officielles ou non de l’histoire, cette bête sensible.

La Crise d’octobre est, comme plusieurs événements de notre histoire nationale, un véritable panier de crabes. La mort de Pierre Laporte est-elle un accident ou un meurtre ? Les autorités policières connaissaient-elles les planques des felquistes à Saint-Hubert et à Montréal-Nord ? Ça prenait un romancier, pas gêné pour deux sous et tenace comme Hamelin, pour s’en mêler. Le roman peut-il dire vrai ? Peut-il viser plus juste que l’histoire des historiens ? Partant de deux interprétations de l’enlèvement par les Brigades rouges du président du Conseil italien, Aldo Moro, en 1978, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de Pierre Laporte, l’écrivain révèle crûment l’alternative : ou bien on accepte l’idée que quelqu’un va finir par dire toute la vérité sur la Crise d’octobre ou bien on tient le pari qu’il n’y a que des vérités partielles qui se contredisent et s’entrechoquent.

Fabrications est la démonstration que, dans un contexte où personne n’offre de réponses satisfaisantes, écrire un roman est la seule façon de nettoyer, autant que faire se peut, les écuries d’Augias. L’auteur l’écrit : « J’en suis tranquillement venu à la conclusion que la fiction officielle devait être combattue par la fiction. » Plus encore, il s’agira pour lui d’écrire un roman « heuristique », publié « expressément pour heurter les conceptions bien établies des historiens patentés ». Ses idées sont claires : les autorités policières, sous le couvert d’une soi-disant inefficacité, en savaient beaucoup plus long sur les felquistes qu’elles ne voulaient le dire. Elles les laissèrent manoeuvrer pour mieux se discréditer. La conclusion de l’écrivain sur la mort de Pierre Laporte est lourde de conséquences : « La mort de Laporte fut bien, aucun doute là-dessus, le résultat d’une sorte d’accident… Le noeud de l’affaire, c’est qu’on permit à cet accident d’arriver. » Hamelin est convaincant, malheureusement.

Inventions

Cet essai est lucide, souvent drôle et particulièrement inventif. Il n’empêche qu’une question s’impose : si le roman a été le lieu de toutes ces révélations, pourquoi choisir l’essai pour boucler la boucle ? On a l’impression qu’il existe, chez Hamelin, une différence de degré entre le roman et l’essai, comme si ce dernier genre se rapprochait davantage du « réel ». On ne joue plus ? Hamelin discute avec son alter ego fictif, Samuel Nihilo, qui était au coeur de son roman La constellation du lynx. Nihilo lui rappelle que ce qu’il dit n’est pas nouveau, qu’il tenait des propos semblables dans le roman. Hamelin répond tout de go : « Ouais, mais de le répéter ici, dans un essai, ça me fait drôle. » Comme si le romancier avait tout à coup l’impression de se mettre à nu, de ne plus avoir d’abri littéraire. Mais, pourtant, l’essai n’est-il pas un autre genre tout aussi fictif que le roman ? Hamelin, en entrevue, confie son désaccord : « L’essai est “ construit ”, bien sûr, comme tout texte littéraire, c’est une fabrication, ce qui n’entraîne nullement qu’il doive être considéré comme fictif à l’instar d’un roman. »Pourtant, l’écrivain, inspiré notamment par Norman Mailer, utilise des techniques romanesques pour construire son essai : café partagé avec son alter ego Nihilo, narration à la troisième personne, faux entretien téléphonique avec Réjean Tremblay, en train d’écrire un nouvel épisode de ScoopVIII, et transformation du professeur de littérature Jacques Pelletier en « personnage d’autofiction ». Quoi qu’Hamelin en dise, l’essai est bel et bien traversé de fictions.

On retiendra notamment une scène ironique où Hamelin donne à lire un extrait du « scénario » que Réjean Tremblay est en train d’écrire. Scoop VIII – Le Bleuet fait des p’tits : on retrouve le personnage qu’interprétait jadis Roy Dupuis, le journaliste playboy Michel Gagné. Par une étonnante coïncidence, ce Gagné enquête aussi sur la Crise d’octobre. Tout à coup, le faux personnage de Tremblay devient une sorte de double d’Hamelin. Et nous voilà tous plongés dans un pastiche de série B ou un mauvais roman policier. Rien de tout cela n’était donc sérieux ? Du carton-pâte ?Fabrications serait un jeu d’écrivain, en somme.

Il n’y a pas grand-chose de réglé au sortir de Fabrications. Quand on repense à Octobre, ça fait toujours aussi mal. C’est sans doute la principale qualité de cet essai, qui n’en manque pourtant pas. D’ailleurs, il a reçu le prix Études françaises 2014. L’un des premiers lauréats de ce prix fut Gaston Miron, à qui on avait ainsi arraché L’homme rapaillé. C’était en 1970, quelques mois avant son arrestation et celle de 450 personnes, tandis que le gouvernement canadien venait de voter la loi sur les mesures de guerre…

Louis Hamelin, Fabrications: essai sur la fiction et l’histoire, Presses de l’Université de Montréal, 2014

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Le nihilisme carnavalesque et baroque des frères Chapman

«Les jambes poilues de Dieu, Ronald McDonald crucifié, une orgie de squelettes nazis psychotiques et des mannequins KKK en chaussettes rayées arc-en-ciel. Voilà quelques uns des flash-back que pourraient avoir les visiteurs après avoir fait l’expérience de Come and see, la dernière exposition des artistes britanniques Jake et Dino Chapman.»

Cheryl Sim, Commissaire, DHC/ART

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Jake & Dino Chapman, Come and see, DHC/ART

Mouvements: Idées clés pour comprendre

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Racisme et Patriotisme aux USA

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Crise de Ferguson

Lorsque le patriotisme suit la couleur de la peau

Francis Langlois – Chercheur associé à l’Observatoire des États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand,

La répression menée par les autorités policières dans les rues de Ferguson au Missouri depuis la mort de Michael Brown contraste avec le traitement que le rancher Cliven Bundy a reçu en avril dernier lorsque lui et ses comparses, armés de fusils d’assaut, ont résisté à la saisie de son bétail par des agents fédéraux. Cette saisie était justifiée par des impôts impayés par Bundy, une somme s’élevant à plus d’un million de dollars, alors que celui-ci profitait des terres que le fédéral met à la disposition de certains éleveurs à un prix plus que modique.

Devant la menace, les agents fédéraux ont reculé. La situation a été désamorcée après une douzaine de jours de confrontation par le shérif du comté. Bundy comme ses acolytes s’en sont sortis indemnes et libres. Malgré la violence et la culpabilité de ceux-ci, les médias conservateurs, Fox en tête, ont appuyé la cause de Bundy et ont récupéré sa rhétorique antigouvernementale et libertarienne affirmant qu’ils résistaient à un gouvernement illégitime et oppressif. Au plus fort de sa popularité, certains politiciens républicains, suivant les médias, ont qualifié Bundy de « patriote ». Le rancher, direct et frondeur, a toutefois perdu tout son capital de sympathie, du moins officiellement, lorsqu’il a étalé son racisme une semaine plus tard en affirmant notamment qu’il se demandait si les jeunes Afro-Américains n’étaient pas mieux de vivre sous le régime esclavagiste du XIXe siècle que sur les subsides du gouvernement actuel.

Comment un homme armé jusqu’aux dents ayant menacé des agents fédéraux et promouvant la révolte populaire a-t-il pu être qualifié de « patriote » alors que les manifestants de Ferguson montrant eux aussi leur remise en question de l’autorité publique, sans armes toutefois, ne le sont pas ?

Aux États-Unis, la couleur de la peau influence non seulement la réaction de la police, mais aussi le discours utilisé par les acteurs, les médias et la classe politique lors d’affrontements publics. En effet, si personne ne qualifie les habitants de Ferguson de « patriotes », il faut dire que les manifestants ne se présentent pas ainsi, car l’imaginaire patriotique américain actuel ne les rejoint pas.

Pour l’instant, les symboles qui peuplent cet imaginaire — pensons aux Minutemen ayant combattu lors de la Révolution ou encore aux cowboys ayant conquis l’Ouest, par exemple — sont monopolisés par la droite blanche masculine se retrouvant notamment dans le Tea Party ou la NRA, ce qui explique en grande partie pourquoi les minorités visibles boudent ces mouvements.

Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter à la lutte pour les droits civiques menée dans les années 1960 par les minorités visibles, les femmes, les homosexuels, et surtout à la réaction des années 1970. À ce moment, tous les gains obtenus par ces groupes sont présentés par la droite et ses organes médiatiques comme étant une perte de privilège pour une autre minorité, les hommes blancs de la classe moyenne.

Outre cette perte de privilège, le discours conservateur accuse les bénéficiaires des réformes des années 1960 d’être aux crochets du gouvernement fédéral, et donc, d’être des parasites vivant sur les impôts payés par ces mêmes hommes blancs. Afin de mobiliser sa base électorale, la droite a récupéré tous les symboles patriotiques en les associant à un passé idéalisé dans lequel l’ordre social et la liberté de tous sont assurés et encadrés par l’homme blanc, ce à quoi Bundy faisait référence en parlant de l’esclavage.

Pour ceux ayant obtenu la reconnaissance de leurs droits depuis les années 1960, les symboles traditionnels du patriotisme sont au mieux teintés de paternalisme, au pire de domination et d’exploitation, ce qui explique pourquoi les manifestants de Ferguson ne se réclament pas du patriotisme de Cliven Bundy.

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« Le crayon est plus puissant que le clavier »

Bannir l’ordinateur des classes

Il faut vivre sous une cloche ou être un amish coincé entre un cheval, une lampe à huile et l’année 1712 — celle de l’édit d’expulsion de France de ce groupe religieux anabaptiste par Louis XIV — pour ne pas s’en être rendu compte : tablette, ordinateur portable, téléphone dit intelligent ont placé l’humanité, depuis quelques années, devant de nouveaux possibles, oui ! Des beaux, des gros, des chics, mais avec l’un qui est sans doute un plus perceptible que les autres : la distraction.

Expérimentez-le pour voir, en cherchant à lire un texte long sur une tablette, avec, pas très loin, un compte Twitter ouvert, une page Facebook qui interpelle, des alertes de son média préféré, l’annonce de la naissance d’un nouveau monstre dans le jeu de monstre de ses enfants, et une soudaine envie de consulter la météo ou d’aller voir si quelqu’un a « aimé » la nouvelle photo de son profil.

Environnement loufoque ? Sans l’ombre d’un doute. Et du coup, plusieurs enseignants se demandent, avec une voix un peu plus forte que par le passé, dirait-on, si cet univers hyperconnecté, dans sa forme distractive, mérite bel et bien d’être amené et/ou cultivé dans les écoles et universités. Dans les pages du magazine TheNew Yorker, un prof, Dan Rockmore, se posait la question il y a quelques semaines en invitant même les siens à un peu plus d’esprit critique et de scepticisme devant la présence d’ordinateurs portables devant les élèves dans les salles de cours. L’homme évoquait d’ailleurs un débat lancé le printemps dernier par l’un de ses collègues, enseignant dans un département d’informatique, et qui, pour mener convenablement sa mission d’enseignement et transmission de connaissance, a décidé d’interdire purement et simplement l’usage de portables pendant ses cours, après y avoir succombé, comme bien d’autres, avec ouverture d’esprit, curiosité et l’impression de bien faire pour être en harmonie avec son temps.

Audacieux ? Plutôt, même si cette résistance à la pression du présent, aux sirènes de la modernité, et à ces courants de mode portés par des gourous souvent intéressés, trouve facilement sa justification dans la science. Celle qui se partage encore très bien sur du papier et s’enseigne encore très bien dans des amphithéâtres.

Prenez cette étude de la Cornell University, pilotée par Helene Hembrooke et Geri Gay, qui, en 2003, a mesuré les capacités d’apprentissage de deux groupes. L’un allait en cours avec un ordinateur portable. L’autre n’en avait pas. Le but était de voir comment le sacro-saint principe du multitâche transformait les environnements d’enseignement.

Résultat : les élèves déconnectés de l’écran l’étaient beaucoup moins de la matière enseignée et l’ont même démontré en obtenant de bien meilleures notes que les autres lors d’un examen-surprise. Notons qu’à l’époque, Facebook, et ses sources de distraction en milieu scolaire, n’avait même pas encore été inventé.

Plus près de nous, dans une étude intitulée « Le crayon est plus puissant que le clavier », deux profs de psychologie de l’université de Princeton et de l’Université de Californie — un État américain où le clavier est aussi répandu dans la population locale que les faux seins dérivés du silicium — ont mis en lumière un drôle de paradoxe. Les élèves qui prennent des notes de cours avec l’aide d’un ordinateur collectent plus d’information que ceux qui le font avec un crayon sur du papier. Mais ils s’en souviennent moins et sont un peu moins habiles à faire des liens entre plusieurs concepts exposés en cours.

Le duo de chercheurs évoque d’ailleurs, pour expliquer la disparité, un principe de « zombie-transcription » qui viendrait naturellement avec le clavier : on tape dessus, de manière un peu mécanique, devenant, par le fait même, dans certains contextes, une extension de la machine, alors que c’est l’inverse qui devrait plutôt se jouer. À la main, les données sont, elles, plus texturées et s’inscrivent dans une logique de rappel, de mémorisation et de manipulation abstraite plus efficace, exposent-ils dans un papier publié en avril dernier dans les pages du journal de l’Association for Psychological Science.

Bannir les ordinateurs des classes : l’idée devient dans ce contexte de moins en moins folle. Sans doute avec raison. Mais elle ne devrait surtout pas laisser croire qu’il faut aussi bannir toutes les technologies du monde de l’éducation, un raccourci mental et pratiqué par quelques vieux esprits de ce milieu, dont le présent ne pourrait certainement pas se satisfaire. Le développement de cours massifs en ligne (les MOOC comme on dit en anglais), l’apparition d’applications didactiques pour apprendre les mathématiques, la géographie, l’histoire, la programmation, dans des environnements ludiques, sont certainement là pour témoigner d’une tendance contre laquelle toute opposition ne peut être que vaine.

Un combat perdu d’avance même, surtout lorsque ces nouvelles formes de transmission de la connaissance auront fini par démontrer que ce qui nuit finalement le plus à l’apprentissage, ce n’est peut-être pas l’ordinateur, mais la façon que le monde de l’éducation a, pour le moment, de chercher à l’inscrire dans de vieilles pratiques en s’étonnant que cela ne fonctionne pas.

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Oh Captain! My Captain!

Robin Williams 1951-2014

O Captain! My Captain! our fearful trip is done;
The ship has weather’d every rack, the prize we sought is won;
The port is near, the bells I hear, the people all exulting,
While follow eyes the steady keel, the vessel grim and daring:

But O heart! heart! heart!

O the bleeding drops of red,

Where on the deck my Captain lies,

Fallen cold and dead.

O Captain! My Captain! rise up and hear the bells;
Rise up—for you the flag is flung—for you the bugle trills;
For you bouquets and ribbon’d wreaths—for you the shores a-crowding;
For you they call, the swaying mass, their eager faces turning;

Here captain! dear father!

This arm beneath your head;

It is some dream that on the deck,

You’ve fallen cold and dead.

My Captain does not answer, his lips are pale and still;
My father does not feel my arm, he has no pulse nor will;
The ship is anchor’d safe and sound, its voyage closed and done;
From fearful trip, the victor ship, comes in with object won;

Exult, O shores, and ring, O bells!

But I, with mournful tread,

Walk the deck my captain lies,

Fallen cold and dead.

Walt Withman (1819-1892), poème composé en hommage à Abraham Lincoln, assassiné le 14 avril 1865.

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Lire sur du papier

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Lire sur du papier pour mieux comprendre

Mélanie Loisel, Le Devoir, 16/08/14

Ils sont encore nombreux, les amoureux de la lecture, à aimer tenir dans leurs mains un livre en papier qu’ils peuvent serrer, feuilleter et même sentir au besoin. Ces derniers réfractaires aux technologies numériques vont donc être heureux d’apprendre que la lecture d’un texte en papier permet d’avoir une meilleure et plus complète compréhension que la lecture d’un texte numérique. C’est du moins ce que révèle une nouvelle étude de chercheurs norvégiens et canadiens effectuée au Centre de lecture de l’Université de Stavanger en Norvège.

Dans cette étude, les chercheurs précisent que la lecture sur une tablette numérique a l’avantage de se faire beaucoup plus rapidement, mais notre mémoire retient moins longtemps les informations lues sur un écran numérique. Pour en arriver à cette conclusion, une classe de 72 élèves de 4e secondaire a été divisée en deux, où la moitié des élèves ont dû lire un texte en format PDF et l’autre moitié en format papier. Les élèves devaient par la suite répondre à un questionnaire pour évaluer leur compréhension du contenu. Et les résultats ont clairement démontré que la compréhension des textes était beaucoup plus développée chez les élèves ayant lu les versions papier.

Selon les scientifiques, la texture, l’odeur, l’épaisseur, la couverture et la quatrième de couverture d’un livre permettent aux lecteurs d’établir une meilleure « carte mentale du texte »,ce qui facilite leur compréhension. Des recherches précédentes avaient d’ailleurs démontré que plus un texte est long, plus la carte mentale est importante.

Lorsqu’une personne lit sur une tablette électronique, il lui est donc impossible d’avoir une idée de la longueur d’un texte, alors qu’une ou deux pages peuvent s’afficher sur son écran. De plus, la sensation de toucher un écran du bout de ses doigts n’est pas la même que celle de la texture du papier qui, elle, est beaucoup plus stimulante. La chercheuse en chef Anne Mangen constate que cette expérience a permis de prouver qu’il y a vraiment un lien entre le corps et l’esprit. Dans le fond, elle a démontré que le cerveau apprend beaucoup mieux quand une personne peut à la fois toucher et voir son livre.

Mais comme les technologies sont devenues incontournables, Mme Mangen croit qu’il faudra voir dans l’avenir à développer davantage des outils qui permettront d’augmenter l’expérience sensorielle des lecteurs pour assurer leur compréhension du contenu. D’ici là, le bon vieux livre en papier demeure encore la meilleure chose à se mettre sous la main.

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Lettre d’Émile Zola à la jeunesse

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En ce 12 août, journée internationale de la jeunesse, cette lettre d’Émile Zola écrite dans la tourmente de «l’affaire Dreyfus»:

– Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui courez en bandes par les rues, manifestant au nom de vos colères et de vos enthousiasmes, éprouvant l’impérieux besoin de jeter publiquement le cri de vos consciences indignées?

Allez-vous protester contre quelque abus du pouvoir, a-t-on offensé le besoin de vérité et d’équité, brûlant encore dans vos âmes neuves, ignorantes des accommodements politiques et des lâchetés quotidiennes de la vie ?

Allez-vous redresser un tort social, mettre la protestation de votre vibrante jeunesse dans la balance inégale, où sont si faussement pesés le sort des heureux et celui des déshérités de ce monde ?

Allez-vous, pour affirmer la tolérance, l’indépendance de la raison humaine, siffler quelque sectaire de l’intelligence, à la cervelle étroite, qui aura voulu ramener vos esprits libérés à l’erreur ancienne, en proclamant la banqueroute de la science ?

Allez-vous crier, sous la fenêtre de quelque personnage fuyant et hypocrite, votre foi invincible en l’avenir, en ce siècle prochain que vous apportez et qui doit réaliser la paix du monde, au nom de la justice et de l’amour ?

– Non, non ! Nous allons huer un homme, un vieillard, qui, après une longue vie de travail et de loyauté, s’est imaginé qu’il pouvait impunément soutenir une cause généreuse, vouloir que la lumière se fasse et qu’une erreur soit réparée, pour l’honneur même de la patrie française !

Ah, quand j’étais jeune moi-même, je l’ai vu, le Quartier latin, tout frémissant des fières passions de la jeunesse, l’amour de la liberté, la haine de la force brutale, qui écrase les cerveaux et comprime les âmes. Je l’ai vu, sous l’Empire, faisant son oeuvre brave d’opposition, injuste même parfois, mais toujours dans un excès de libre émancipation humaine. Il sifflait les auteurs agréables aux Tuileries, il malmenait les professeurs dont l’enseignement lui semblait louche, il se levait contre quiconque se montrait pour les ténèbres et pour la tyrannie. En lui brûlait le foyer sacré de la belle folie des vingt ans, lorsque toutes les espérances sont des réalités, et que demain apparaît comme le sûr triomphe de la Cité parfaite.

Et, si l’on remontait plus haut, dans cette histoire des passions nobles, qui ont soulevé la jeunesse des écoles, toujours on la verrait s’indigner sous l’injustice, frémir et se lever pour les humbles, les abandonnés, les persécutés, contre les féroces et les puissants. Elle a manifesté en faveur des peuples opprimés, elle a été pour la Pologne, pour la Grèce, elle a pris la défense de tous ceux qui souffraient, qui agonisaient sous la brutalité d’une foule ou d’un despote. Quand on disait que le Quartier latin s’embrasait, on pouvait être certain qu’il y avait derrière quelque flambée de juvénile justice, insoucieuse des ménagements, faisant d’enthousiasme une oeuvre du coeur. Et quelle spontanéité alors, quel fleuve débordé coulant par les rues !

Je sais bien qu’aujourd’hui encore le prétexte est la patrie menacée, la France livrée à l’ennemi vainqueur, par une bande de traîtres. Seulement, je le demande, où trouvera-t-on la claire intuition des choses, la sensation instinctive de ce qui est vrai, de ce qui est juste, si ce n’est dans ces âmes neuves, dans ces jeunes gens qui naissent à la vie publique, dont rien encore ne devrait obscurcir la raison droite et bonne ? Que les hommes politiques, gâtés par des années d’intrigues, que les journalistes, déséquilibrés par toutes les compromissions du métier, puissent accepter les plus impudents mensonges, se boucher les yeux à d’aveuglantes clartés, cela s’explique, se comprend. Mais elle, la jeunesse, elle est donc bien gangrenée déjà, pour que sa pureté, sa candeur naturelle, ne se reconnaisse pas d’un coup au milieu des inacceptables erreurs, et n’aille pas tout droit à ce qui est évident, à ce qui est limpide, d’une lumière honnête de plein jour !

Il n’est pas d’histoire plus simple. Un officier a été condamné, et personne ne songe à suspecter la bonne foi des juges. Ils l’ont frappé selon leur conscience, sur des preuves qu’ils ont cru certaines. Puis, un jour, il arrive qu’un homme, que plusieurs hommes ont des doutes, finissent par être convaincus qu’une des preuves, la plus importante, la seule du moins sur laquelle les juges se sont publiquement appuyés, a été faussement attribuée au condamné, que cette pièce est à n’en pas douter de la main d’un autre. Et ils le disent, et cet autre est dénoncé par le frère du prisonnier, dont le strict devoir était de le faire ; et voilà, forcément, qu’un nouveau procès commence, devant amener la révision du premier procès, s’il y a condamnation. Est-ce que tout cela n’est pas parfaitement clair, juste et raisonnable ? Où y a-t-il, là-dedans, une machination, un noir complot pour sauver un traître ? Le traître, on ne le nie pas, on veut seulement que ce soit un coupable et non un innocent qui expie le crime. Vous l’aurez toujours, votre traître, et il ne s’agit que de vous en donner un authentique.

Un peu de bon sens ne devrait-il pas suffire ? A quel mobile obéiraient donc les hommes qui poursuivent la révision du procès Dreyfus ? Écartez l’imbécile antisémitisme, dont la monomanie féroce voit là un complot juif, l’or juif s’efforçant de remplacer un juif par un chrétien, dans la geôle infâme. Cela ne tient pas debout, les invraisemblances et les impossibilités croulent les unes sur les autres, tout l’or de la terre n’achèterait pas certaines consciences. Et il faut bien en arriver à la réalité, qui est l’expansion naturelle, lente, invincible de toute erreur judiciaire. L’histoire est là. Une erreur judiciaire est une force en marche : des hommes de conscience sont conquis, sont hantés, se dévouent de plus en plus obstinément, risquent leur fortune et leur vie, jusqu’à ce que justice soit faite. Et il n’y a pas d’autre explication possible à ce qui se passe aujourd’hui, le reste n’est qu’abominables passions politiques et religieuses, que torrent débordé de calomnies et d’injures.

Mais quelle excuse aurait la jeunesse, si les idées d’humanité et de justice se trouvaient obscurcies un instant en elle ! Dans la séance du 4 décembre, une Chambre française s’est couverte de honte, en votant un ordre du jour « flétrissant les meneurs de la campagne odieuse qui trouble la conscience publique ». Je le dis hautement, pour l’avenir qui me lira, j’espère, un tel vote est indigne de notre généreux pays, et il restera comme une tache ineffaçable. « Les meneurs », ce sont les hommes de conscience et de bravoure, qui, certains d’une erreur judiciaire, l’ont dénoncée, pour que réparation fût faite, dans la conviction patriotique qu’une grande nation, où un innocent agoniserait parmi les tortures, serait une nation condamnée. « La campagne odieuse », c’est le cri de vérité, le cri de justice que ces hommes poussent, c’est l’obstination qu’ils mettent à vouloir que la France reste, devant les peuples qui la regardent, la France humaine, la France qui a fait la liberté et qui fera la justice. Et, vous le voyez bien, la Chambre a sûrement commis un crime, puisque voilà qu’elle a pourri jusqu’à la jeunesse de nos écoles, et que voilà celle-ci trompée, égarée, lâchée au travers de nos rues, manifestant, ce qui ne s’était jamais vu encore, contre tout ce qu’il y a de plus fier, de plus brave, de plus divin dans l’âme humaine !

Après la séance du Sénat, le 7, on a parlé d’écroulement pour M. Scheurer-Kestner. Ah oui ! quel écroulement, dans son coeur, dans son âme ! Je m’imagine son angoisse, son tourment, lorsqu’il voit s’effondrer autour de lui tout ce qu’il a aimé de notre République, tout ce qu’il a aidé à conquérir pour elle, dans le bon combat de sa vie, la liberté d’abord, puis les mâles vertus de la loyauté, de la franchise et du courage civique.

Il est un des derniers de sa forte génération. Sous l’Empire, il a su ce que c’était qu’un peuple soumis à l’autorité d’un seul, se dévorant de fièvre et d’impatience, la bouche brutalement bâillonnée, devant les dénis de justice. Il a vu nos défaites, le coeur saignant, il en a su les causes, toutes dues à l’aveuglement, à l’imbécillité despotiques. Plus tard, il a été de ceux qui ont travaillé le plus sagement, le plus ardemment, à relever le pays de ses décombres, à lui rendre son rang en Europe. Il date des temps héroïques de notre France républicaine, et je m’imagine qu’il pouvait croire avoir fait une œuvre bonne et solide, le despotisme chassé à jamais, la liberté conquise, j’entends surtout cette liberté humaine qui permet à chaque conscience d’affirmer son devoir, au milieu de la tolérance des autres opinions.

Ah bien, oui ! Tout a pu être conquis, mais tout est par terre une fois encore. Il n’a autour de lui, en lui, que des ruines. Avoir été en proie au besoin de vérité, est un crime. Avoir voulu la justice, est un crime. L’affreux despotisme est revenu, le plus dur des bâillons est de nouveau sur les bouches. Ce n’est pas la botte d’un César qui écrase la conscience publique, c’est toute une Chambre qui flétrit ceux que la passion du juste embrase. Défense de parler ! Les poings écrasent les lèvres de ceux qui ont la vérité à défendre, on ameute les foules pour qu’elles réduisent les isolés au silence. Jamais une si monstrueuse oppression n’a été organisée, utilisée contre la discussion libre. Et la honteuse terreur règne, les plus braves deviennent lâches, personne n’ose plus dire ce qu’il pense, dans la peur d’être dénoncé comme vendu et traître. Les quelques journaux restés honnêtes sont à plat ventre devant leurs lecteurs, qu’on a fini par affoler avec de sottes histoires. Et aucun peuple, je crois, n’a traversé une heure plus trouble, plus boueuse, plus angoissante pour sa raison et pour sa dignité.

Alors, c’est vrai, tout le loyal et grand passé a dû s’écrouler chez M. Scheurer-Kestner. S’il croit encore à la bonté et à l’équité des hommes, c’est qu’il est d’un solide optimisme. On l’a traîné quotidiennement dans la boue, depuis trois semaines, pour avoir compromis l’honneur et la joie de sa vieillesse, à vouloir être juste. Il n’est point de plus douloureuse détresse, chez l’honnête homme, que de souffrir le martyre de son honnêteté. On assassine chez cet homme la foi en demain, on empoisonne son espoir ; et, s’il meurt, il dit : « C’est fini, il n’y a plus rien, tout ce que j’ai fait de bon s’en va avec moi, la vertu n’est qu’un mot, le monde est noir et vide ! »

Et, pour souffleter le patriotisme, on est allé choisir cet homme, qui est, dans nos Assemblées, le dernier représentant de l’Alsace-Lorraine ! Lui, un vendu, un traître, un insulteur de l’armée, lorsque son nom aurait dû suffire pour rassurer les inquiétudes les plus ombrageuses ! Sans doute, il avait eu la naïveté de croire que sa qualité d’Alsacien, son renom de patriote ardent seraient la garantie même de sa bonne foi, dans son rôle délicat de justicier. S’il s’occupait de cette affaire, n’était-ce pas dire que la conclusion prompte lui en semblait nécessaire à l’honneur de l’armée, à l’honneur de la patrie ? Laissez-la traîner des semaines encore, tâchez d’étouffer la vérité, de vous refuser à la justice, et vous verrez bien si vous ne nous avez pas donnés en risée à toute l’Europe, si vous n’avez pas mis la France au dernier rang des nations !

Non, non ! les stupides passions politiques et religieuses ne veulent rien entendre, et la jeunesse de nos écoles donne au monde ce spectacle d’aller huer M. Scheurer-Kestner, le traître, le vendu, qui insulte l’armée et qui compromet la patrie !

Je sais bien que les quelques jeunes gens qui manifestent ne sont pas toute la jeunesse, et qu’une centaine de tapageurs, dans la rue, font plus de bruit que dix mille travailleurs, studieusement enfermés chez eux. Mais les cent tapageurs ne sont-ils pas déjà de trop, et quel symptôme affligeant qu’un pareil mouvement, si restreint qu’il soit, puisse à cette heure se produire au Quartier latin !

Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir ! Cent ans après la Déclaration des droits de l’homme, cent ans après l’acte suprême de tolérance et d’émancipation, on en revient aux guerres de religion, au plus odieux et au plus sot des fanatismes ! Et encore cela se comprend chez certains hommes qui jouent leur rôle, qui ont une attitude à garder et une ambition vorace à satisfaire. Mais, chez des jeunes gens, chez ceux qui naissent et qui poussent pour cet épanouissement de tous les droits et de toutes les libertés, dont nous avons rêvé que resplendirait le prochain siècle ! Ils sont les ouvriers attendus, et voilà déjà qu’ils se déclarent antisémites, c’est-à-dire qu’ils commenceront le siècle en massacrant tous les juifs, parce que ce sont des concitoyens d’une autre race et d’une autre loi ! Une belle entrée en jouissance, pour la Cité de nos rêves, la Cité d’égalité et de fraternité ! Si la jeunesse en était vraiment là, ce serait à sangloter, à nier tout espoir et tout bonheur humain.

Ô jeunesse, jeunesse ! Je t’en supplie, songe à la grande besogne qui t’attend. Tu es l’ouvrière future, tu vas jeter les assises de ce siècle prochain, qui, nous en avons la foi profonde, résoudra les problèmes de vérité et d’équité, posés par le siècle finissant. Nous, les vieux, les aînés, nous te laissons le formidable amas de notre enquête, beaucoup de contradictions et d’obscurités peut-être, mais à coup sûr l’effort le plus passionné que jamais siècle ait fait vers la lumière, les documents les plus honnêtes et les plus solides, les fondements mêmes de ce vaste édifice de la science que tu dois continuer à bâtir pour ton honneur et pour ton bonheur. Et nous ne te demandons que d’être encore plus généreuse, plus libre d’esprit, de nous dépasser par ton amour de la vie normalement vécue, par ton effort mis entier dans le travail, cette fécondité des hommes et de la terre qui saura bien faire enfin pousser la débordante moisson de joie, sous l’éclatant soleil. Et nous te céderons fraternellement la place, heureux de disparaître et de nous reposer de notre part de tâche accomplie, dans le bon sommeil de la mort, si nous savons que tu nous continues et que tu réalises nos rêves.

Jeunesse, jeunesse ! Souviens-toi des souffrances que tes pères ont endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, avoir une opinion et l’exprimer publiquement, c’est que tes pères ont donné de leur intelligence et de leur sang. Tu n’es pas née sous la tyrannie, tu ignores ce que c’est que de se réveiller chaque matin avec la botte d’un maître sur la poitrine, tu ne t’es pas battue pour échapper au sabre du dictateur, aux poids faux du mauvais juge. Remercie tes pères, et ne commets pas le crime d’acclamer le mensonge, de faire campagne avec la force brutale, l’intolérance des fanatiques et la voracité des ambitieux. La dictature est au bout.

Jeunesse, jeunesse ! Sois toujours avec la justice. Si l’idée de justice s’obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de nos codes, qui n’est que la garantie des liens sociaux. Certes, il faut la respecter, mais il est une notion plus haute, la justice, celle qui pose en principe que tout jugement des hommes est faillible et qui admet l’innocence possible d’un condamné, sans croire insulter les juges. N’est-ce donc pas là une aventure qui doive soulever ton enflammée passion du droit ? Qui se lèvera pour exiger que justice soit faite, si ce n’est toi qui n’es pas dans nos luttes d’intérêts et de personnes, qui n’es encore engagée ni compromise dans aucune affaire louche, qui peux parler haut, en toute pureté et en toute bonne foi ?

Jeunesse, jeunesse ! Sois humaine, sois généreuse. Si même nous nous trompons, sois avec nous, lorsque nous disons qu’un innocent subit une peine effroyable, et que notre coeur révolté s’en brise d’angoisse. Que l’on admette un seul instant l’erreur possible, en face d’un châtiment à ce point démesuré, et la poitrine se serre, les larmes coulent des yeux. Certes, les gardes-chiourme restent insensibles, mais toi, toi, qui pleures encore, qui dois être acquise à toutes les misères, à toutes les pitiés ! Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s’il est quelque part un martyr succombant sous la haine, de défendre sa cause et de le délivrer ? Qui donc, si ce n’est toi, tentera la sublime aventure, se lancera dans une cause dangereuse et superbe, tiendra tête à un peuple, au nom de l’idéale justice ? Et n’es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient des aînés, des vieux, qui se passionnent, qui fassent aujourd’hui ta besogne de généreuse folie ?

– Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l’espoir de vos vingt ans ?

– Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice !

Émile Zola, 1897

Source: Des Lettres

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Abeilles en péril

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«On croit qu’il y a passage de là au Japon»

iroquois imageGuerrier iroquois dessiné par Jacques Grasset de Saint-Sauveur au XVIIIe siècle. La scalpation a profondément marqué l’imaginaire du Nouveau Monde.

Il y a 325 ans, le massacre de Lachine

Oubliée par les manuels d’histoire, l’attaque des Iroquois a été un tournant dans les relations avec les Premières Nations

Jean-François Nadeau, Le Devoir 05/08/14

Les gens de Montréal ont peur. À quelques kilomètres de leur ville fortifiée, du côté de Lachine, des colons ont été massacrés par les Iroquois. Presque toutes les maisons sont détruites.

C’était il y a 325 ans, le 5 août 1689. On dit longtemps dans la colonie que ce fut « l’année du massacre ». La population montréalaise en est très fortement ébranlée. La seule vision des orphelins que les autorités ramènent à Montréal suffit déjà à jeter l’effroi. Même des religieux prennent peur. Pour calmer les esprits, on en retourne d’ailleurs certains en France.

Le massacre de Lachine, longtemps souligné dans les manuels d’histoire des écoles, est à peu près oublié aujourd’hui. Pourtant, il s’agit bien d’un moment charnière qui met notamment en lumière les relations entretenues avec les Premières Nations au cours des terribles guerres franco-iroquoises.

Les Iroquois frappent alors les expéditions commerciales qui progressent chez eux, vers les Grands Lacs, « les Pays d’en haut ». Avec d’autres, le marquis Jacques de Denonville, appuyé par l’intendant de la colonie Jean Bochard de Champigny, mène une offensive au nom du roi. À Québec, l’intendant vient d’ailleurs d’installer un buste de Louis XIV afin que les sujets puissent apprécier les traits de leur maître.

Denonville est donc chargé de mener une expédition militaire contre ces autochtones. Des soldats réguliers, des miliciens et aussi des Amérindiens constituent le corps expéditionnaire. Ils attaquent les Tsonnontouans, une des cinq nations iroquoises. Connu aujourd’hui sous le nom de Sénécas, ce peuple résiste tout d’abord à la surprise grâce à sa maîtrise du terrain et de son sens de l’escarmouche. Mais les Sénécas cèdent bientôt devant la poussée guerrière de l’armée coloniale constituée de plus d’un millier d’hommes.

massacre imageEstampe Massacre et incendie à Lachine, 1689, 1925-1950

Le 14 juillet 1687, dans cette vaste quête qui vise à assurer le contrôle du territoire de la traite des fourrures, Denonville et ses hommes attaquent le village de Ganondagan. Ce centre majeur de la vie des Sénécas tombe. Torche à la main, les troupes de Denonville détruisent les habitations autant que les réserves de nourriture. Ils feront de même partout où ils passent, ne faisant pas de quartier.

Au fort Frontenac, aujourd’hui Kingston, Denonville rassemble tous les Iroquois qu’il peut capturer sur son chemin. Le fort lui-même sert de traquenard. Ces prisonniers sont envoyés à Montréal pour y être expédiés ensuite en France, où ils seront contraints, s’ils survivent jusque-là, à ramer dans les galères de la couronne. Une trentaine de ces prisonniers parviennent finalement outre-Atlantique. Certains reviendront.

Contre-attaque

L’année suivante, dans la nuit du 5 août, les Iroquois profitent d’un temps orageux pour s’approcher de Lachine. Ils frappent à leur tour sans pitié.

Sur 77 maisons que compte alors Lachine, 56 sont rasées. Plusieurs colons sont massacrés, d’autres sont enlevés. Deux cents morts et blessés disent certaines sources. Beaucoup moins, affirment d’autres. Reste qu’en cette année 1689 les incursions iroquoises reprennent de plus belle au coeur même de la colonie française.

Plusieurs villages de la région de Montréal sont attaqués au cours de cette guerre terrible qui touche à son terme avec la Grande Paix de Montréal en 1701. Mais en attendant, une véritable psychose s’installe. Derrière chaque arbre se cache-t-il un Iroquois ?

L’historienne Louise Deschêne estimait possible qu’un dixième des hommes de la colonie de ces années-là ait péri lors d’attaques amérindiennes. C’est énorme.

Le rêve de Lachine

Le massacre de Lachine augmentera encore la charge symbolique que porte ce haut lieu de l’histoire d’Amérique qu’est Lachine. Situé au bord des rapides, Lachine est aussi la marque d’un rêve sur lequel percute la réalité.

Pour ceux qui exploraient plus en avant les suites du grand fleuve, trouver un passage vers l’Orient plutôt que vers les peaux de castor avait été la raison d’être de ces hommes.

Samuel de Champlain espère être le premier à trouver de ce côté un passage vers les Indes. Mais il doit rebrousser chemin à cause des rapides, qu’il baptisa Sault-Saint-Louis. Ses guides lui apprennent néanmoins qu’au-delà de ces barrières d’eau vive se trouvent trois grandes mers d’eau douce. Le rêve continue…

Sur les cartes d’époque, comme celle de Jean Guérard en 1634, on inscrit dans le vaste espace indéfini qui va au-delà des Grands Lacs, qu’il se trouve là une clé qui ouvre les portes de l’Asie. Guérard écrit dans les limbes de sa carte qu’on « croit qu’il y a passage de là au Japon ».

Cavelier de La Salle cherchera lui aussi dans les eaux tumultueuses du Saint-Laurent en amont de Montréal ce fameux passage vers l’Orient qui doit mener aux épices, à l’or, à la soie. L’installation de sa seigneurie de Saint-Sulpice débute à compter de 1666, mais l’aventurier vendit tout à Lachine pour poursuivre ailleurs, jusque dans sa mort au milieu du désert du Texas, sa folle quête de fortune.

Cette fascination pour l’Orient dont le nom même de Lachine témoigne encore est traduite merveilleusement par Jean Nicolet, un des coureurs des bois de Sameul de Champlain. Nicolet avait découvert le premier les Ouinipigous, dont l’orthographe anglaise Winnebagos s’est désormais imposée. Le chef de cette tribu invita Nicolet à un banquet. Certain d’être là au coeur d’un protocole chinois, Nicolet revêt pour l’occasion son plus beau vêtement qu’il a soigneusement apporté dans ses bagages : une précieuse robe chinoise brodée de fleurs et d’oiseaux. Il est probable que cet habit vraiment très rare avait transité comme d’autres vers l’Europe par quelque missionnaire. En Europe, ces robes ne pouvaient être acquises qu’à des prix exorbitants. Mais un aventurier qui souhaitait découvrir un nouveau passage vers l’Orient pouvait-il s’éviter d’en acheter une et risquer ainsi d’entraver le protocole qu’il imaginait être celui de ses hôtes ? Ces robes chinoises étaient donc un accessoire essentiel pour soutenir le regard qu’avaient sur eux-mêmes ces hommes prêts à tout, même à donner et à connaître des massacres.

C’était le 5 août 1689, il y a 325 ans : pour les gens de la colonie française d’Amérique, ce fut « l’année du massacre ».

BLx

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