Archives de Catégorie: Histoire

Michel Brault 1928-2013

Pour la suite du monde, un film sublime.

Pour-la-suite-du-monde_681_LG

«Documentaire poétique et ethnographique sur la vie des habitants de l’Isle-aux-Coudres rendue d’abord par une langue, verte et dure, toujours éloquente, puis par la légendaire pêche au marsouin, travail en mer gouverné par la lune et les marées. Un véritable chef-d’oeuvre du cinéma direct.»

http://www.onf.ca/film/pour_la_suite_du_monde/

Les autres films de Michel Brault disponibles ici sur le site de l’ONF.

Les Ordres, un autre grand film de Michel Brault et pour lequel il a reçu le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1975, un film qu’il n’a pas tourné pour l’Office National du Film du Canada… Il s’agit en effet d’un film politique qui dénonce l’emprisonnement arbitraire de nombreux citoyens lors des événements d’Octobre en 1970.

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Art, Cinema, Culture et société, Histoire, Politique, Uncategorized

Féminisme et « processus rationnel de sécularisation »

Fragile, la liberté féminine

Boucar Diouf, La Presse 21/09/13

Dans cette saga qui divise profondément la société québécoise, les médias nous montrent régulièrement des figures de jeunes femmes qui, dans leur désir légitime de contestation identitaire, affirment très fort être femme voilée et libre. La dernière que j’ai entendue s’appelait Fatima et elle se disait aussi féministe.

Je ne veux absolument pas philosopher sur le voile, sa symbolique ou son histoire parce qu’il est vrai que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. Loin de moi donc, Fatima, l’idée de poser un quelconque jugement sur tes valeurs ou de m’insurger contre tes certitudes.

Ceci dit, je ne peux résister à la tentation de te rappeler qu’être à la fois jeune, femme voilée et libre dans ses choix est un grand privilège qui impose aussi un certain devoir de mémoire à celle qui le scande.

Il est en effet long et laborieux, Fatima, le chemin vers cette liberté féminine aujourd’hui à la portée de toutes. Si on veut comprendre toute l’histoire, disait mon grand-père, mieux vaut avoir lu celle qui précède avant d’écrire celle qui suit.

Elle a commencé en Occident avec les assauts des penseurs des Lumières contre l’obscurantisme et la superstition. Ils étaient philosophes, architectes, intellectuels et humanistes de toutes disciplines à rebondir sur les idées de la Renaissance et à harceler le christianisme pour le rendre plus égalitaire et moins violent. Lorsqu’en 1095, le pape Urbain II a béni les chevaliers à partir de la ville de Clermont, devenue Clermont-Ferrand, le «tu ne tueras point» biblique, aujourd’hui universel, n’incluait pas le camp des infidèles qui avaient le croissant lunaire comme symbole. Au contraire, dans leur désir de libérer Jérusalem, les croisés avaient pour mission de les massacrer.

Il a donc fallu, Fatima, le travail colossal de bien des catalyseurs de changement pour faire basculer la chrétienté du Moyen Âge à la Renaissance et ensuite au Siècle des Lumières. Une lumière qui allait rester très terne pour les femmes, jusqu’à ce que le mouvement féministe déclare une guerre de tranchées aux phallocraties occidentales. Son objectif? En finir avec l’assujettissement, l’infantilisation, la marginalisation et la mise sous tutelle dont les femmes ont toujours été victimes, en grande partie à cause de la religion.

Parce qu’il faut savoir, Fatima, que les trois religions abrahamiques que sont l’islam, le christianisme et le judaïsme n’ont pas été très tendres avec la féminité. Si tu ne me crois pas, je te conseille de retourner dans la Genèse revisiter l’épisode de Sodome et Gomorrhe, où le personnage de Loth offre en pâture ses deux filles vierges à la population pour protéger les anges qui séjournaient chez lui. Ou mieux encore, regarde comment Abraham terrorisé s’est comporté avec sa femme Sarah devant le pharaon!

Cette supposée volonté divine de faire de la femme une servante de son homme sera la principale cible de cette révolution féminine. Une injustice qui amènera Simone de Beauvoir à proclamer que la féminité était plus le fait d’une construction sociale que d’une prédestinée génétique. Dans Le deuxième sexe, cette grande dame écrira d’ailleurs la tirade la plus subversive du féminisme: on ne naît pas femme, on le devient.

Des Simone de Beauvoir, Fatima, il y en a eu dans tous les pays. Au Québec, elles s’appellent Marie Gérin-Lajoie, Thérèse Casgrain, Idola Saint-Jean, Madeleine Parent, Simone Monet-Chartrand, Janette Bertrand… Si tu veux saluer le travail de ces militantes, dont certaines ont consacré leur vie à te préparer le terrain, je te conseille de lire le merveilleux bouquin de Micheline Dumont Le féminisme raconté à Camille. C’est un concentré d’une grande clarté de la longue marche vers cette précieuse, mais ô combien fragile, égalité des sexes dont nous profitons tous aujourd’hui sur cette terre d’accueil.

Fatima, si on peut aujourd’hui, au Québec ou au Canada, choisir sa liberté et son féminisme dans le voile ou à découvert, non seulement on a un devoir de mémoire envers les artisans de cette liberté, mais on a aussi une obligation de solidarité avec ces consoeurs vivant dans des pays où les mêmes dogmes religieux qui les empêchent encore de voter et d’avoir un permis de conduire, les obligent aussi à se couvrir.

BLx

2 Commentaires

Classé dans Culture et société, Féminisme, Histoire, Philosophie, Politique, Religion

Une laïcité ouverte à tous les intégrismes

Ce texte paru en 2011 est une recension critique du livre de Charles Taylor et de Jocelyn Maclure, Laïcité et liberté de conscience. Par sa remarquable clarté ce texte de Louise Mailloux nous permet de comprendre les présupposés philosophiques auxquels adhèrent ceux qui s’opposent au projet de «Charte des valeurs québécoises» et qui revendiquent plutôt une «laïcité ouverte», quitte à y sacrifier la rationalité des Lumières…

Laïcité: au coeur du débat avec Charles Taylor

Louise Mailloux

Deux ans après la publication du rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, les philosophes Jocelyn Maclure et Charles Taylor nous livrent un ouvrage dans lequel ils développent et approfondissent l’argumentaire en faveur de la laïcité ouverte.

Soulignant d’entrée de jeu le manque d’analyse conceptuelle adéquate quant aux principes constitutifs de la laïcité, les auteurs proposent un découpage dans lequel le respect de l’égalité morale et la protection de la liberté de conscience constituent les deux grandes finalités de la laïcité, alors que la séparation de l’Église et de l’État et la neutralité de ce dernier n’en forment que le mode opératoire. Cette neutralité de l’État n’étant ici qu’un moyen qui, selon les auteurs, a été fétichisé par la conception républicaine.

Une telle analyse a pour effet de limiter les prétentions de l’État, tout en propulsant l’individu au cœur de la problématique laïque. Mais ce raisonnement comporte une grave erreur parce qu’il suppose que la liberté de conscience peut exister avant même qu’il y ait séparation entre le politique et le religieux. Or, et l’histoire en témoigne, c’est justement le fait d’exclure le religieux du politique qui va permettre à la liberté de conscience d’exister ultérieurement. Dans un État où la religion n’a pas été séparée du politique, la liberté de conscience n’existe pas. Il en est d’ailleurs ainsi dans la très grande majorité des pays musulmans où la religion est liée au politique et où la liberté de conscience est inexistante.

Le moment fondateur de la laïcité n’est donc pas l’individu mais l’État. Un État neutre eu égard aux croyances et qui par sa neutralité produit, nous dit Catherine Kintzler, un espace a priori pouvant accueillir toutes les options. C’est cet espace commun qui fait advenir la liberté de conscience et l’égalité des droits qui ne préexistent nullement à la séparation de l’Église et de l’État.

De réduire l’État à n’être qu’un moyen, c’est aussi sous-estimer les raisons historiques qui ont conduit au régime de laïcité, occulter le caractère hégémonique des religions et négliger l’opposition légendaire d’un régime laïque contre toutes formes de cléricalisme. Parce que seule la séparation de l’Église et de l’État peut empêcher qu’une religion impose ses règles de vie à l’ensemble des citoyens. En tenant compte de la conjoncture actuelle où les démocraties subissent les assauts de l’intégrisme religieux, ne pas considérer celle-ci comme étant une finalité à la laïcité relève tout simplement de la bêtise ou de la mauvaise foi.

L’approche de Maclure et Taylor s’inscrit dans le cadre du libéralisme politique qui ne reconnaît de légitimité morale qu’à l’individu. Se réclamant de Locke pour attester l’incompétence de l’État en matière spirituelle et de Rawls  pour nous rappeler les limites de la rationalité à pouvoir définir ce qu’est la vie bonne, l’État libéral se voit donc disqualifiée dans sa capacité et son droit d’affirmer des valeurs communes puisqu’il n’y a que l’individu qui jouit d’une telle autonomie morale. Seules la dignité, les droits de la personne et la souveraineté populaire sont considérées par les auteurs comme des valeurs communes légitimes parce qu’indissociables de toute démocratie.

Ils accusent donc l’État républicain de ne pas être neutre puisqu’il défend une conception séculière du bien qu’ils qualifient de «religion civile» et dans laquelle bon nombre de citoyens religieux risquent de ne pas se reconnaître. Ainsi l’universel est transformé en particulier occidental arrogant et le principe d’égalité des sexes en parti-pris particulier occidental. Maclure et Taylor considèrent que le seul fondement légitime de l’État doit se limiter aux valeurs énoncées dans les chartes qui ne reconnaissent que les droits individuels, refusant donc à la nation québécoise le droit à la reconnaissance, la rabaissant, comme ce fut le cas dans le rapport Bouchard-Taylor, au rang d’une majorité ethnique. Cela fait tout de même beaucoup de refus pour un État libéral qui a la prétention de tout accepter sans faire violence à personne…

Toute définition extrinsèque du bien commun étant exclue, ne reste plus à l’État libéral qu’un seul rôle; celui de la prise en charge du pluralisme religieux de nos sociétés modernes, celui d’harmoniser le vivre-ensemble en protégeant l’expression des différentes conceptions du bien même si elles sont parfois opposées. Cette conception de la neutralité de l’État d’inspiration rawlsienne fait penser à la recette du succès du fromage Le P’tit Québec; le moins de saveur possible pour que tout le monde en mange.

Celle-ci servira de toile de fond  pour promouvoir la laïcité ouverte et justifier ses implications, notamment en ce qui concerne le port de signes religieux dans les institutions publiques. L’argument central est bien connu; l’exigence de neutralité s’adresse aux institutions et non aux individus. Ce serait donc porter atteinte à la liberté de conscience que d’interdire le port de tels signes. Fi du symbolisme, fi du prosélytisme, fi de l’intégrisme.

Dans la deuxième partie du livre, les auteurs vont développer un argumentaire visant à justifier l’obligation juridique d’accommodement dans le cas des croyances religieuses en montrant que celles-ci ne sont pas de simples préférences puisqu’elles sont liées au sentiment d’intégrité morale d’une personne et à l’estime qu’elle se porte à elle-même. Ne pas reconnaître ces croyances, disent les auteurs, équivaudrait à nier l’identité de la personne et lui causer un tort moral irréparable qui contreviendrait à son droit à l’égalité. Maclure et Taylor iront même jusqu’à affirmer qu’en raison du rôle joué dans l’identité morale, le statut des croyances religieuses est particulier et qu’elles doivent donc jouir d’une protection juridique spéciale. Ils se réjouissent d’ailleurs du fait que le seul critère retenu par la cour Suprême soit celui de la sincérité du croyant, les tribunaux n’ayant donc pas à juger des dogmes religieux.

Finalement les auteurs concluent en disant : «Ce type de société exige des citoyens qu’ils fassent abstraction des désaccords moraux et philosophiques, parfois profonds, qu’ils ont avec leurs concitoyens au nom de leur intérêt plus fondamental à vivre dans une société suffisamment stable et harmonieuse.» Et d’ajouter : «… le prix à payer pour vivre dans une société qui protège l’exercice des libertés de conscience et d’expression est d’accepter d’être exposé à des croyances et à des pratiques que nous jugerons fausses, ridicules ou blessantes.» Interdit de juger, interdit de penser. Ce serait faire preuve d’outrecuidance et d’ethnocentrisme. Seul l’individu est souverain. Mais les auteurs se défendent bien de tomber dans le relativisme en disant plutôt se fonder sur le droit à l’égalité garanti par les chartes. Du libéralisme pur jus.

Une telle position n’est pas que formelle en ce qu’elle accorde une présomption de valeur à toutes les cultures. Mais comment fonder cette présomption? C’est Charles Taylor lui-même qui nous donne la réponse dans son livre MulticulturalismeDifférence et démocratie : «L’un des fondements proposés est d’ordre religieux. Herder, par exemple, avait une conception de la divine Providence selon laquelle toute variété de culture n’était pas une pure contingence, mais était censée apporter une plus grande harmonie. Je ne saurais écarter une telle conception.» Voilà que Dieu et le sens du sacré sont réintroduits subrepticement dans l’histoire par le biais de cette divine Providence, voulant que tout soit nécessaire, y compris les cultures qui sont l’œuvre de Dieu. Père, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel! Faut-il s’étonner alors d’une défense de la laïcité ouverte aux religions?

Ce romantisme chrétien qui s’oppose au rationalisme des Lumières et à l’universalité de la raison cartésienne ou kantienne, est le sous-entendu capital de cette laïcité ouverte. Il en est son secret le mieux gardé et son parti-pris le mieux dissimulé…

On associe généralement le totalitarisme à l’État qui écrase l’individu et étouffe sa liberté. C’est essentiellement cette vision orwellienne de l’État qui anime la pensée libérale. Mais permettez-moi de souligner qu’avec cette offensive du religieux sur la base des droits individuels, les bienpensants de la laïcité ouverte nous interdisent de penser et de juger en même temps qu’ils se font les alliés des intégristes les plus virulents dont les penchants et les sympathies pour le totalitarisme ne sont plus à démontrer. Mais évidemment, ceci se passe en 2010 dans une autre galaxie. Loin de chez nous…

Laïcité et liberté de conscience

Jocelyn Maclure et Charles Taylor,

Boréal,

Montréal, 2010, 161 pages

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Philosophie, Politique, Religion

11/9

world trade center

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Politique

Hipsters unilingues dans le Mile-End

sorry_large

Sorry, I don’t speak French!

Émilie Dubreuil, URBANIA

Je vis dans un quartier branché, habité par des redingotes hassidiques, des robes de deuil portugaises et les jupes à «raz le plaisir» de filles venues de Toronto pour flâner indéfiniment dans nos rues accueillantes.

Il y a cent ans, le Mile End était une petite ville indépendante avec son hôtel de ville, son église et une population majoritairement canadienne française. Au détour de la Seconde Guerre mondiale, les Juifs sont venus s’y installer en si grand nombre que la langue parlée par la majorité était le Yiddish. Au cours des années 1970, les Italiens et les Portugais y ont peu à peu remplacés les Juifs partis s’installer dans l’ouest et ont ouvert des commerces.  Si bien qu’on retrouve, chez nous, les meilleurs cafés Italiens, des épiceries portugaises, des boucheries hébraïques et les meilleurs bagels au monde.  Un quartier formidable donc et qui attire, pour cette raison même, une nouvelle ethnie toute blanche : le Canadien anglais. Mais attention, pas n’importe quelle sorte : l’alter mondialiste/écolo/ conscientisé/ artiste/et curieux de tout…sauf de la société québécoise. Il y a quelques années déjà que j’étudie cette ethnie avec attention et je m’étonne encore de l’incontournable : «Sorry, I dont speak french» prononcés par des êtres aussi scolarisés qui disent avoir choisi de vivre à Montréal, P.Q. parce que la ville vibre distinctement de Toronto, Halifax, Calgary ou Vancouver.Dans notre inconscient collectif, dans le mien du moins, l’unilingue anglophone de Montréal est incarné par une vieille dame de Westmount qui fait du bénévolat au Musée des beaux arts. Elle parle très bien le français à Paris, mais jamais ici. Son mari est avocat et membre du Parti libéral du Canada. Le couple se lève plus tôt le matin pour détester plus longtemps le P.Q et la loi 101. Ils lisent la Gazette et croient que les francophones sont tous xénophobes. J’ai travaillé au Musée des beaux arts de Montréal pendant mes études et cette race-là, je la connais bien.Cet unilinguisme-là ne me dérange pas le moins du monde, il me fait sourire par son anachronisme attendrissant. Il nous rappelle pourquoi le Québec a connu des luttes linguistiques, il est le symbole d’une époque révolue, celle où ma mère exigeait qu’on lui adresse la parole en français chez Eaton. Leur «Sorry I do not speak french» est imbriqué dans la culture québécoise, alors que l’unilinguisme des mes contemporains du Mile-End traduit une indifférence que je ne m’explique pas et qui m’insulte. Ils sont aussi incapables de discuter en français que de nommer le Premier ministre du Québec ou le maire de Montréal et ne savent pas si Hochelaga Maisonneuve se trouve à l’est ou à l’ouest de la rue McGill.

La première fois que j’ai rencontré cette indifférence linguistique et culturelle,  c’est il y a à peu près dix ans. Une amie m’invite à une fête, chez Amy, une cinéaste torontoise qui vit à Montréal depuis sept ou huit années. Elle vient de réaliser un documentaire sur les femmes lesbiennes en Afrique noire. Devant ses amis, elle est fière de dire qu’elle a dû apprendre le swahili pour entrer en contact avec les gens du pays. Impressionnée, je lui demande en français si l’apprentissage du swahili a été ardu, elle me répond : «Sorry?» avec l’air perplexe de celle à qui on adresse la parole dans une langue inconnue. Je lui repose la question en anglais avant de m’étonner : «You’ve been living here for seven years and dont speak french?!» complètement incrédule devant cette curiosité linguistique paradoxale. Elle me répond, sans saisir à quel point sa réponse est ironique : « French… It’s really hard for me!»

Débute alors une conversation animée. La plupart des convives vivent au Québec depuis plusieurs années et ne parlent pas un christ de mot de français ! Le fait que je veuille comprendre pourquoi, s’ils ne peuvent communiquer avec 85 % de la population, ils sont venus s’installer ici, les exaspère. Rapidement, l’un d’entre eux s’énerve : «les francophones sont racistes, nous avons le droit de parler anglais ici etc.» Manifestement, ça le dérange d’être confronté à un manque de curiosité intellectuelle qu’il refuse d’admettre. Le type est musicien, a fait le tour du monde, mange de la bouffe indienne et, pourtant, l’ethnie et la langue Québécoise ne l’intéresse absolument pas.

L’amie francophone qui m’avait invitée à la fête était verte de honte. Elle étudiait à Concordia et était gênée de moi comme une adolescente qui ramène ses amis à la maison. Elle ne voulait surtout pas qu’il y ait de chicane, que ses amis unilingues l’associent à un une lutte linguistique qu’elle désapprouvait. Stéphanie aurait souhaité qu’on admire son amie qui parle swahili sans soulever le fait qu’elle ne parlait pas le français puisqu’après tout c’était son choix et qu’il fallait le respecter.

Depuis, cette histoire se répète inlassablement. Et je continue le combat. Pas plus tard qu’hier, dans un café, rue St Viateur, un type me drague. Il me déclare, en anglais, que j’ai des yeux magnifiques et qu’il aimerait beaucoup m’inviter à souper. Le gars vient d’Halifax, vit à Montréal depuis cinq ans et suit actuellement des cours de chinois… But guess what?  Il ne parle pas français! «French is a very difficult», me dit-il. Je lui renvoie alors que le jour où il sera capable de me demander mon numéro en français, je considèrerai son invitation. Il me répond dégoûté que je ne suis qu’une hystérique : «I guess you are P.M.S right now…» se lève et part. Mon amie Nadia, francophone, demeure interdite devant mon intransigeance et me sermonne:«Voyons t’es ben pas fine! »


Alors que j’ai rencontré, lorsque je vivais à Toronto ou à Vancouver, de nombreux Canadiens anglais curieux du Québec, de notre langue et de notre culture, je ne cesse de rencontrer à Montréal ce genre de francophones qui se nient eux-même et ces anglophones déconnectés qui ont élu domicile in the Plateau. And I just dont get It.
Well, ce n’est pas pour me vanter, mais à la suite de notre conversation, Amy s’est inscrite à un cours de français intensif à Baie-Saint Paul. Elle parle français avec un accent très mignon et s’est trouvé un job à l’Université du Québec à Montréal. Le musicien, aujourd’hui mondialement connu, est le seul à pouvoir donner des entrevues aux médias francophones lorsque son groupe est de passage à Montréal. Il en est très fier. Chaque fois que je les croise dans le Mile End, ils me remercient, en français, de ne pas avoir été fine. Anyway.Illustration: Josée Bisaillon

BLx

2 Commentaires

Classé dans Culture et société, Histoire, Politique

Sans crucifix

assemblée nationale 1887

L’assemblée nationale en 1887, « avec pas » de crucifix. Ce n’est en effet qu’en 1936 qu’il y fut introduit par le gouvernement de Maurice Duplessis.

«Cette décision de Duplessis n’est pas fortuite; elle est réfléchie et correspond au désir du nouveau gouvernement d’effectuer un virage dans les relations entre l’Église et l’État québécois. Duplessis veut montrer qu’il se distingue des gouvernements libéraux antérieurs en étant davantage à l’écoute des principes catholiques.» Lire ici l’article du professeur d’histoire Jacques Rouillard.

BLx via Étienne Lambert-Ertug

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Philosophie, Politique, Religion

« Humanité blessée »

syriensSyriens, traversant la frontière Turque

Plongeon dans le réel, pour le meilleur et pour le pire

Le World Press Photo Montréal raconte une humanité blessée, mais solidaire et opiniâtre

Louise Maude Rioux Soucy, Le Devoir 05/09/13

La dureté des photos d’hommes, de femmes et d’enfants gazés en Syrie il y a deux semaines a fait frémir le monde d’horreur. Mais la violence qui règne sous le régime de Bachar al-Assad n’est pas nouvelle, comme en témoignent plusieurs photos poignantes retenues par le jury du World Press Photo, dont le survol de l’année 2012 peut être parcouru ces jours-ci au Marché Bonsecours, à Montréal.

Dur, mais nécessaire, le parcours « prouve, peut-être plus que jamais, que nous ne vivons pas dans un monde dématérialisé », note le porte-parole de l’événement, le journaliste Dennis Trudeau. Sur la rue, dans les camps de réfugiés, en prison, derrière les murs des maisons, les 156 photos retenues racontent une humanité blessée, certes, mais aussi solidaire, opiniâtre, voire salvatrice.

« Les gens ont l’impression que le World Press est une exposition difficile en raison de la dureté des sujets traités ; c’est vrai, mais c’est la vie qui est ainsi. Cela dit, il y a aussi des photos moins dans l’événement et plus sur le long terme, avec de la lumière, de l’humanité », fait valoir le président de l’édition montréalaise, Matthieu Rytz.

dadora nairobi kenyaLa déchetterie de Dadora, Nairobi, Kenya

Le coeur, mais pas seulement

Pour 2012, la fondation basée à Amsterdam a reçu 100 000 images soumises par 5500 photographes. Dans ce lot, « les photos qui se sont distinguées sont celles qui touchent à la fois la tête, le coeur et le ventre, c’est-à-dire celles qui font réfléchir, ressentir et agir », résume la représentante de la fondation, Noortje Gorter.

Car le travail des photojournalistes ne sert pas qu’à dénoncer, poursuit Mme Gorter. Il ouvre aussi les esprits, capte les changements, voire les induit. « Je pense par exemple à cette école sous un viaduc en Inde. Le travail du photographe Altaf Qadri [de l’Associated Press] a soulevé une vague de solidarité, des gens ont donné de l’argent pour meubler et organiser la classe. »

Et il y a tous ces portraits intimes, qui ouvrent sur un quotidien méconnu. De ces couples homosexuels au Vietnam aux prostituées postées sur les abords des routes italiennes, en passant par cette lectrice dans une décharge de Nairobi ou encore cette Iranienne et sa fille, horriblement défigurées par une attaque à l’acide, qui s’embrassent avec tendresse « parce que plus personne d’autre n’ose le faire ».

bull race imageUne compétition de «bull race» à Batu Sangkar, sur l’île de Sumatra

Cette intimité douloureuse, on la retrouve dans les deux expositions qui accompagnent l’édition montréalaise : Regards d’Oxfam-Québec, avec les belles photos d’Émilie Régnier au Burkina Faso, mais surtout celle du collègue François Pesant, dont la série L’ennemi intérieur s’avère le clou du concours d’AnthropoGraphia.

Après Ottawa, Québec et maintenant Montréal jusqu’au 29 septembre, la crème du photojournalisme mondial reprendra la route pour Toronto, en octobre, pour finir sa course canadienne à Chicoutimi, en novembre

http://worldpressphotomontreal.ca/

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Photos, Politique

Le 28 août 1963

martin-luther-king-jr

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Histoire, Philosophie, Politique

Des restes du Canada-Uni

130826_xl3uy_livres-calcines-parlement_sn635

Découverte de restes de livres de l’ancien Parlement du Canada-Uni à Montréal

Reportage télévisé: Radio-Canada, 26/08/13

Le site de l’ancien Parlement du Canada-Uni, qui avait pignon sur rue à Montréal entre 1844 et 1849, continue à livrer certains de ses secrets.

Des restes calcinés de plusieurs livres qui se trouvaient sur les rayons des anciennes bibliothèques parlementaires du bâtiment ont été retrouvés dans le cadre de la campagne de fouilles archéologiques du musée Pointe-à-Callière.

Sept ouvrages ont été extirpés vendredi dernier et lundi des décombres calcinés de l’ancien édifice, lequel avait été complètement rasé par un violent incendie à la suite d’une émeute, le 25 avril 1849.

En entamant les fouilles sur la place d’Youville, en juillet dernier, les chercheurs entretenaient un mince espoir de déterrer de tels trésors, mais ils ont malgré tout été surpris de tomber sur ces restes de papier consumés, relate Louise Pothier, responsable du chantier.

« C’est une découverte symbolique extraordinaire dans l’histoire du bâtiment qu’on n’osait même plus espérer parce que [le musée] Pointe-à-Callière fouille depuis 2010 sur le site », expose l’archéologue.

« On espérait tomber sur ce qui pourrait être les restants d’une bibliothèque, et ça commence à ressembler à ça, alors on est très heureux », poursuit-elle.

Les artéfacts seront rapidement envoyés au Centre de conservation du Québec, qui en fera l’analyse afin d’en évaluer les possibilités de restauration.

La tâche promet d’être ardue. On parle, après tout, de livres qui ont été lourdement endommagés par les flammes avant d’être possiblement emportés dans l’effondrement de l’édifice, puis imbibés d’eau lors des efforts visant à maîtriser l’incendie.

« En fait, c’est comme des grosses « mottes » de papier carbonisé », illustre Manon Goyette, chargée de projet pour la firme d’archéologie Ethnoscope. « Mais il y a une technicienne qui en a ouvert une et qui s’est aperçue qu’on voyait encore de l’écriture. Et depuis ce temps-là, on pense avoir trouvé environ une dizaine de livres. »

Les premières observations des archéologues ont permis de déterminer que ce livre est écrit en français et traitait possiblement de la faune.

Restes de livres calcinés de l'époque du Parlement du Canada-Uni retrouvés à Montréal Photo :  Pasquale Harrison-Julien

Une riche bibliothèque

Selon le musée Pointe-à-Callière, entre 22 000 et 25 000 livres et documents d’archives, dont certains remontant à la Nouvelle-France, ont été réduits en cendres le soir de l’incendie.

« On sait qu’il y avait là une bibliothèque extrêmement précieuse dont les livres provenaient des débuts de la colonie, du régime français », expose Mme Pothier.

Des législations importantes sur la création du Canada ont été votées au Parlement du Canada-Uni à Montréal avant le sinistre, dont celle établissant le « gouvernement responsable » de 1848.

Une loi qui était en cours d’élaboration a même été sauvée des flammes in extremis.

« Le document a été sauvé le soir de l’incendie, probablement parce qu’il était déposé sur une table, étant en processus de signature. C’était une loi adoptée à l’Assemblée législative en mars 1849 concernant la protection des biens-fonds des immigrants naturalisés », explique Louise Pothier.

« Il est maintenant conservé aux archives du Sénat [à Ottawa], poursuit la chercheuse. On voit très bien, sur ce document-là, des traces de feu sur les plis, de chaque côté. »

Le Parlement du Canada-Uni a été assailli le 25 avril 1849 par des centaines de membres de la communauté des affaires montréalaise. Furieux de l’adoption de la Loi sur l’indemnisation des victimes des Rébellions des Patriotes de 1837-1838, des anglophones avaient mis le feu à l’édifice.

Orchestrée par le musée Pointe-à-Callière, l’actuelle campagne de fouilles archéologiques doit prendre fin dans environ trois semaines.

Ces recherches s’inscrivent dans la foulée du travail amorcé en 2011. Les fouilles avaient alors permis de mettre au jour les fondations de pierre du bâtiment d’une dimension de 100 mètres sur 20, ainsi qu’une section de l’égout collecteur William, construit sur la petite rivière Saint-Pierre, aujourd’hui recouverte.

La mise en valeur du marché Sainte-Anne, devenu le Parlement du Canada-Uni, fait partie du projet de la Cité de l’archéologie. Celui-ci devrait être achevé à temps pour les célébrations du 375e anniversaire de la Ville de Montréal et du 150e anniversaire de la fédération canadienne, en 2017.
La Presse Canadienne

Philippe Bouchard

1 commentaire

Classé dans Histoire, Politique

Les plus belles bibliothèques du monde

theworldsmostbeautifullibraries_00

Bibliothèque Nationale de France

theworldsmostbeautifullibraries_02

Trinity College Library, Irlande

http://mentalfloss.com/article/51788/62-worlds-most-beautiful-libraries

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Lettres, Photos

La Néoarchéo

woolley

Humanités 2.0 – La néoarchéo

Comment déterrer un village iroquoïen, un pixel à la fois

Stéphane Baillargeon, Le Devoir, 3/08/13

Les nouvelles technologies transforment la production et la diffusion des savoirs. Le Devoir propose une série estivale sur les digital humanities et les sciences sociales numériques. Aujourd’hui : GPS, lasers et autres scanneurs au service de l’archéologie high-tech.

On dirait une équipe d’arpenteurs au boulot sur une colline montérégienne. Comme si un chantier de construction se préparait à ajouter un nouveau bungalow sur la rive sud du Saint-Laurent.

En tout cas, l’outillage de base de la topographie postmoderne traîne dans le boisé, autour d’un banal chemin de terre. Il y a un tachéomètre pour « lever le terrain », un système réflecteur lié à un GPS, un laser télémètre pour déterminer les positions et les distances, un système d’information géographique (SIG), un scanneur, puis des ordinateurs pour stocker les données, évidemment.

Sauf que les six archéologues au boulot ce jour de printemps ne préparent pas la construction d’un nouveau McManoir de banlieue : ils cherchent plutôt les vestiges de très vieilles maisons longues érigées ici il y a plusieurs siècles par des Iroquoïens. Quand le site a été découvert, il y a deux décennies, dans la municipalité de Saint-Anicet, l’archéologie fonctionnait à peu près avec les mêmes outils qu’il y a un siècle et demi, au temps où Heinrich Schliemann déterrait les vestiges de Troie et de Mycènes. La révolution numérique a maintenant complètement bouleversé la discipline, et les fouilles entreprises cet été en bénéficient largement.

« L’archéologie vit une mutation technologique, dit Jean-François Millaire, professeur au Département d’anthropologie de la Western University, à London, en Ontario. La numérisation bouleverse toutes les étapes de notre travail. Elle facilite l’identification et la fouille des sites, l’étude en laboratoire des artefacts trouvés, la dissémination des recherches. »

M. Millaire a utilisé le réacteur nucléaire SLOWPOKE de l’École polytechnique dans le cadre de sa maîtrise, déposée en 1997 à l’Université de Montréal, pour étudier la composition chimique de l’argile des fusaïoles du site Moche de la côte nord du Pérou précolombien. Le professeur Claude Chapdelaine a dirigé ce travail pionnier avant que son étudiant « le plus doué » se rende en Angleterre pour y compléter son doctorat.

« C’est Jean-François qui a ensuite fait rentrer ici, au Québec, les appareils de télédétection qui sont utilisés ailleurs depuis au moins dix ans, explique Claude Chapdelaine, responsable des fouilles montérégiennes. Il a utilisé le matériel au Sud. Nous sommes les premiers à l’utiliser de façon systématique sur un site iroquoïen. »

BGFN2

Toutes les étapes du travail archéologique bénéficient des avancées technologiques. En une seule année, en utilisant les images satellitaires fournies par Google Earth, une égyptologue de l’Université de l’Alabama à Birmingham a localisé 132 emplacements en Égypte, certains datant de 5000 ans, dont un temple et une ville entière. Un robot archéologue baptisé Tlaloc II-TC (du nom du dieu aztèque de l’eau) poursuit depuis quelques mois les fouilles dans un tunnel découvert sous les vestiges du temple de Quetzalcoatl de Teotihuacán, au Mexique.

Au Québec, les artefacts effleurent sur la mince couche de terre. La prospection continue donc de se faire à l’ancienne, en marchant les yeux rivés au sol, à la recherche d’un tesson de poterie, d’un éclat de pierre taillée, etc. C’est ainsi que l’archéologue Michel Gagné a découvert le site Mailhot-Curran, il y a deux décennies.

Techniquement, d’après sa position géographique, le terrain est identifié comme BGFN2, selon le code Borden utilisé partout au Canada. Par tradition, un site important porte aussi ironiquement le nom de son propriétaire, ironiquement parce que la notion de propriété privée des terres était complètement étrangère aux Amérindiens. Mailhot-Curran rend hommage aux propriétaires des terrains limitrophes, dont Denis Mailhot, qui a eu la gentillesse d’autoriser les fouilles, ce qui ne serait pas toujours le cas.

« Ma première impression a été excellente et toute ma famille aime bien l’idée d’avoir un site archéologique sur nos terrains, dit M. Mailhot. Mes petits-enfants ont été fascinés d’apprendre qu’il y avait des autochtones ici il y a 500 ans. On m’a remis un rapport de 200 pages sur les fouilles de l’an passé. On m’a montré des objets déterrés. C’est très impressionnant et je suis bien fier. »

BGFN2 a déjà donné environ 40 000 artefacts : des tessons, des coquillages, des graines carbonisées et des os. De nouvelles fouilles vont s’étendre sur quatre ans. Cet été, tout le mois d’août, une quinzaine d’archéologues en herbe ou avertis fouillent le sous-sol archéologique.

Le site voisin Droulers-Tsiionhiakwatha (tsiionhiakwatha veut dire « là où l’on cueille les petits fruits »), lui aussi dans le territoire de Saint-Anicet, a été découvert dans les années 1970 par le propriétaire des terres, François Droulers. La campagne de fouilles de 1994 à 1999 a permis de déterrer quelque 150 000 fragments de vases, de fourneaux à pipe, d’outils en pierre et en os, de restes culinaires. Une nouvelle campagne a débuté en 2010 sur ce site, le plus grand de son genre au Québec. La récolte dépasse maintenant les 425 000 artefacts.

« La quantité n’est pas importante, c’est la qualité de l’information qui prime, tranche le professeur Chapdelaine. Ici, sur le site Mailhot-Curran, on est à une échelle plus modeste avec laquelle on peut vite s’identifier. Si on trouve six maisons longues, ce sera un beau petit village à étudier.

La patience faite discipline

Le hameau date des environ de 1500. Moins peuplé que son grand voisin, il devrait néanmoins contribuer à la compréhension de la vie à une époque charnière de la vallée du Saint-Laurent marquée par la disparition des quelque 1500 Iroquoïens que Jacques Cartier avait rencontrés à Hochelaga. Plusieurs hypothèses s’affrontent, avec les épidémies exogènes ou les guerres autochtones comme causes possibles.

La bute, en retrait du fleuve, était moins vulnérable aux attaques-surprises. M. Millaire, né dans la rue Christophe-Colomb à Montréal, lance à la blague qu’il s’agit d’une lointaine banlieue d’Hochelaga.

La nouvelle équipe de fouille a nettoyé le terrain, avec l’aide du propriétaire, en coupant les petites souches, dans l’espoir d’utiliser le géoradar. Peine perdue. Le sol n’était toujours pas assez « lisse ». Idéalement, il faut un terrain gazonné ou sablonneux pour promener l’instrument capricieux qui permet de « voir » dans le sol avant de l’ouvrir.

Le résistivimètre, qui mesure la conductivité du sol, n’a rien donné de concluant. Le magnétomètre, qui relève le champ magnétique, a par contre révélé des anomalies, dont trois qui, lors de sondages, se sont révélées être un alignement de foyers, au centre d’une maison longue.

« Les images colorées représentent la susceptibilité du sol à être magnétisé, une propriété physique qui nous permet d’identifier des zones avec forte activité humaine (maison longue, foyers, fosses, etc.), explique M. Millaire par courriel, après l’analyse des données. Dans les tuiles sondées, les zones qui vont du jaune au blanc correspondent à des zones à fort potentiel archéologique. »

Le temps long

Une trentaine de maisons longues ont déjà été découvertes et fouillées par les archéologues au fil des décennies. D’où la question de béotien : à quoi bon en déterrer une ou plusieurs autres ?

Les savants expliquent que les nouveaux outils alliés aux nouvelles méthodes d’analyse justifient amplement l’effort. « Il y a cinquante ans, mes confrères auraient demandé à M. Maillot de retourner la terre avec un bulldozer, explique le professeur de l’Université de Montréal, lui-même pionnier de son domaine au Québec. Ils auraient récolté les artefacts comme on récolte des fraises. Ils se seraient contentés de placer un point sur une carte. Situer un site suffisait. »

Et maintenant ? « Notre projet, c’est d’aller le plus loin possible dans l’archéologie sociale, de connaître les familles dans leur intimité, les lignages, par exemple les liens entre les mères et leurs enfants, répond le spécialiste. Ces rapports se passent dans les maisons longues qui constituent l’unité d’analyse de base. »

Il faut aussi donner du temps à ce vieux temps. L’an dernier, l’équipe de l’École de fouille a traité 80 mètres carrés en 29 jours pleins. Dans les années 1960, les archéologues auraient consacré deux week-ends au même boulot.

« Les nouvelles techniques font gagner du temps en amont, en montrant où fouiller, explique encore le professeur Chapdelaine. En dix jours de travail, on a identifié des maisons longues alors qu’on aurait pu consacrer deux campagnes avant de les trouver. Ensuite, on est encore plus lents qu’autrefois. En France, des collègues mettent tout un été à fouiller 10 mètres carrés sur deux centimètres de profondeur. Moi, j’appelle ça éplucher. »

Chaque génération renouvelle la lecture, la compréhension, l’explication, ne serait-ce qu’en utilisant les balises des autres sciences sociales, mais aussi bien sûr avec les nouveaux outils, numériques ou autres. Un pédologue, François Courchesne, va étudier la composition chimique et minéralogique des sols pour encore mieux délimiter l’occupation du territoire. Une éthiologiste a déjà répertorié 22 000 os tirés du site voisin, « presque uniquement du poisson et presque exclusivement de la perchaude », précise le professeur Chapdelaine. Elle va s’attaquer cet été aux quelque 2700 os déjà trouvés sur le site Mailhot-Curran.

« Autrefois, il y avait cette idée de remplir les artefacts de musée et qu’ils pourraient toujours répondre à nos questions, dit le professeur Millaire. Pour nous, en fait, l’important, c’est le contexte.Tu ne peux pas trouver réponse à une nouvelle question sans retourner au contexte. Selon ce principe, beaucoup de collections de musée vont devenir obsolètes parce que les objets ont été mal documentés. On sait que telle pointe de flèche, par exemple, vient de tel site, mais pas de quelle maison en particulier, ou de quel niveau, alors que ce sont ces renseignements qui présentent de l’intérêt maintenant. »

Les techniques évoluent rapidement et les archéologues appliquent un principe de précaution préventive en laissant vierges des parcelles d’un site pour les générations futures, des équipes qui auront de nouveaux outils et de nouvelles questions. « Les équipes vont fouiller 10 % de Mailhot-Curran, explique le professeur Jean-François Millaire, pionnier de la néoarchéologie. Dans vingt ans, de nouveaux archéologues en fouilleront un autre bout à l’aide de nouvelles techniques. »

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Histoire et civilisation, Science

24 juillet 1967: De Gaulle à Montréal

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Politique, Uncategorized

Le vélo plus populaire que le hockey à Montréal?

Zénon saint-laurent 1Zénon Saint-Laurent 1912-2005

Quand la ville roulait vélo

Entre 1898 et 1989, soit pendant près d’un siècle, la métropole québécoise a connu plusieurs vélodromes et une vraie passion pour la petite reine. Tout cela est-il à jamais parti en fumée?

Jean-François Nadeau, Le Devoir 23/07/13

Juste avant le départ, quelqu’un a crevé son pneu arrière. Jalousie ? Racisme ? Les deux ? Peu importe : le champion noir Major Taylor s’élance à temps sur sa machine et triomphe à l’occasion des mondiaux du cyclisme qui se tiennent en 1899 au vélodrome de Verdun, tout près de Montréal. Car chez nous, on glorifiait l’imposante reine Victoria, mais aussi «la petite reine», le vélo.

Tout en bois, le nouveau vélodrome de Verdun est en mesure d’accueillir de 8 000 à 12 000 spectateurs. Du 7 au 12 août 1899, les compétitions World’s Meet proposent 15 courses aux curieux. Des athlètes représentent les États-Unis, l’Écosse, la France, l’Australie, l’Afrique du Sud, le Canada et l’Angleterre. Les journaux affirment que plus de 30 000 personnes ont assisté aux différentes épreuves.

Pour l’Américain Major Taylor, sûr de son affaire, c’est le triomphe, une fois de plus. Il sera bientôt l’un des athlètes les plus payés du monde, malgré la haine raciale dont il continue de faire l’objet, malgré sa gloire.

En 1899 toujours, la ville de Terrebonne inaugure elle aussi son nouveau vélodrome. Afin d’en apprécier la rapidité, elle fait venir de Montréal le réputé cycliste canadien-français de 19 ans Curtis Boivert. Le 6 août, soit la veille du début des mondiaux du cyclisme à Verdun, Boisvert entend battre son record du mille (1609 mètres) devant 400 spectateurs. Il n’y parvient pas, mais franchit tout de même la distance sur sa lourde monture à un peu plus de 28 km/h.

Comme cycliste professionnel, Boivert s’est construit un beau palmarès, tout en se faisant aussi connaître en patins – sur glace ou à roulettes – ainsi que comme joueur de hockey. Aux championnats mondiaux de Verdun, il fait bonne figure. On le connaît alors déjà aux États-Unis sous le nom de Greenwood, où il bat notamment Tom Cooper, l’étoile du Detroit Athletic Club, à deux reprises et le même jour. Un journaliste rapporte que toutes les médailles de Boisvert rempliraient une bijouterie. Boivert accumule les victoires jusqu’à ce que le cyclisme cesse d’un coup d’être un sport populaire en raison de la progression rapide de l’automobile. Plusieurs cyclistes de sa trempe deviennent, au début du XXe siècle, les promoteurs enthousiastes de nouvelles courses motorisées.

Les années folles

À Montréal, le vélo décline fortement à compter de 1898. Cette année-là, il y aurait eu 7973 bicyclettes enregistrées par la Ville. En tout juste trois ans, le nombre de deux-roues recensés par la Ville baisse de 54 %.

En 1911, dans une entrevue au journal Le Devoir, le président du Montreal Bicycle Club, qui est aussi président du club de raquetteurs Montreal Snowshoe, affirme qu’il a l’intention de relancer le cyclisme par la présentation d’épreuves lors des parties de crosse, ce sport immensément populaire hérité des Amérindiens. En 1913, le club cycliste Apollo organise aussi quelques courses. Un promoteur en présente aussi au parc de Lorimier, sur la piste des chevaux trotteurs. Mais iI faut attendre Louis Quilicot, en 1915, pour que se mettent en place de nouvelles structures favorables au renouveau de ce sport. « À l’époque, affirme Quilicot, les coureurs n’étaient pas nombreux, peut-être étions-nous une trentaine. »

Une famille franco-belge arrivée après la Grande Guerre, les Gachon-Van der Auwera, va beaucoup contribuer à redonner de l’élan au cyclisme dans un contexte de plus en plus favorable. Henri, le père, fabrique des cadres de vélos qui seront très appréciés par les coureurs. Pierre, un des fils, sera le premier Québécois à participer au Tour de France.

Le champion René Cyr, plus tard responsable du vélodrome du Stade olympique, dit au sujet des vélos Gachon : « C’étaient les meilleurs vélos que j’ai eus. Je les faisais repeindre, mais je ne les abandonnais jamais ! » À Montréal, les Gachon fabriquent des vélos bien avant que le réputé Giuseppe Marinoni ne s’y mette en 1974. En marge de la production de vélos professionnels, les cycles Gachon vont même tenter de concurrencer le fabricant CCM. La compagnie produira des vélos pour toute la famille jusqu’à la fin des années 1940.

Le vélo revient dans l’orbite des sports à la mode au cours des années 1920. Afin que les spectateurs puissent voir plus longtemps les athlètes, des courses sur piste qui durent six jours sont organisées un peu partout en Europe et en Amérique du Nord.

En 1928, un nouveau vélodrome est construit près de la rue Jean-Talon, au nord de Montréal. L’année suivante, le 25 août, pour la troisième grande réunion du dimanche autour d’une épreuve d’envergure présentée à ce vélodrome, la foule est tiraillée entre une partie de baseball qui se tient au stade non loin de là et les épreuves cyclistes. Les gradins du vélodrome sont néanmoins fort bien remplis et la police organise un service d’ordre. Par cette belle journée ensoleillée, on trouve sur la ligne de départ, soutenus par leur entraîneur à casquette en tweed anglais, les coureurs Henri Lepage, Jules Matton, Sammy Gastman, Battagello et Art Best. On présente aussi des épreuves rapides, courues derrière moto, où Gus Merkle tente au final de doubler Sammy Gasman, tiré par le pilote de la moto Willie Spencer, lui-même un ancien coureur qui devient, à peu près à cette époque, un des plus importants promoteurs de courses de six jours en Amérique du Nord. Spencer est au nombre des hommes d’affaires qui voient dans le cyclisme une étonnante occasion d’engranger facilement de l’argent.

Plus populaire que le hockey

On n’imagine pas aujourd’hui à quel point le hockey apparaît moribond à Montréal à cette époque. Au Forum, la lutte et le cyclisme remplissent l’amphithéâtre bien davantage que les parties du Canadien.

À chaque événement cycliste, une nouvelle piste de bois aux virages abrupts est construite par des ouvriers spécialisés. Les héros qui tournent des jours entiers comme des écureuils dans une cage passionnent le public bien plus que les hockeyeurs.

À compter de 1929, on présente très régulièrement des courses sur piste au Forum, comme dans la plupart des grandes villes. L’emblème du club de hockey Canadien sert aussi à distinguer les coureurs cyclistes canadiens-français qui participent à la série de courses nord-américaines. À Detroit, New York, Chicago ou ailleurs, les journaux locaux présentent des photos d’Henri Lepage et de Pierre Gachon qui posent sur leur bicyclette avec le chandail tricolore flanqué du CH de l’équipe de hockey. Revêtus du maillot tricolore, ils s’incarnent en représentant des Canadiens français dans une joute entre nations qui se dispute à cheval sur deux roues.

« On portait le chandail des Canadiens », se souvient le champion René Cyr, né en 1920 et interrogé l’an passé chez lui, dans les Laurentides. « Pas tellement celui du hockey, avec son crest et tout, mais plutôt le chandail des Canadiens, des Canadiens français, vous comprenez ? » Avant les années 1960, avant ce que l’on a appelé la Révolution tranquille, les francophones du Québec se définissent comme des Canadiens par opposition aux Anglais. Le tricolore de l’équipe de hockey renvoie à cette identité historique.

« Dans ce temps-là, c’était la lutte, la boxe et les courses de six jours qui remplissaient le Forum, continue René Cyr. Les gens venaient voir Yvon Robert lutter et les courses de six jours. Ils venaient le soir, tous les soirs. C’est là que j’ai rencontré ma femme ! Puis les courses continuaient le jour. Il y avait toujours du monde. C’est ça qui faisait vivre le Forum. Pas le hockey ! Quand on parle aujourd’hui de l’histoire du Forum, il n’y en a que pour le hockey ! Ce n’est pas la vérité. » Même Maurice Richard, à compter des années 1940, sera un des adeptes des compétitions cyclistes, rappelle René Cyr, photos à l’appui.

Cette popularité des coureurs cyclistes trouve son miroir dans la publicité. Des pistards comme Henri Lepage, Jos Trépanier, Pierre Gachon et Jules Audy servent à la promotion de plusieurs produits de consommation, dont les marques de bière. Même en 1943, alors que les courses déclinent en raison du conflit mondial, Pierre Gachon, « étoile des courses de six jours dans les années d’avant-guerre », se retrouve au centre de publicités publiées dans les journaux par la brasserie Molson.

Au Forum de Montréal, le cyclisme atteint bel et bien des sommets de popularité au cours des années 1930 avant de décliner de nouveau à partir de 1942-1943, en raison de la guerre.

Camillien Houde, le tonitruant maire de Montréal, assiste très volontiers aux courses drapé dans sa grande cape noire. Les vedettes de la chanson et des cabarets s’y montrent tard en soirée, à l’heure où les reporters signalent dans leurs reportages du lendemain les personnalités présentes. Le lutteur Yvon Robert, formidable héros populaire, offre des trophées aux coureurs à l’occasion de certaines épreuves. Même le joueur de baseball Gus Dugas vient spécialement des États-Unis, où il joue pour les Pirates de Pittsburgh, afin d’assister aux courses chez lui à Montréal. Bien des jeunes hommes s’y rendent, coiffés d’un joli chapeau, leur belle pendue à leur bras, pour connaître des soirées riches en émotions.

Tous les journaux nord-américains parlent alors des courses cyclistes. Une mystique de la force et de l’agilité se réinvente même autour du vélo, parfois en réinterprétant les légendes populaires de force brute. Le journaliste Zotique Lespérance écrit par exemple : « Nous savons pourquoi le jeune René est fort : son père est un cousin du fameux homme fort Louis Cyr. »

Le vélo ne redeviendra pas aussi populaire après la guerre, en partie à cause de Maurice Richard, le grand régénérateur du hockey. Mais tout de même : construction d’un vélodrome à Shawinigan en 1947-1948 ; épreuves internationales sur piste à Verdun en 1949 ; construction d’une piste à Québec, au parc Victoria, dans les années suivantes ; cons truction en 1955 du Vélodrome Métropolitain à Montréal, près du collège André-Grasset.

Au Centre Paul-Sauvé, les courses de six jours connaissent même une nouvelle ferveur au cours des années 1960. De grandes vedettes de ce sport prennent part à ses courses. Peu suspect de passion pour l’activité physique, le tribun Pierre Bourgault dira alors qu’il n’existe pas de plus beau sport.

En 1974, Montréal aura un autre vélodrome, pour accueillir les Championnats du monde à proximité de l’Université de Montréal. Puis, finalement, le vélodrome olympique voit le jour pour les jeux de 1976. En fait, il n’y a guère que depuis la démolition impromptue, en 1989, de la piste en bois de rose de ce dernier que la métropole québécoise ne compte plus de vélodrome où les spectateurs hurlent le nom des champions.

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire

Les Humanités numériques

Humanités 2.0 – Le zéro et l’infini

McGill numérise la science et la philosophie islamiques

Stéphane Baillargeon, Le Devoir 6 juillet 2013

manuscrit imageNos caractères sont latins et nos chiffres, arabes. Ces chiffres ont progressivement remplacé les signes romains en Occident, puis dans le monde entier. Une tradition explique que le savant de Pise Leonardo Fibonacci (1175-1250) étudia les mathématiques à Icosium (aujourd’hui Alger) avant de publier un traité de calculs qui aida à populariser la série numérique, y compris le zéro, mot dérivé de l’italien zéfiro, venu de l’arabe sifr, qui veut dire vide.

Notre vie est remplie de ce sifr. Le « zéro » et le « un » de la révolution par la numérisation continuent de changer le monde et nos connaissances. La dématérialisation des textes classiques ou modernes fait partie des travaux fondamentaux de ce nouvel univers. À la base, l’appellation contrôlée des « digital humanities » fait référence aux bonnes vieilles « humanités » des cours classiques.

À Montréal, McGill mène son propre chantier, baptisé Rational Sciences in Islam (RSI). « Le projet RSI, que je dirige avec mon collègue Jamil Ragep, historien des sciences, est un projet typique des humanités numériques », explique Robert Wisnovsky, professeur de l’Institute of Islamic Studies de l’université, lui-même historien de la philosophie et de la théologique islamiques.

« Ce projet vise la constitution de bases de données sur les mathématiques, la philosophie et la philosophie théologique à partir de manuscrits conservés dans plusieurs pays, poursuit-il. Nous avons déjà numérisé des centaines de milliers de pages des plus importants manuscrits produits pendant un millénaire. À ma connaissance, il s’agit de la plus riche collection mondiale du genre, constituée à partir de multiples collections. »

Science et conscience

La première phase du chantier lancé il y a cinq ans vient de se terminer, le 30 juin précisément. La recherche comporte trois volets qui combinent environ 3500 manuscrits au total :

L’Islamic Scientific Manuscripts Initiative (ISMI) dématérialise les travaux de quelque 1700 auteurs s’étant intéressés aux sciences exactes dans la période prémoderne.

Le voletScientific Traditions in Islamic Societies (STIS) constitue une « banque de données raffinée » pour documenter la tradition cosmologique dans le monde arabe.

Le troisième programme, The Post-Classical Islamic Philosophy Database Initiative (PIPDI), développe l’infrastructure numérique nécessaire pour poursuivre l’étude systématique d’un vaste corpus de textes savants produits depuis la fin du XIIe siècle. Ces textes dits postclassiques traitent de philosophie du langage, d’épistémologie, d’éthique et de métaphysique, de théologie ou de cosmologie.

L’histoire de la philosophie s’intéresse surtout aux siècles précédents, allant en gros de 800 à 1200. Cette période orientale dite classique a fortement influencé le Moyen Âge tardif en Occident, comme le montrent Fibonacci et le zéro. Le renouveau de l’aristotélisme date aussi de ce temps. Abu’l-Walid Muhammad ibn Rouchd de Cordoue (1126-1198), connu sous son nom latinisé d’Averroès, célèbre pour ses commentaires d’Aristote, a eu un ascendant majeur sur les penseurs du monde chrétien médiéval.

Le projet en cours veut contredire l’opinion courante voulant que tout le reste, depuis cette période d’effervescence intellectuelle fructueuse, ne soit qu’obscurantisme et déclin sous le contrôle de théologiens dogmatiques. Au mieux, l’Occident s’accorde le mérite d’avoir repris le flambeau de la raison allumé dans les oasis du Proche-Orient.

« C’est vrai que l’Ouest a été influencé par la pensée islamique, mais cela ne veut pas dire que les penseurs arabes ont cessé d’exister après 1150 ou 1200, dit Robert Wisnovsky. Nous voulons donc utiliser les nouveaux outils pour mettre en évidence la masse de preuves qui existent afin de démonter les vieux et tenaces préjugés autour de l’absence de pensée rationnelle dans cette partie du monde. »

Langues mortes, textes vivants

Les nouveaux outils numériques ne facilitent pas la tâche : ils la rendent possible, tout simplement. À peine « quelques douzaines » de savants s’intéressent à ces questions en Occident, note le professeur Wisnovsky – lui-même spécialiste d’Avicenne (980-1037) -, alors que le corpus lie des milliers d’oeuvres enfouies dans des collections éparpillées d’un bout à l’autre du monde.

La numérisation de McGill s’est étendue de 2008 à 2012. « Le seul accès aux sources pose un défi, résume l’exégète. La banque de données facilite l’accès aux textes, mais aussi la compréhension de leur cheminement physique et intellectuel. Un manuscrit de Samarcande est copié à Ispahan puis se retrouve en Allemagne. La constitution de la bibliothèque virtuelle permet de retracer cette longue et complexe vie du texte. »

Elle permet aussi de découvrir des textes perdus, tout simplement. À Téhéran, M. Wisnovsky s’est intéressé à un codex d’anthologie contenant 55 essais de Yahya ibn Adi (893-974), philosophe chrétien de Bagdad, élève d’Al-Farabi, « second instituteur de l’intelligence », après Aristote, selon Averroès. Or la moitié du corpus, 24 textes au total, n’était connue que par des références ultérieures et tenue pour perdue ! « C’est un vrai accident, dit le spécialiste à l’origine de la découverte. Je m’intéresse plus à la réception d’Avicenne qu’à ses sources. »

Robert Wisnovsky enseigne la philosophie et la théologie islamiques avec un oeil constant sur la tradition de la traduction du grec à l’arabe. C’est d’ailleurs par cette langue morte que cet Américain d’origine est arrivé à la vivante. Il raconte qu’il a étudié le grec et le latin dans une école secondaire privée, à Princeton au New Jersey. « J’ai commencé des études classiques à l’université et j’y ai découvert l’arabe, qu’on enseignait alors comme une langue classique. J’en suis tombé amoureux. »

Des paradoxes

La PIPDI a d’abord identifié 3000 recueils notables disséminés d’Istanbul à Berlin. Un comité a ensuite pointé vers une tranche initiale de 400 textes encore plus fondamentaux, soit 65 ouvrages canoniques, 135 commentaires parmi les plus influents et 200 autres écrits jugés fondamentaux. La plus grande part (85 %) des manuscrits n’a jamais été éditée.

Pour l’instant, des copyrights réservent l’accès à la banque dématérialisée et potentiellement universelle aux seuls chercheurs de McGill, quelques happy few. Robert Wisnovsky a lui-même supervisé 16 Ph. D., dont le tiers appuyé sur les banques de données et cinq autres en cours. Son collègue Jamil Ragep a ses propres étudiants de haut niveau.

« C’est l’entente ; elle est loin d’être parfaite, mais nous espérons que la tendance ira vers l’accès libre, dit le professeur. Notre accord avec la Stadtbibliothek de Berlin va dans ce sens. Certains éléments, peut-être le cinquième ou le quart de la banque, seront donc accessibles à tous très bientôt. »

Autre paradoxe : les riches États pétroliers du Golfe n’ont fourni aucuns fonds pour ce chantier intellectuel. Le projet RSI est surtout subventionné (à hauteur de 1,5 million) par la Fondation canadienne pour l’innovation.

Lire à la machine

Cet organisme fédéral soutien les projets d’infrastructure des connaissances : équipement de pointe, laboratoires, collections scientifiques, etc. Une des retombées majeures du RSI concerne le traitement informatisé des documents manuscrits en langue arabe. Les différents styles calligraphiques de cette civilisation pose d’énormes difficultés de reconnaissance optique des textes, base de tout le travail de constitution de fichiers exploitables. Sans elle, l’image numérisée ne vaut guère plus qu’un microfilm. Avec elle, le document s’anime et s’interconnecte mot par mot, concept par concept. La translittération et la traduction électronique en dépendent.

Les équipes d’ingénieurs du professeur Mohamed Cheriet, de l’École de technologie supérieure (ETS) de Montréal, planchent sur ce défi. « C’est extrêmement complexe, explique le philosophe. L’arabe est une des langues les plus difficiles à faire lire par une machine. Nous avons donc les belles images, mais il faut pouvoir les explorer pour en tirer un plus grand avantage intellectuel. »

La science islamique nourrit ainsi la science actuelle, et vice versa. Pour l’instant, le prototype du laboratoire de l’ETS, l’Optical Shape Recognition, réalise les deux tiers des étapes principales du travail de lecture automatisée. Une fois complètement résolu, le traitement informatisé aura des répercussions énormes sur le secteur des études islamiques.

Il existe environ trois millions de manuscrits en langue arabe, qui peuvent représenter, quoi, un demi-million d’oeuvres copiées six fois chacune. Seule une petite portion est éditée. « Nos affirmations sur l’histoire de cette civilisation, ses sciences et sa philosophie, mais aussi son art ou sa poésie, son droit ou son architecture, repose sur une fraction statistiquement insignifiante », répète le spécialiste.

Les retombées potentielles dépassent largement le champ savant, on le comprend, surtout dans le contexte sociopolitique actuel en surtension. « Construire une image plus fidèle de l’histoire de cette partie du monde vaut en elle-même, mais ne peut aussi qu’accroître les chances de compréhension mutuelle des civilisations, conclut Robert Wisnovsky, lui-même un pont entre les civilisations. J’ai par exemple été contacté par un institut de Dubaï qui souhaite encourager des interprétations plus raffinées philosophiquement, et en tout cas moins dogmatiques que celles très populaires maintenant. Les concepts et la terminologie contenus dans les textes numérisés peuvent aider dans cette voie. L’idée n’est pas de devenir esclave de ce passé, mais de s’approprier les termes, les exemples ou les idées qui peuvent nourrir la réflexion encore aujourd’hui. »

BLx

Poster un commentaire

Classé dans Art, Culture et société, Histoire, Histoire et civilisation, Lettres, Philosophie, Religion, Science

La fête nationale du Canada: Célébrons la dialectique!

drapeau-bas-canadien-big-1024x515

Un des concepts fondamentaux de la philosophie de l’histoire hégélienne est la dialectique du maître et de l’esclave. Imaginons que deux hommes s’affrontent lors d’un duel dans le but d’acquérir la reconnaissance de l’autre. Il faut absolument que les deux adversaires survivent et qu’un des deux adversaires abdique. Si un des deux pugilistes meurt, l’autre ne pourra pas être reconnu. Il faut donc qu’il y en ait un qui devienne maître et que l’autre devienne esclave. Le maître est celui qui priorise son désir non biologique qu’est la reconnaissance. Il accepterait de mourir pour cette cause. À l’opposé, l’esclave est celui qui a peur de la mort et qui donc priorise sa vie biologique plutôt que la reconnaissance. L’esclave est donc condamné à travailler pour le maître. Le travail permet à l’esclave de posséder et de transformer la nature. Pendant ce temps, le maître mène une vie de plaisir, une vie de jouissance obtenue sans effort et est coincé dans une impasse existentielle. C’est que le maître est reconnu par quelqu’un qu’il ne reconnaît pas. Donc, il doit être reconnu par un autre maître, ce qui est impossible puisque les maîtres sont prêts à mourir pour la reconnaissance. Alexandre Kojève, professeur ayant enseigné à plusieurs grands intellectuels français dont Bataille, Camus et plusieurs autres, mentionne que «le maître n’est là que pour engendrer l’esclave qui le supprime en tant que maître en se supprimant par là soi-même en tant qu’esclave.[1]» Cette suppression dialectique, de la classe du maître et de l’esclave conduit à la fin de l’histoire, ce que Hegel nomme l’avènement de la classe du citoyen.

Cette lutte pour la reconnaissance se manifeste également dans l’histoire du Québec. Une des meilleures manifestations de celle-ci survint lors des accords du lac Meech de 1987. Une des demandes du Québec étaient que la province soit reconnue comme société distincte. Cela a provoqué de vives réactions chez les anglophones puisque ceux-ci ont « désémantisé » le mot «distincte». En effet, les canadiens-anglais ont vu dans ce terme la signification distinction, un terme qui  amène à croire que le Québec a des prétentions de supériorité sur les autres provinces canadiennes. Le Québec ne voulait pas être considéré comme supérieur, mais bien comme une province reconnue à part entière. Ce souhait n’est pas sans rappeler la fin de l’histoire selon Hegel. Selon lui, l’histoire se terminerait une fois que la dialectique du maître et de l’esclave serait supprimée et remplacée par une nouvelle classe que Hegel nomme le citoyen. Hegel pense également que l’histoire s’est déjà achevée, à peu de choses près, avec le personnage de Napoléon Bonaparte, qui universalise par ses conquêtes les acquis de la révolution française, c’est-à-dire la liberté pour tous. Au Québec, la suppression de cette dialectique que nous pourrions nommer la dialectique Canadiens-Français/Canadiens-Anglais se réaliserait avec la souveraineté. Les deux anciennes identités seraient supprimées, pour ne laisser que l’identité canadienne, qui ne serait composée que d’anglophones, ainsi que la création d’une nouvelle identité résultant d’un nouvel État créé par l’indépendance. Quant à cette dialectique du Canadien-Français/ Canadiens-Anglais, il y a quelques liens à faire avec la théorie de Hegel. D’une part, Kojève mentionne que «c’est  parce que l’esclave n’est pas réellement libre qu’il a une idée de la liberté, une idée non-réalisée, mais qui peut être réalisée par la transformation consciente et volontaire de l’existence donnée, par l’abolition de la servitude.[2]» On peut en dire autant des Canadiens-Français. C’est parce que nous n’avons pas d’État souverain représentant notre peuple, c’est-à-dire un État français, que nous avons l’idée d’indépendance. Le Québécois peut ainsi transformer sa réalité donnée en réalisant l’indépendance, c’est-à-dire en se dotant d’un État souverain. D’autre part, Kojève explique que le maître n’est là que pour engendrer l’esclave qui réalisera la fin de l’histoire. Cette citation n’est pas sans rappeler une phrase d’Hubert Aquin dans son texte L’existence politique. Aquin écrit : « Sans vouloir verser dans le paradoxe, je dirais qu’il faut rendre hommage à la confédération de ce qu’elle ait enfanté, malgré elle, les mouvements séparatistes[3]…»  Cette idée rejoint quelque peu l’idée précédente en ce sens que s’il n’y avait pas de confédération, de dialectique Canadiens-Français/Canadiens-anglais, l’indépendantisme n’existerait tout simplement pas. Pour qu’il y ait une telle idée, il faut absolument que les Québécois fassent l’expérience d’un système où ils ne sont pas indépendants, où ils font partie d’un système unioniste qui a la volonté d’homogénéité, d’assimilation et dont le but est un tout culturel  anglo-saxon. Cette volonté d’unification se remarque aisément dans l’histoire du Québec notamment avec la conquête de 1760, l’acte d’union de 1840 ainsi qu’avec le rapport Durham de 1839 qui recommande clairement l’assimilation des Canadiens-Français. Il ne faut donc pas, comme le dirait Hegel, voir notre position au sein de la confédération d’une manière abstraite, c’est-à-dire unilatérale en ne considérant que notre statut de minorité francophone au sein d’un ensemble anglo-saxon. Au contraire, il faut, voir la rose de la raison dans la croix du présent.

Alexandre Martin


[1] Alexandre KOJÈVE, Introduction à la lecture de Hegel, Menil sur l’Estrée, gallimard, 2011.P.175

[2] Ibid P.177

[3] Hubert AQUIN, L’existence politique, Liberté, vol.4, n 21, 1962 P.71

Poster un commentaire

Classé dans Culture et société, Histoire, Philosophie, Politique