Le vélo plus populaire que le hockey à Montréal?

Zénon saint-laurent 1Zénon Saint-Laurent 1912-2005

Quand la ville roulait vélo

Entre 1898 et 1989, soit pendant près d’un siècle, la métropole québécoise a connu plusieurs vélodromes et une vraie passion pour la petite reine. Tout cela est-il à jamais parti en fumée?

Jean-François Nadeau, Le Devoir 23/07/13

Juste avant le départ, quelqu’un a crevé son pneu arrière. Jalousie ? Racisme ? Les deux ? Peu importe : le champion noir Major Taylor s’élance à temps sur sa machine et triomphe à l’occasion des mondiaux du cyclisme qui se tiennent en 1899 au vélodrome de Verdun, tout près de Montréal. Car chez nous, on glorifiait l’imposante reine Victoria, mais aussi «la petite reine», le vélo.

Tout en bois, le nouveau vélodrome de Verdun est en mesure d’accueillir de 8 000 à 12 000 spectateurs. Du 7 au 12 août 1899, les compétitions World’s Meet proposent 15 courses aux curieux. Des athlètes représentent les États-Unis, l’Écosse, la France, l’Australie, l’Afrique du Sud, le Canada et l’Angleterre. Les journaux affirment que plus de 30 000 personnes ont assisté aux différentes épreuves.

Pour l’Américain Major Taylor, sûr de son affaire, c’est le triomphe, une fois de plus. Il sera bientôt l’un des athlètes les plus payés du monde, malgré la haine raciale dont il continue de faire l’objet, malgré sa gloire.

En 1899 toujours, la ville de Terrebonne inaugure elle aussi son nouveau vélodrome. Afin d’en apprécier la rapidité, elle fait venir de Montréal le réputé cycliste canadien-français de 19 ans Curtis Boivert. Le 6 août, soit la veille du début des mondiaux du cyclisme à Verdun, Boisvert entend battre son record du mille (1609 mètres) devant 400 spectateurs. Il n’y parvient pas, mais franchit tout de même la distance sur sa lourde monture à un peu plus de 28 km/h.

Comme cycliste professionnel, Boivert s’est construit un beau palmarès, tout en se faisant aussi connaître en patins – sur glace ou à roulettes – ainsi que comme joueur de hockey. Aux championnats mondiaux de Verdun, il fait bonne figure. On le connaît alors déjà aux États-Unis sous le nom de Greenwood, où il bat notamment Tom Cooper, l’étoile du Detroit Athletic Club, à deux reprises et le même jour. Un journaliste rapporte que toutes les médailles de Boisvert rempliraient une bijouterie. Boivert accumule les victoires jusqu’à ce que le cyclisme cesse d’un coup d’être un sport populaire en raison de la progression rapide de l’automobile. Plusieurs cyclistes de sa trempe deviennent, au début du XXe siècle, les promoteurs enthousiastes de nouvelles courses motorisées.

Les années folles

À Montréal, le vélo décline fortement à compter de 1898. Cette année-là, il y aurait eu 7973 bicyclettes enregistrées par la Ville. En tout juste trois ans, le nombre de deux-roues recensés par la Ville baisse de 54 %.

En 1911, dans une entrevue au journal Le Devoir, le président du Montreal Bicycle Club, qui est aussi président du club de raquetteurs Montreal Snowshoe, affirme qu’il a l’intention de relancer le cyclisme par la présentation d’épreuves lors des parties de crosse, ce sport immensément populaire hérité des Amérindiens. En 1913, le club cycliste Apollo organise aussi quelques courses. Un promoteur en présente aussi au parc de Lorimier, sur la piste des chevaux trotteurs. Mais iI faut attendre Louis Quilicot, en 1915, pour que se mettent en place de nouvelles structures favorables au renouveau de ce sport. « À l’époque, affirme Quilicot, les coureurs n’étaient pas nombreux, peut-être étions-nous une trentaine. »

Une famille franco-belge arrivée après la Grande Guerre, les Gachon-Van der Auwera, va beaucoup contribuer à redonner de l’élan au cyclisme dans un contexte de plus en plus favorable. Henri, le père, fabrique des cadres de vélos qui seront très appréciés par les coureurs. Pierre, un des fils, sera le premier Québécois à participer au Tour de France.

Le champion René Cyr, plus tard responsable du vélodrome du Stade olympique, dit au sujet des vélos Gachon : « C’étaient les meilleurs vélos que j’ai eus. Je les faisais repeindre, mais je ne les abandonnais jamais ! » À Montréal, les Gachon fabriquent des vélos bien avant que le réputé Giuseppe Marinoni ne s’y mette en 1974. En marge de la production de vélos professionnels, les cycles Gachon vont même tenter de concurrencer le fabricant CCM. La compagnie produira des vélos pour toute la famille jusqu’à la fin des années 1940.

Le vélo revient dans l’orbite des sports à la mode au cours des années 1920. Afin que les spectateurs puissent voir plus longtemps les athlètes, des courses sur piste qui durent six jours sont organisées un peu partout en Europe et en Amérique du Nord.

En 1928, un nouveau vélodrome est construit près de la rue Jean-Talon, au nord de Montréal. L’année suivante, le 25 août, pour la troisième grande réunion du dimanche autour d’une épreuve d’envergure présentée à ce vélodrome, la foule est tiraillée entre une partie de baseball qui se tient au stade non loin de là et les épreuves cyclistes. Les gradins du vélodrome sont néanmoins fort bien remplis et la police organise un service d’ordre. Par cette belle journée ensoleillée, on trouve sur la ligne de départ, soutenus par leur entraîneur à casquette en tweed anglais, les coureurs Henri Lepage, Jules Matton, Sammy Gastman, Battagello et Art Best. On présente aussi des épreuves rapides, courues derrière moto, où Gus Merkle tente au final de doubler Sammy Gasman, tiré par le pilote de la moto Willie Spencer, lui-même un ancien coureur qui devient, à peu près à cette époque, un des plus importants promoteurs de courses de six jours en Amérique du Nord. Spencer est au nombre des hommes d’affaires qui voient dans le cyclisme une étonnante occasion d’engranger facilement de l’argent.

Plus populaire que le hockey

On n’imagine pas aujourd’hui à quel point le hockey apparaît moribond à Montréal à cette époque. Au Forum, la lutte et le cyclisme remplissent l’amphithéâtre bien davantage que les parties du Canadien.

À chaque événement cycliste, une nouvelle piste de bois aux virages abrupts est construite par des ouvriers spécialisés. Les héros qui tournent des jours entiers comme des écureuils dans une cage passionnent le public bien plus que les hockeyeurs.

À compter de 1929, on présente très régulièrement des courses sur piste au Forum, comme dans la plupart des grandes villes. L’emblème du club de hockey Canadien sert aussi à distinguer les coureurs cyclistes canadiens-français qui participent à la série de courses nord-américaines. À Detroit, New York, Chicago ou ailleurs, les journaux locaux présentent des photos d’Henri Lepage et de Pierre Gachon qui posent sur leur bicyclette avec le chandail tricolore flanqué du CH de l’équipe de hockey. Revêtus du maillot tricolore, ils s’incarnent en représentant des Canadiens français dans une joute entre nations qui se dispute à cheval sur deux roues.

« On portait le chandail des Canadiens », se souvient le champion René Cyr, né en 1920 et interrogé l’an passé chez lui, dans les Laurentides. « Pas tellement celui du hockey, avec son crest et tout, mais plutôt le chandail des Canadiens, des Canadiens français, vous comprenez ? » Avant les années 1960, avant ce que l’on a appelé la Révolution tranquille, les francophones du Québec se définissent comme des Canadiens par opposition aux Anglais. Le tricolore de l’équipe de hockey renvoie à cette identité historique.

« Dans ce temps-là, c’était la lutte, la boxe et les courses de six jours qui remplissaient le Forum, continue René Cyr. Les gens venaient voir Yvon Robert lutter et les courses de six jours. Ils venaient le soir, tous les soirs. C’est là que j’ai rencontré ma femme ! Puis les courses continuaient le jour. Il y avait toujours du monde. C’est ça qui faisait vivre le Forum. Pas le hockey ! Quand on parle aujourd’hui de l’histoire du Forum, il n’y en a que pour le hockey ! Ce n’est pas la vérité. » Même Maurice Richard, à compter des années 1940, sera un des adeptes des compétitions cyclistes, rappelle René Cyr, photos à l’appui.

Cette popularité des coureurs cyclistes trouve son miroir dans la publicité. Des pistards comme Henri Lepage, Jos Trépanier, Pierre Gachon et Jules Audy servent à la promotion de plusieurs produits de consommation, dont les marques de bière. Même en 1943, alors que les courses déclinent en raison du conflit mondial, Pierre Gachon, « étoile des courses de six jours dans les années d’avant-guerre », se retrouve au centre de publicités publiées dans les journaux par la brasserie Molson.

Au Forum de Montréal, le cyclisme atteint bel et bien des sommets de popularité au cours des années 1930 avant de décliner de nouveau à partir de 1942-1943, en raison de la guerre.

Camillien Houde, le tonitruant maire de Montréal, assiste très volontiers aux courses drapé dans sa grande cape noire. Les vedettes de la chanson et des cabarets s’y montrent tard en soirée, à l’heure où les reporters signalent dans leurs reportages du lendemain les personnalités présentes. Le lutteur Yvon Robert, formidable héros populaire, offre des trophées aux coureurs à l’occasion de certaines épreuves. Même le joueur de baseball Gus Dugas vient spécialement des États-Unis, où il joue pour les Pirates de Pittsburgh, afin d’assister aux courses chez lui à Montréal. Bien des jeunes hommes s’y rendent, coiffés d’un joli chapeau, leur belle pendue à leur bras, pour connaître des soirées riches en émotions.

Tous les journaux nord-américains parlent alors des courses cyclistes. Une mystique de la force et de l’agilité se réinvente même autour du vélo, parfois en réinterprétant les légendes populaires de force brute. Le journaliste Zotique Lespérance écrit par exemple : « Nous savons pourquoi le jeune René est fort : son père est un cousin du fameux homme fort Louis Cyr. »

Le vélo ne redeviendra pas aussi populaire après la guerre, en partie à cause de Maurice Richard, le grand régénérateur du hockey. Mais tout de même : construction d’un vélodrome à Shawinigan en 1947-1948 ; épreuves internationales sur piste à Verdun en 1949 ; construction d’une piste à Québec, au parc Victoria, dans les années suivantes ; cons truction en 1955 du Vélodrome Métropolitain à Montréal, près du collège André-Grasset.

Au Centre Paul-Sauvé, les courses de six jours connaissent même une nouvelle ferveur au cours des années 1960. De grandes vedettes de ce sport prennent part à ses courses. Peu suspect de passion pour l’activité physique, le tribun Pierre Bourgault dira alors qu’il n’existe pas de plus beau sport.

En 1974, Montréal aura un autre vélodrome, pour accueillir les Championnats du monde à proximité de l’Université de Montréal. Puis, finalement, le vélodrome olympique voit le jour pour les jeux de 1976. En fait, il n’y a guère que depuis la démolition impromptue, en 1989, de la piste en bois de rose de ce dernier que la métropole québécoise ne compte plus de vélodrome où les spectateurs hurlent le nom des champions.

BLx

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Classé dans Culture et société, Histoire

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