L’oubli de la philosophie

L’existence de Dieu, une question philosophique oubliée ?

L’abandon de cette interrogation marque un appauvrissement et a tout à voir avec une transformation de la notion d’existence

La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel: tel est un des arguments souvent invoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l’enseignement de leur matière au collégial. Or Jean Grondin, un des meilleurs spécialistes de la philosophie allemande au Québec, craint qu’à utiliser cet argument les professeurs risquent de confondre «la philosophie avec la science politique ou le journalisme» («digne profession par ailleurs», ajoute-il, diplomate… ). Le risque: oublier les questions fondamentales, comme celle de l’existence de Dieu, à propos de laquelle il nous offre le texte stimulant qui suit. Il y critique le «nominalisme», ce mode de pensée d’où découlerait une conception moderne de l’existence; conception par laquelle la foi, par exemple, ne peut nous apparaître comme une «attitude» individuelle et subjective, un «choix personnel», comme on n’a cessé de le répéter à la commission Bouchard-Taylor.

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Le Philosophe, Rembrandt

Il fut un temps où les philosophes n’avaient pas de souci plus pressant que de traiter de l’existence de Dieu. La question a tenu en haleine les plus grands esprits, Aristote, Cicéron, Augustin, Thomas d’Aquin, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel et tant d’autres, mais elle est un peu disparue de nos débats philosophiques. Il est permis d’y voir un appauvrissement. Aujourd’hui, on demande aux philosophes de se justifier en montrant que leurs idées permettent d’éclairer tel ou tel problème politique ou social qui agite les manchettes.

Il se pourrait qu’on confonde ici la philosophie avec la science politique ou le journalisme (digne profession, par ailleurs). La philosophie ne peut guère se justifier qu’en étant elle-même, donc en demeurant fidèle à ses interrogations fondamentales.

La question de l’existence de Dieu en fait partie. Ici, le terme le plus difficile, le plus mécontemporain, est sans doute celui de Dieu. Or, par déformation philosophique, je me concentrerai sur le premier, l’existence, qui sera le terme le moins problématique pour le commun des mortels. (C’est pourquoi je n’aborderai pas du tout ici le débat assez malheureux, mais très ancien, sur l’intelligent design.)

Le triomphe du «nominalisme»

C’est que la plupart des esprits, pour peu qu’ils y réfléchissent, s’entendront sans peine sur le sens à donner à la notion d’existence: exister, c’est être plutôt que de n’être pas, c’est-à-dire survenir réellement dans l’espace, existence qui se laisse attester par nos sens. Cette table ou ce journal existent, par exemple, parce qu’ils sont là devant moi, observables, etc. On ne le sait pas toujours, mais c’est là une conception bien particulière, et relativement récente, de l’existence, qu’on peut qualifier de nominaliste. Pour le nominalisme n’existent que des réalités individuelles, matérielles, donc perceptibles dans l’espace et dans le temps.

Ainsi, pour le nominalisme, les tables et les pommes existent mais les licornes ou le père Noël n’existent pas, ce sont des «fictions». Pour lui, les notions universelles n’existent pas non plus, ce ne sont que des noms (d’où l’appellation de «nominalisme»), des inventions servant à désigner un ensemble d’individus possédant telle ou telle caractéristique commune, individuellement perceptible.

C’est là une conception de l’existence si évidente, qui détermine de façon si puissante notre pensée, que nous oublions tous qu’il s’agit d’une conception bien particulière de l’existence, celle qui accorde la priorité exclusive de l’être à l’existence individuelle et contingente.

Il est au moins une autre conception de l’être qui est plus ancienne et contre laquelle la conception nominaliste s’est patiemment élaborée. Au vu de la conception moderne et nominaliste, c’est une conception qui paraîtra bizarre au possible, a fortiori à notre époque. C’est la conception qui comprend l’être non pas comme existence individuelle mais comme manifestation de l’essence, dont l’évidence est première. L’essence est ici première! Cela nous paraît incongru parce que, pour nous, l’essence est seconde, elle se surajoute, «par abstraction», à l’existence individuelle.

Or cette conception était celle des Grecs, de Platon notamment, pour qui l’individuel possède une réalité de second degré. Il est effectivement second par rapport à l’évidence combien plus éblouissante de l’essence (ou de l’espèce, car il s’agit du même terme en grec: eidos) qu’il représente: ainsi, par exemple, un être humain ou une chose belle n’est qu’une manifestation (bien éphémère!) d’une essence (ou d’une espèce). L’essence, comme son beau nom l’indique bien (esse), renferme l’être le plus plein parce que le plus permanent.

Cette conception qui nous paraît si insolite a pourtant porté la pensée occidentale jusqu’à la fin du Moyen Âge. Elle fut critiquée par les auteurs qu’on a appelés nominalistes, dont Guillaume d’Occam (fin XIIIe-1350). Assez ironiquement, sa motivation était avant tout théologique: c’est qu’il estimait que la toute-puissance de Dieu, dont le Moyen Âge tardif avait une vive conscience, paraissait incompatible avec un ordre d’essences éternelles qui viendrait en quelque sorte la limiter.

Si Dieu est tout-puissant, il peut à tout moment bouleverser l’ordre des essences, faire en sorte que l’homme puisse voler, que les citronniers produisent des pommes, etc. Pour Occam, les essences ne sont donc que des noms et succombent à son proverbial rasoir.

Cette conception fut contestée à son époque (entre autres parce qu’elle apparaissait incompatible avec le dogme de l’eucharistie, où la transformation de l’essence est cruciale), mais elle a fini, lentement mais sûrement, par triompher dans la modernité, au point d’éclipser totalement l’autre vision de l’existence.

Ainsi n’existent plus pour la modernité que des entités individuelles et matérielles. Connaître ces réalités, ce n’est plus connaître une essence (car elle existe de moins en moins) mais repérer des régularités ou des lois au sein des réalités individuelles, posées comme premières (même si, pour un Newton, voire pour Einstein lui-même, connaître les lois mathématiques du monde, c’était encore entrapercevoir l’essence divine: «J’affirme que le sentiment religieux cosmique est le motif le plus puissant et le plus noble de la recherche scientifique», affirma Einstein).

Cette conception de l’existence pénètre de part en part la science de la modernité, et il n’est pas surprenant qu’elle ait dominé sa pensée qu’on peut dire «politique», où la prééminence de l’individu s’impose de plus en plus comme la seule réalité fondamentale. Dire que nous vivons dans une société de plus en plus individualiste est la plus triviale banalité du monde. C’est que dans un tel contexte, celui de la modernité, il va de plus en plus de soi que toutes les essences, donc toutes les réalités plus universelles, sont devenues problématiques. On parle depuis peu d’«identité» pour tenter de sauver ces solidarités plus universelles, mais il va de soi, pour le nominalisme ambiant, qu’elles sont secondes et improbables. Il s’agit en fait d’un diaphane souvenir de l’essence qui semble irrémédiablement perdue.

De la science au nominalisme

Ce nominalisme va bien sûr de pair avec l’attention que la science moderne prête à ce qui est immédiatement constatable. Les concepts et les idées qui intéressaient la science traditionnelle sont tous devenus douteux et seconds. Même les sciences humaines, devenues «sociales» dans la foulée de ce processus, ont besoin de positivités individuelles et spatialement observables.

C’est que les idées ne sont plus des manifestations de l’être mais des «faits de société» dont on imagine qu’ils peuvent faire l’objet d’une observation empirique. On calque ici sur les sciences humaines une conception de l’être très évidemment empruntée aux sciences de la réalité physique (à laquelle se réduit désormais tout être). Je n’ai pas l’espace ici pour aborder toutes les implications scientifiques et politiques de cette conception. (Il va de soi, par exemple, que le phénomène du nihilisme trouve sa racine dans le nominalisme.)

Je me contenterai de revenir à mon thème de départ, celui de l’existence de Dieu. C’est une lapalissade de dire que l’existence de Dieu doit nécessairement faire problème dans un cadre nominaliste: Dieu existe-t-il comme une pomme ou une fourmi? Assurément, non. Donc, Dieu n’existe pas pour la modernité, et s’il existe encore dans les croyances, ce n’est justement, pense-t-on, que comme la fiction à laquelle certains individus restent attachés en raison de leurs origines ou de leurs angoisses. La foi n’est plus ici qu’une «attitude» individuelle et subjective, donc problématique.

Mais cela est aussi vrai de toutes les convictions fondamentales, dont on parle depuis peu, empruntant un vocable à l’économie du XIXe siècle, en termes de «valeurs». Entendons: elles valent, c’est-à-dire qu’elles sont rentables, pour tel et tel sujet. Mais cette valeur ne renvoie plus à rien d’objectif. C’est une des conséquences de l’empire du nominalisme.

La conception qui faisait de l’être une manifestation de l’essence, aussi étrange puisse-t-elle paraître, n’avait pas ces difficultés. Car c’est là un phénomène qui ne manque pas de frapper celui qui s’intéresse au phénomène religieux: c’est que l’existence de Dieu n’y fasse jamais problème. Je ne suis pas sûr de connaître des textes de l’Ancien ou du Nouveau Testament, ou du Coran, où l’existence de Dieu fasse réellement problème, où, par exemple, la question de Thomas d’Aquin, «an sit Deus?», «est-il un Dieu?», ait sérieusement été posée. Elle l’est peut-être ici ou là (dans le Psaume de l’insensé, par exemple) mais n’est nullement centrale.

Cela est plus saisissant encore dans la «religion» grecque: il y a des dieux, car il y a partout des manifestations de l’essence divine. Il s’agit, aimerais-je dire, de l’expérience première de l’être. Elle est si évidente que la question du rapport aux dieux ne se pose jamais, pour les Grecs de l’époque classique, en termes de «croyance». Certes, les spécialistes modernes se posent parfois la question à savoir si les Grecs «croyaient» en leurs dieux, mais ils plaquent sur les Grecs leur vocabulaire nominaliste et moderne.

Un autre indice en est que les Grecs ne se sont jamais interrogés sur l’existence effective d’Ulysse ou de la guerre de Troie, autour desquels gravitaient leurs épopées, alors qu’il s’agit pour l’observateur moderne de questions primordiales (et qui nous empêchent sans doute de comprendre de quoi il y est question). Il faut croire que les Grecs avaient d’autres priorités: il s’agissait pour eux de puissantes manifestations de l’être et du divin. La conception nominaliste de l’être n’existait pas vraiment.

La foi n’est pas un choix

La question du christianisme est intrigante ici. C’est qu’à la différence des Grecs, et dans la continuité du judaïsme, il accorde une plus grande place à la foi, par laquelle nous sommes sauvés, dit même saint Paul. Mais comment comprendre cette foi? C’est là une tâche difficile, surtout pour nous, modernes, qui associons la foi à une forme faible et inférieure de savoir qui relèverait d’un «choix personnel».

Peut-on dire que la foi (pistis) dont il est question dans les textes bibliques relève vraiment d’un choix personnel de l’individu tout-puissant? Ce n’est guère le sentiment qu’on a en lisant ces textes. La foi désigne plutôt un «se tenir» dans l’évidence de l’essence divine, un «se savoir» enveloppé de sa fidélité, qui n’a rien à voir avec un choix qui serait le nôtre.

L’imperfection du nominalisme

Il est un dernier phénomène qui m’intéresse ici, celui de la religion. Assez ironiquement, la modernité y accorde beaucoup d’importance. Or chacun sait que c’est un terme qui n’existe pas en grec. On peut bien sûr, si on y tient, parler de la religion des Grecs, mais les Grecs ne le faisaient pas.

C’est qu’il n’y avait pas, pour eux, une sphère de leur existence qui relevait en propre de la croyance. Les dieux étaient partout, si bien que le rapport à eux ne s’exprimait jamais en termes de «religion».

À ma connaissance, le Nouveau Testament, écrit en grec, n’en parle pas non plus. Et un auteur aussi tardif que Thomas d’Aquin, bien que marqué par le nominalisme, reconnaîtra à la religion un statut assez régional dans une lointaine section de sa Somme: la religio se limite chez lui aux exercices de dévotion de l’homme envers le divin (la prière, par exemple).

Nous sommes ici bien loin d’une conception nominaliste de l’être. Pour elle, la religio fait évidemment problème car elle ne renvoie littéralement à rien, à rien d’assignable. Comment étudier alors la religion? On l’étudie, conformément à la conception nominaliste de l’être, par son seul côté observable: en analysant ses pratiques dans les diverses sociétés, donc sociologiquement.

Mais il se pourrait alors qu’on passe à côté de son essence. Sa puissante survivance dans nos sociétés contemporaines (81 % des Canadiens et des Québécois se disent croyants), si désarçonnante pour les philosophes, a le bonheur de nous rappeler que la conception nominaliste de l’être n’est peut-être pas la seule.

Jean Grondin
Professeur à l’Université de Montréal, l’auteur est spécialiste de la philosophie allemande et de l’histoire de la métaphysique. Ses livres sont traduits dans une dizaine de langues. 

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Haus der statistik

Petite intrusion chez la Stasi

Exploration de la maison des statistiques de Berlin Est

Bjarni et moi nous sommes vite trouvés une affinité qu’est l’exploration de lieux désaffectés. Bjarni, c’est la personne qui m’a hébergée à Berlin pour quelques nuits par l’intermédiaire de couchsurfing. 1Un Islandais établi là depuis peu mais qui ayant une âme d’explorateur connait déjà très bien la ville. Nous nous sommes armés d’une caméra permettant de filmer et de prendre des photos, de la flashlight de mon téléphone cellulaire, de vêtements chauds et d’un thermos plein de thé chaud. Notre première aventure fut la visite d’un parc d’attractions fantôme. Ensuite, nous avons balayé une vieille salle de danse. Puis nous nous sommes hasardés dans un vieil hôpital délabré. Parmi toutes ces aventures, celle qui nous aura le plus secoués est bien l’exploration de la maison des statistiques de Berlin est.

C’est un bâtiment imposant qu’à première vue on ne croirait pas vide. La preuve, j’ai passé mes deux premières nuits à Berlin dans une auberge de jeunesse située juste en face de celui-ci. La fenêtre de ma chambre donnait sur la façade de cet immeuble ! Je n’aurais jamais pensé qu’il était question d’un des établissements de la Stasi laissé à l’abandon. Contrairement aux autres lieux visités, il est situé dans un quartier très populaire de la ville qu’est le Mitte. Il est aussi juste à côté d’Alexanderplatz qui est l’un des principaux lieux d’activité de Berlin.

En ce mardi soir, nous étions devant nos ordinateurs et hésitions entre retourner à l’hôpital (très imposant) ou visiter une station de métro désaffectée. Puis, tout d’un coup Bjarni m’envoie le lien d’un article très intéressant sur un endroit moins délabré que ceux visités auparavant. 2Selon l’auteur, la difficulté d’intrusion de l’endroit serait très élevée. Un défi ! Rien de plus attirant ! Mais une des choses qui me réjouit, c’est surtout le fait qu’on ait moins de chance de crever de froid vu qu’il est question d’un endroit clos. Nous lisons tous les commentaires liés à l’article qui date de 2011. Un commentaire récent de l’auteur nous apprend que celui-ci a essayé d’investir à nouveau l’endroit mais sans succès. C’est décidé, c’est là que nous irons ce soir.

Sur place, nous faisons le tour du bâtiment qui est encerclé d’une barrière métallique. Nous décidons de commencer à trouver une issue à l’arrière du bâtiment sachant qu’il y a moins d’activité humaine par là. Il fait très sombre, nous essayons plusieurs portes qui bien évidemment sont scellées. Nous trouvons un escalier qui donne sur le sous-sol. Nous ouvrons une porte métallique sans difficulté. Celle-ci donne directement sur un ascenseur hors d’usage. Trop beau pour être vrai. Nous rebroussons chemin. Nous continuons notre inspection des lieux et tombons sur une barrière flétrie qui donne encore sur le sous-sol. Cette fois, il n’y a pas d’escalier, il faudra passer la barrière et descendre prudemment les  trois mètres et demi qui nous séparent du sol. À l’aide d’une branche d’arbre, nous arrivons à l’endroit voulu tout en nous demandant comment nous allons remonter.

Nous ouvrons une porte métallique, celle-ci donne encore sur un cul de sac. Nous essayons une autre porte et nous voilà à l’intérieur du bâtiment ! Nous ne nous réjouissons pas trop vite sachant qu’il y a de grandes chances que notre exploration s’arrête à la prochaine porte. Pourtant tout s’ouvre ! 3Nous longeons un couloir et découvrons des toilettes et certaines pièces avec quelques tableaux  encore aux murs. Il faut trouver un escalier afin d’accéder aux autres sections de l’immeuble. Nous ouvrons des portes mais ne faisons pas vraiment attention à les garder ouvertes parce que nous sommes impatients de savoir les limites de l’accès que nous avons trouvé. Grave erreur. Nous trouvons finalement un escalier mais les portes qui donnent accès aux étages suivants sont verrouillées. On peut observer une petite lumière verte dans le haut de chacune de ces portes, un peu comme s’il y avait un système de sécurité enclenché. Nous rebroussons chemin. Nous essayons d’ouvrir l’une des portes par laquelle nous sommes passés, elle est verrouillée !

Bjarni me jette un regard de stupéfaction, je fais de même. Nous ouvrons des fenêtres dans l’espoir de sortir de là mais elles donnent toutes sur un grillage solide. Nous retournons à la porte et apercevons une autre porte un peu plus loin à sa gauche. Elle est verrouillée aussi mais semble beaucoup moins solide. Notre cœur fait un bond lorsque nous nous apercevons que de l’autres côté de cette porte, il y a un couloir illuminé. Nous sommes pris au piège et nous nous demandons si ce n’est pas un piège qu’on nous a tendu !

4Non loin de là, nous trouvons une sorte de barre de métal. Le seul moyen de nous en sortir, c’est de forcer la porte branlante. Cela nous a pris au moins une bonne demi-heure de travail. Nous ressentons un tel soulagement lorsque la porte s’ouvre !

Il y a un long couloir illuminé. L’atmosphère est lugubre. Nous trouvons une salle de bain et à notre grande surprise, elle est toujours fonctionnelle. Un bâtiment abandonné, supposément inutilisé depuis un moment, où l’on trouve de l’électricité et de l’eau courante, c’est tout de même un peu louche. 5Nous prenons notre matériel et nous aventurons dans le couloir. L’ambiance est très tendue, c’est bizarre, on se sent comme à une autre époque. C’est comme si on faisait un voyage quelques décennies en arrière. On se sent mal ici probablement parce qu’il n’y a aucune manifestation humaine de notre époque. 6Sur les autres lieux visités, on dénote beaucoup d’activités récentes, telles que la présence de graffitis et de détritus, bouteilles de bières ou restants de nourriture. Ici, rien. Ceci peut être expliqué par la méconnaissance de l’endroit mais aussi par sa difficulté d’accès. C’est resté hermétique. Cette découverte, c’est comme un pot Mason qui protège le temps du temps.

7Très vite, nous tombons sur quelque chose de très intéressant.Une pièce qui semble être une salle d’archives. Les étagères sont vides. Dans la salle, nous trouvons une porte qui donne sur un nouvel endroit. Sur celle-ci, nous apercevons trois textes allemands.Nous les prenons en photo afin de les traduire plus tard. Un ami Suisse m’explique qu’il est question d’instructions. Les comportements à adopter dans la « chambre de protection ».  Intriguant…

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Nous entrons dans cette chambre et tombons sur une autre porte. Par contre, celle-ci est verrouillée et un petit papier y est accroché. Sur ce papier usé sont dactylographiées quelques lignes et à la fin, en petits caractères, signé «Aristoteles». Qui signifie Aristote en allemand. Je vous laisse le plaisir de le traduire via Google Translate ou autre moyen à votre disposition : « Spiele damit du ernst sein kannst. Der Spiel ist ein Ausruhen. Die Menschen bedürfen des Ausruhens, denn sie können nicht immer tätig sein.»

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Bref, nous sommes retournés sur nos pas et avant de continuer dans le couloir, quelque chose a attiré notre attention. Une grande armoire bloque un passage.  Quelqu’un a arraché une partie de cette grande armoire auparavant. Nous éclairons le trou dans l’armoire et à notre grande surprise, nous apercevons un autre long couloir et plusieurs autres portes !

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Cette découverte nous glace le sang. Pourquoi avoir bloqué le passage vers cette section ? Vu l’ambiance déjà très glauque de l’endroit, nous décidons de ne pas nous y aventurer tout de suite et de revenir sur nos pas. Surtout que nous n’avions pas encore trouvé de moyen de sortir.

Nous arrivons au bout du long couloir trouvé plus tôt. Nous empruntons un escalier. À chaque étage, les portes sont verrouillées. Sauf au troisième. La porte que nous réussissons à ouvrir indique « Bibliothek ».

Il est bien question d’une vieille bibliothèque. Nous trouvons les portes vitrées y donnant accès et trouvons une salle vide. Sur le sol, il y a encore les traces des étagères. Dans une autre salle faisant partie de la bibliothèque, nous trouvons une carte de la vieille Europe. Celle-ci date de l’époque où l’Allemagne était séparée en deux.

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Nous restons un moment afin de prendre quelques photos puisque l’éclairage est plutôt intéressant.

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Nous continuons notre exploration et trouvons un escalier étroit et très raide qui mène vers le toit. À la fin de cet escalier il y a une lourde porte. Nous découvrons une petite salle où se trouve une machine dont nous ignorons l’utilité. Il y a de vieilles traces humaines. Une petite étagère sur laquelle sont éparpillés un téléphone, un journal, un dossier, des outils et une tasse pleine de mégots.

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Je feuillette le dossier et l’on y trouve des plans de la machine. Je jette un coup d’œil au journal, s’y trouvent dates et heures, qui se rendent jusqu’à 2010, accompagnées de ce qui semble être des notes d’observation liées à la machine. En fait l’étagère servait de bureau à quelqu’un…

Nous quittons cette salle et retournons sur nos pas dans l’espoir de trouver enfin une sortie. L’atmosphère de cet endroit est très pesante ; nous espérons le quitter au plus vite. Nous retournons au grand escalier où plusieurs portes étaient verrouillées. Au bas de l’escalier, niveau rez-de-chaussée, il y a une porte qui donne sur un jardin intérieur. Nous sommes très heureux de sentir l’air frais extérieur lorsque je réussis à l’ouvrir. Nous tentons aussitôt de trouver un moyen de sortir de l’enceinte du bâtiment mais ne trouvons pas grand-chose. Nous découvrons qu’aux fenêtres du côté qui nous était impossible d’accès, il y a quelques bureaux et que dans ces bureaux on peut encore observer la présence d’objets personnels. On trouve même une salle où il y a des appareils électroniques, servant à la régulation de l’endroit, qui clignotent encore.

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Par contre, il ne semble pas y avoir d’issue, mis à part une fenêtre grillagée qui pourrait nous permettre d’accéder au toit. Nous décidons de rebrousser chemin. Dans notre euphorie du moment où nous avions enfin de l’air frais, nous avons fait une grave erreur. Nous avons omis encore une fois de retenir la porte et nous voilà à nouveau coincés ! Impossible de retourner à l’intérieur, la porte s’est verrouillée derrière nous ! Pas le choix, nous allons devoir grimper pour nous sortir de ce pétrin.

21Comme si nous n’étions pas suffisamment en mauvaise posture, il n’y a plus de mémoire dans notre caméra alors à partir de ce moment nous n’étions plus en mesure de prendre des photos ou des vidéos. Donc je vous illustre la situation. Bjarni et moi devions grimper ce grillage de fenêtre afin d’atteindre cette petite partie de toit. Arrivés sur le toit, il n’y a aucun moyen de descendre. Tout est protégé par des barbelés.

22Nous décidons de nous aventurer plus loin et trouvons une vitre cassée ! Elle est assez haute mais par chance il y a un autre grillage qui nous permet d’y accéder. Nous arrivons tant bien que de mal à nous introduire dans un bureau. Nous quittons se bureau et trouvons un escalier qui descend. À la fin de cet escalier, Bjarni ouvre une porte et celle-ci donne directement sur… la rue !

Ce fut aussi simple que ça… des heures et des heures de tension qui furent relâchées par l’ouverture d’une porte. Nous étions réconfortés d’entendre à nouveau les bruits de voitures et toute l’agitation berlinoise.

Cette exploration est inachevée comme la plupart de celles que nous avons menées. Par contre, la curiosité liée à cet endroit est très forte, plus que les autres. Cette nuit-là, je n’ai pas pu m’arrêter de penser à l’armoire, celle qui bloquait le passage vers une autre section du bâtiment. Cette curiosité nous attirait à nouveau là-bas mais quelque chose en nous, nous en éloignait. Quand tu vas là-bas, tu absorbes de l’information mais le bâtiment t’empoisonne de ses ondes négatives, alors tu ne veux plus y retourner… du moins, pour quelques heures. Le lendemain matin, j’étais prête à y retourner mais malheureusement je devais quitter Berlin quelques heures plus tard. Bjarni m’a promis d’y retourner un jour, j’attends de ses nouvelles…

Caroline Douville

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Le libraire

M. Lefebvre, mon libraire préféré. Section philosophie, je lui dois plus de la moitié de ma bibliothèque. La Librairie Henri-Julien, un lieu infiniment plus poétique que les cabinets de magie de Harry Potter.

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Made in China

lever de soleil beijingLever de soleil, Beijing 16/01/14

Le niveau de pollution est si élevé à Beijing, le smog si dense, que la possibilité d’y voir le soleil se lever n’est plus qu’un souvenir certains matins. Ne reste plus qu’à télédiffuser ce qui fut. Je pense à David Hume qui, dans son Enquête sur l’entendement humain, réfléchissait à la proposition suivante: Le soleil ne se lèvera pas demain…

«Le contraire d’un fait quelconque est toujours possible, car il n’implique pas contradiction et l’esprit le conçoit aussi facilement et distinctement que s’il concordait pleinement avec la réalité. Le soleil ne se lèvera pas demain, cette proposition n’est pas moins intelligible et elle n’implique pas plus contradiction que l’affirmation : il se lèvera

Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748), Aubier, pp. 70-71

Mais je pense surtout au péril auquel nous expose la croissance économique sans limite…

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Cocksucker Blues

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Cocksucker Blues, le film de Robert Frank sur les Rolling Stones, film légendaire longtemps interdit de diffusion, en fait toujours encore interdit de diffusion, refait surface au tiff.  Vraiment un rare documentaire. Pour avoir un aperçu du «plus célèbre film de l’histoire du rock n’roll que presque personne n’a vu»: extraits.

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Portrait d’un artiste en tant que chasseur… amérindien et homosexuel

L’histoire de l’art est une matière bien complexe. Il s’agit d’une discipline qui emprunte à beaucoup d’autre : l’anthropologie, l’histoire générale ainsi que la sociologie. Toutes ces disciplines permettent des approches différentes permettant l’écriture d’une histoire et sa constante réécriture. Pour tracer une histoire de l’art efficace et exhaustive, il est judicieux d’en utiliser un judicieux mélange. L’anthropologie pour comprendre les traditions et rituels, l’histoire pour comprendre le contexte politique et les grandes époques puis la sociologie pour comprendre les enjeux sociaux qui font émerger tous les styles, mouvements et courants artistiques à travers les âges. Une étude aussi polyvalente permet également de centrer l’écriture d’une histoire de l’art plus artistique qu’historique. En ce sens où l’artiste en serait le noyau plutôt que l’histoire générale elle-même. En effet, la question de la construction du statut de l’artiste dans la société occidentale est une manière très intéressante d’aborder l’histoire de l’art. Considérer un artiste comme faisant partie d’une catégorie spéciale d’être humain, comme on le fait aujourd’hui en perpétuant le mythe d’un personnage torturé et incompris, est de lui accorder une importance particulière. Ce statut d’être exceptionnel s’est construit à travers les époques, de façon non-linéaire, grâce à deux outils que l’on observe au sein des œuvres de différents artistes. D’une part, l’artiste procède à l’auto-construction de son propre statut en se définissant à travers ses propres œuvres à l’aide de diverses stratégies. D’autre part, il joue un rôle social par le biais de la réception de ses œuvres dans le contexte socio-historique de la communauté à laquelle il appartient. L’une des stratégies qui illustre parfaitement cette construction identitaire à deux volets est celle du portrait et de l’autoportrait. Le meilleur moyen de comprendre le processus de constitution d’un statut d’artiste est bien évidemment l’étude de cas. C’est donc à travers l’étude de l’œuvre Portrait of the Artist as a Hunter par Kent Monkman (2002) que ces notions prendront forme. Il sera donc possible de comprendre comment Monkman se définit dans cette œuvre comme un artiste jouant un rôle dans la déconstruction des tabous et stéréotypes qui perdurent au sujet des Amérindiens, des homosexuels et travestis ainsi que des artistes eux-mêmes. Il s’agit ici de trois groupes sociaux auxquels l’artiste appartient.  C’est grâce à une compréhension du contexte historique de colonisation des Amérindiens, une présentation de l’alter-ego artistique de Monkman, Miss Chief Eagle Testickle ainsi qu’une explication du rôle social que joue l’œuvre en relation avec la trinité portraiturale qu’il sera possible d’en venir à cette conclusion.

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Kent Monkman, Portrait of the Artist as a Hunter, 24″ x 36″ — 2002, Acrylique sur canevas. Appartient à la collection de la National Gallery of Canada

Contexte historique – vision occidentale

k 2Tout d’abord, afin de bien saisir tous les enjeux sociaux abordés dans cette œuvre, il est important d’en connaitre le contexte socio-historique duquel a émergé son inspiration. Il est évident, vu ses origines, que Monkman baigne dans la culture autochtone de l’Amérique du Nord. Pour bien saisir tous les enjeux de la société amérindienne, il faut bien sûr en connaitre l’histoire. Pour débuter, le contexte de colonisation et de christianisation dans lequel s’est fait la rencontre entre les européens (incluant les Anglais d’Amérique) et les aborigènes habitant déjà le territoire est un élément à considérer dans la compréhension de l’œuvre de Monkman. L’essentiel est de savoir que les Amérindiens, aux yeux des occidentaux, ont été, et pour plusieurs sont encore, une masse informe constituée d’être tous pareils avec les mêmes rites, valeurs, traditions, etc. Il faut savoir que peu d’Américains avaient l’opportunité de voir de véritable Amérindiens, la frontière entre ces deux peuples était en fait trop loin pour les moyens de transport de l’époque. k 3Or, ce n’était qu’un petit nombre de voyageur qui pouvaient avoir observé, les Amérindiens dans leur vie de tous les jours. Ils étaient donc les seules ressources de documentation concernant les Amérindiens, leur mode de vie et leur valeurs (MOORE, 2002 : p. 8). En fait, ce qui servait de référence informationnelle à ce sujet étaient en majorité les peintures et croquis de peintres comme George Catlin et Paul Kane (MORRIS, 2011). Leurs œuvres étaient comprises comme des représentations exactes de la société amérindienne de l’époque (MOORE, 2002 : p.8). Or, on sait que ces productions ont fait en sorte que des représentations mythiques et faussée ont perdurée pendant des années voir des siècles comme le mythe du bon sauvage, l’image de l’amérindiens comme viril, terrifiant, bête, presqu’animal (SWANSON, 2005).

Miss Chief Eagle Testickle : résurrection du berdache

Tout comme on le ferait pour le portrait d’un roi ou tout autre personnage important, cette œuvre, étant un portrait, nécessite d’abord la présentation du modèle. Ici, le personnage représenté est cette drag-queen qui, du haut de ses talons plate-forme vertigineux, roses bonbon présente des allures de stéréotype de grand chef amérindien, présente dans la majeure partie du corpus de Kent Monkman. Miss Chief Eagle Testickle est en réalité l’alter-ego artistique de l’artiste créé et incarné par nulle autre que lui-même (MORRIS, 2011). Avant même d’en retracer la carrière, il est essentiel d’en faire la généalogie. La généalogie d’un personnage fictif, vraiment? Certainement! En fait, Monkman, en créant le personnage de Miss Chief, opère, en quelque sorte, la résurrection ou enfin la résurgence d’une catégorie d’humain qui existait dans plusieurs communautés autochtone de l’Amérique du Nord et même d’ailleurs. Il s’agit ici du berdache (MORRIS, 2011). Ce terme était employé pour « désigner ceux ou celles qui […] avaient choisi d’être des transvestis. [L]’accent était mis sur une notion de passage d’un statut à un autre, après qu’une vision, des rêves, des révélations ou des signes eurent mis en évidence le caractère irrévocable d’une destinée beaucoup plus que d’une fatalité » (DÉSY, 1978 : p.7). k 4Ce qu’il faut principalement retenir de cette définition est que le fait d’être un être aussi appelé « two-spirit people », en l’honneur de l’existence de l’esprit mâle et femelle dans un seul corps (SWANSON, 2005), était un chemin de vie plutôt qu’une malédiction contre nature, contrairement à une conception courante de la part du monde occidental. Par exemple, George Catlin parlait lui-même, à propos de son œuvre Dance to the Berdash (s.d), de sa fascination pour ces cérémonies mais son espoir que ce genre de pratiques, encourageant ce genre d’identité, soit exterminé (MORRIS, 2011). En fait, cette œuvre de Catlin illustre le fait que les berdaches occupaient une place très importante au sein des communautés amérindiennes. En effet, ils participaient aux cérémonies, les dirigeaient même souvent et jouaient un rôle de protecteur des femmes puisqu’ils possédaient le physique d’un homme mais occupaient des activités de femmes avec les femmes. On considérait même qu’ils portaient chance aux guerriers, chasseurs et amoureux (DÉSY, 1978 : p.26). Il est important de connaître ces êtres transgenres pour bien comprendre l’œuvre de Monkman, du moins, la grande partie de son œuvre représentant Miss Chief. En effet, cette partie de la culture autochtone occupe une grande place dans l’iconographie réinventée de Monkman. Cette catégorie d’humain lui permet de faire tomber toutes les barrières culturelles occidentales par rapport à la culture transgenre, aux amérindiens ainsi qu’aux artistes en général.

k5Portrait of the Artist as a Hunter est le premier tableau à documenter l’existence de Miss Chief. Il est caractéristique de la manière dont Monkman se sert de plusieurs personnages caricaturés au sein de son corpus. En effet, il utilise beaucoup de stéréotypes mythiques comme les indiens, les cowboys, les trappeurs, les pionniers, les missionnaires et les explorateurs. Ces acteurs interagissent d’une manière plutôt inattendue ce qui permet une remise en question de toute cette mythologie occidentale du Nouveau Monde. De plus, elle n’apparait pas que dans les peintures de Monkman, elle figure également dans les performances ainsi que les vidéos et film qu’il réalise. Il est inutile, étant donné qu’il s’agit ici de l’analyse d’une seule œuvre, de faire une biographie complète et chronologique de la carrière de Miss Chief. Ce qui est nécessaire cependant est de bien comprendre l’importance qu’occupe Miss Chief et surtout sa signification dans le corpus de Monkman. L’apparition qui résume bien ce message que tente de passer Monkman à travers Miss Chief est celle de l’installation vidéo portant le même titre que la peinture de Catlin Dance to the Berdash (2008). En effet, dans cette prestation filmée et projetée sur 5 écrans en forme de peaux animales, Miss Chief porte un costume similaire à celui présenté dans la peinture de George Catlin.

Finalement, en créant le personnage de Miss Chief, Monkman s’assure que le rêve de Catlin, et de tous les autres occidentaux partageant son envie d’exterminer les pratiques de berdaches, ne se réalise jamais. Il est intéressant de confronter la fonction sociale que tente de remplir Miss Chief à la perception des berdaches par les communautés autochtones. En effet, le berdache était « un être auquel on prêt[ait] des vertus surnaturelles, et que la trace de son omniscience et de son pouvoir sacré se retrouv[ait] dans certains des travaux qu’il accomplit » (DÉSY, 1978 : p. 26). Dans ce cas-ci, son omniscience et ses vertus surnaturelles opère en faveur d’un revirement des stéréotypes préétablis face à sa propre communauté.

La trinité portraiturée : l’artiste, le modèle et le spectateur

Tout d’abord, il est pertinent de spécifier que Portrait of the Artist as a Hunter est un type bien spécial de portrait. Effectivement, on peut dire qu’il s’agit d’un autoportrait puisque le personnage de Miss Chief Eagle Testickle, lors de performances, est incarné par Kent Monkman. Cependant, ceci étant la première peinture représentant Miss Chief, nous pouvons dire que ce qui y est représenté est l’image caricaturée d’un mélange des origines de Monkman dans laquelle s’incruste le message qu’il tente de passer. Une fois cette fonctionnalité réglée, il est possible d’analyser le rôle et la fonction sociale de cette œuvre en se basant sur les trois composantes de la trinité portraiturale : l’artiste, le modèle ainsi que de spectateur ou destinataire. Ces trois acteurs interagissent au sein du tableau dans une relation d’interdépendance : le modèle est représenté par l’artiste et regardé (analysé) par le destinataire. L’un ne peut donc exister et remplir sa fonction pleinement que s’il est en relation avec les deux autres.

Pour débuter, dans Portrait of the Artist as a Hunter, comme le titre l’indique, Monkman représente tout d’abord le modèle en tant qu’artiste. Ce détail de vocabulaire est en fait très important puisqu’il permet de véhiculer un message qui s’insère dans la fonction sociale de l’œuvre. En effet, en se représentant en tant qu’artiste, que travesti ainsi qu’Amérindien, Monkman s’affirme en tant qu’être pluridimensionnel. De plus, la présence de ce terme dans le titre de l’œuvre exprime bien l’importance qu’occupe l’artiste. Monkman nous fait donc comprendre qu’il n’est pas seulement un acteur social ou politique mais bien un artiste qui parle socialement.

Puis, il représente l’artiste en tant que chasseur. Il faut faire une nuance dans la compréhension du titre. En analysant toutes les références culturelles et sociales dans le travail de Monkman spécialement à travers le personnage de Miss Chief, on comprend que le modèle est représenté en tant qu’artiste et que l’artiste est représenté comme un chasseur. Pourquoi cette nuance? Puisque par cette utilisation d’un alter-ego dans son travail, Monkman crée un nouveau genre d’artiste : l’artiste-chasseur-social. Que chasse-t-il? Les préjugés! En effet, en se représentant comme artiste, comme chasseur amérindien et comme travesti dans un type de tableau qui fut toujours propice à l’élaboration de standardisation sociale et culturelle, Monkman établi sa propre vision du monde et chasse celle, sur ces trois catégories sociales, qui perdure depuis des siècles. L’artiste n’est pas obligatoirement torturé, isolé, incompris. Au contraire, avec toute cette mise en scène plutôt sarcastique, Monkman fait preuve d’un grand sens de l’humour qu’il met au profit d’un message social et culturel. L’amérindien n’est pas obligatoirement cette représentation totalement erronée du « Bon sauvage » qui chasse les bisons. En fait, dans cette représentation, il chasse un autre stéréotype, le cowboy symbole par excellence de l’occidentalité américaine. Puis, Avec ce que l’on sait maintenant sur les Berdaches, le bison gambadant aux côtés de Miss Chief semble l’accompagner et foncer avec elle sur le cowboy d’un même élan. C’est un peu comme un message anti-homophobe qui fait comprendre que ce sont plutôt les occidentaux qui vont contre la nature plutôt que les transgenres, travesti et autres. Monkman, en faisant référence au travail de peintres comme George Catlin et Paul Kane, défie leur vison du monde et ré-imagine leur monde en y amenant ses propres valeurs et préjugés (TIMM).

Conclusion

Pour conclure, il est maintenant possible de comprendre, grâce à l’étude du cas de Portrait of the Artist as a Hunter de Kent Monkman, comment le statut de l’artiste se définit au sein de la société par l’auto-construction de sa propre identité ainsi que le rôle que son œuvre et lui-même joue dans cette même société. Dans ce cas-ci, Monkman utilise son alter-ego artistique Miss Chief Eagle Testickle afin de s’affirmer, à travers son œuvre comme étant Amérindien, homosexuel et artiste. Ceci couvre le volet auto-construction du statut. De plus, par ces trois identités auxquelles il s’identifie, Monkman utilise son œuvre et par le fait même Miss Chief, comme véhicule d’un message social concernant les stéréotypes desquels sont affublés ces trois groupes identitaires. Ceci couvre le volet rôle social de l’artiste. Ce rôle ne pouvant s’accomplir sans le regard du public et sans la main de l’artiste.

Finalement, nous avons pu voir se former différents artiste-personnages à travers les époques marquées par la construction identitaire de l’artiste. Il est pertinent de dire que Monkman est le représentant d’un nouveau type d’artiste. En effet, après l’artiste-historien qui glorifie ses confrères, l’artiste courtisan qui se définit à travers la cours de personnages important, il y a maintenant l’artiste-social. Malgré les contraintes financière que peut amener le métier d’artiste, ce dernier se définit maintenant par le message qu’il passe à la société à laquelle il appartient et non plus par les gens qui le finance. Pour terminer, le meilleur exemple de cette inscription dans la société est la tenue d’exposition à thématique sociale plutôt que simplement esthétique ou théorique. Par exemple, Kent Monkman fait partie de l’exposition Beat Nation qui se tient au Musée d’art contemporain de Montréal. Cette exposition « représente une génération d’artistes qui juxtaposent la culture urbaine et l’identité autochtone en vue de produire des œuvres novatrices, inusitées, qui reflètent les réalités actuelles des peuples autochtones » (MACM, 2013).

Myriam Le Lan

Bibliographie

  • DÉSY, Pierrette (1978). « L’homme-femme (Les berdaches en Amérique du Nord », Libre — politique, anthropologie, philosophie, no 78-3, pp. 57-102.
  • MOORE, Robert J. (2002). Les Indiens d’Amérique – Œuvres et voyages de Charles Bird King, George Catlin et Karl Bodmer. Paris : Éditions Place des Victoires.
  • MORRIS, Kate (2011). «Making Miss Chief: Kent Monkman Takes on the West», National Museum of American Indian (NMAI) American Indian magazine, printemps 2011.
  • MUSÉE D’ART CONTEMPORAIN DE MONTRÉAL (2013). Expositions en cours, Beat nation : art, hip hop et culture autochtone, [En ligne], http://www.macm.org/expositions/beat-nation-art-hip-hop-et-culture-autochtone/. Consulté le 13 novembre 2013.
  • SWANSON, Kerry (automne 2005). The Noble Savage Was a Drag Queen: Hybridity and Transformation in Kent Monkman’s Performance and Visual Art Interventions, [En ligne], https://hemi.nyu.edu/journal/2_2/swanson.html. Consulté le 8 novembre 2013.
  • TIMM, Jordan. «Landscape with sexy transvestite», Maclean’s, no. 51/52, Vol. 120, pp. 94-95.

Illustrations

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Sanjay Subrahmanyam, un historien indien au Collège de France

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« Sanjay Subrahmanyam, pionnier de l’Histoire globale, né à New-Dehli, spécialiste de l’Inde du Sud aux XVIème et XVIIème siècles,  cosmopolite et polyglotte, il enseigna pendant 7 ans à l’EHESS en France (au Centre d’études sur l’Inde et l’Asie du Sud), avant  d’accéder à la chaire d’Histoire indienne à l’Institut d’études orientales à Oxford. Depuis 2004, il est engagé à l’Université de Californie à Los-Angeles (UCLA) au département d’Histoire, et a été nommé en juin 2013 Professeur au Collège de France à la Chaire d’Histoire globale de la première modernité. Il a prononcé sa leçon inaugurale en novembre dernier.

Il est l’auteur d’une oeuvre considérable. Plusieurs de ses livres ont été traduits en Français aux Editions du Seuil (Points Seuil – Histoire N° 481) « L’Empire portugais d’Asie 1500-1700 »  et Alma « Comment être un étranger : Goa-Ispahan-Venise – 16ème – 18ème siècles » (mars 2013).»

Sanjay Subrahmanyam Un historien indien au collège de Franceentrevue sur France Culture

Leçon inaugurale au Collège de France: Histoire globale de la première modernité

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4 janvier 1960: Mort d’Albert Camus

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Le 4 janvier 1960 Albert Camus perd la vie dans un accident de voiture

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Pour la nouvelle année

P1690701 jack pierson_700_0_resizeJack Pierson, Ennui (La vie continue), 2013

« Pour la nouvelle année. – Je vis encore, je pense encore : je dois vivre encore, car je dois encore penser. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd’hui, chacun s’autorise à exprimer son vœu et sa pensée la plus chère : eh bien, je veux dire, moi aussi, ce que je me suis aujourd’hui souhaité à moi-même et quelle pensée m’est venue à l’esprit la première cette année, – quelle pensée doit être pour moi le fondement, la garantie et la douceur de toute vie à venir ! Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai l’un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation ! Et somme toute, en grand : je veux même, en toutes circonstances, n’être plus qu’un homme qui dit oui ! »

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre IV, « Sanctus Januarius », § 276

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Bonne Année!

sénateur x 2

L’année qui finit salue l’année qui vient.

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Franchir le pas

Petite rengaine de fin/début d’année, question de franchir le pas: Step, Vampire Weekend.

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Bière et civilisation

bière

Plus que pour la préparation du pain, la culture des céréales, qui remonte à plus de 10 000 ans, aurait été pratiquée pour la production de bière. How Beer Created Civilisation.  L’agriculture en favorisant la sédentarisation contribua au développement de la civilisation dit-on, mais l’avantage que les humains y trouvèrent n’était pas tant celui de manger à leur faim que celui de s’enfiler des pintes!

Et quant à l’effet civilisateur de la bière, j’en veux pour preuve le rap à Ti-Cail

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Alan Turing « pardonné »

60 ans après, Elizabeth II accorde sa grâce au mathématicien Alan Turin

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Le mathématicien, dont les travaux ont permis de casser le code utilisé par les sous-marins allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, avait été condamné pour homosexualité en 1952. Il s’était suicidé peu après.

C’est un dénouement heureux, digne de Noël, qui intervient près de 60 ans trop tard… Elizabeth II a accordé mardi à titre posthume son pardon à Alan Turing, un des héros de la Seconde Guerre mondiale. Ce mathématicien, né en 1912, a en effet joué un rôle décisif en brisant Enigma, le code secret utilisé par les sous-marins allemands dans l’Atlantique. Sa découverte permit, selon certains historiens, de raccourcir la capacité de résistance du IIIe Reich de deux ans.

Malgré ce haut-fait, l’après-guerre est synonyme de souffrances pour le cryptologue, condamné en 1952, en raison de son homosexualité, pour outrage aux bonnes mœurs. Il choisit la castration chimique via des injections d’hormones féminines plutôt que la prison, mais perd son poste au sein des services de renseignement britanniques. Cette disgrâce et la surveillance dont il fait l’objet (on craint à l’époque qu’un agent soviétique ne tente de le séduire) le poussent au suicide en 1954. Admirateur de Blanche-Neige et les Sept nains, il meurt après avoir trempé une pomme dans du cyanure.

Alan Turing a été gracié sur proposition du ministre de la Justice Chris Grayling qui a rendu hommage à un «esprit brillant». «À Bletchley Park (principal site de décryptage britannique), son génie a contribué à sauver des milliers des vies», a commenté le ministre. «Sa condamnation que nous considérerions aujourd’hui comme injuste et discriminatoire, est désormais annulée», a-t-il ajouté, l’homosexualité ayant cessé d’être illégale en Grande-Bretagne en 1967. «Alan Turing mérite que l’on se souvienne de lui pour sa contribution mythique à l’effort de guerre. Un pardon royal est digne de cet homme exceptionnel», a-t-il conclu. Seules quatre grâces de ce type ont été accordées depuis 1945.

Considéré comme inviolable, Enigma reposait sur une suite de codages et de codages de codages réalisés par trois rotors chiffrés successifs, dont les Allemands modifiaient chaque jour la disposition et les combinaisons.

Élargir ce pardon

Ce pardon a été salué le premier ministre David Cameron. «C’est une juste récompense pour un homme qui a été dépouillé de son honneur, de son travail et de son patriotisme», s’est réjoui un des députés au cœur de la campagne de réhabilitation. Peter Tatchell, qui milite pour les droits des gays, a souhaité que ce pardon s’applique aux 50.000 personnes qui, comme Turning, ont été condamnés pour homosexualité au XXe siècle. L’élu libéral-démocrate Lord Sharkey s’est engagé à y oeuvrer.

La figure d’Alan Turing a mis du temps à émerger dans l’inconscient collectif. Le rôle de Bletchley Park et de ses employés qui décodaient plus de 3000 messages nazis par jour n’a été rendu public que tardivement, dans les années 70, lorsque les dossiers ont été déclassifiés. En 2009, le premier ministre de l’époque, Gordon Brown, avait présenté des excuses posthumes à Alan Turing, pour la manière «horrible» dont il avait été traité. En 2012, l’année du centenaire de sa naissance, onze scientifiques britanniques, dont Stephen Hawking, avaient demandé l’annulation de la condamnation de celui qu’ils qualifient de «mathématicien le plus brillant de l’époque moderne».

Cet excentrique timide qui portait un masque à gaz pour éviter le rhume des foins lorsqu’il faisait du vélo a posé les fondations de l’informatique moderne. Alan Turing a développé le Colossus, ancêtre de l’ordinateur programmable, dont Winston Churchill a ordonné la destruction pour éviter qu’il ne tombe aux mains des Soviétiques. Le mathématicien a défini les critères de l’intelligence artificielle encore en vigueur aujourd’hui comme le fameux «test de Turing» qui se fonde sur la faculté d’une machine à tenir une conversation. Sa courte et intense existence a attisé la curiosité d’Hollywood. Un film biographique The Imitation game est en cours de tournage avec Benedict Cumberbatch(qui incarne Turing) et Keira Knightley (qui campe Joan Clark, une collègue de Turing à Bletchley Park qui fut brièvement sa fiancée).

Source: Le Figaro 24/12/13

Voir aussi: Le très admirable Alan Turing

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Joyeux Noël!

Georges_de_La_Tour_001Nativité, Georges De La Tour, 1644

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Danger! Robots à l’horizon!

Vraiment pas rassurant. Incipit Terminator…

Source: Huffington Post 15/12/13

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