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Socrate et la construction de l’identité

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Une lecture de l’Apologie de Socrate

Socrate existe doublement en deux discours, soit celui que construit Socrate et celui que construit ses accusateurs. Il y a une distinction fondamentale que nous expliciterons entre un «moi», et un «autre», et cela pose un regard sur la question de l’identité, ou d’un jeu qu’il est possible de faire entre une multiplicité d’identités pour la même personne. Socrate met cela en place dans un lieu de parole en-dehors de la sophistique, ce qui n’est pas innocent du tout. Ce lieu de parole pose évidemment certains problèmes: pourquoi cette distinction est faite, quel est la place de la parole et de la rhétorique dans le discours de Socrate en particulier, et en quoi cela renforce le «moi» qu’il tente de définir?

Dès la deuxième phrase du texte, la question du moi, de l’identité est déjà présente: «[En écoutant les accusateurs], j’ai presque oublié qui je suis, tant leurs discours étaient persuasifs.»[1] Cette citation met clairement en évidence le double Socrate. Celui des accusateurs est suffisamment construit rhétoriquement pour qu’il soit persuasif, car même Socrate croit s’oublier (ce qui évidemment une ironie que l’on saisit seulement après avoir lu le texte au complet). La raison qui apparaît évidente pour Socrate d’établir cette distinction, c’est qu’il est nécessaire de le faire pour pouvoir distinguer ce que les sophistes disent sur lui et ce qu’il est réellement, c’est-à-dire que la distinction est nécessaire pour déconstruire le discours de l’identité de Socrate des sophistes pour ensuite reconstruire cette identité à partir de lui-même. Il y a donc une différence entre le Socrate figuré, qui est seulement, pourrait-t-on dire, un signifié des sophistes, et un Socrate qui s’auto-signifie, qui se trouve a être le vrai Socrate. Le signe Socrate pose donc un problème ici, puisque le signifiant est le même, et ce qui est signifié diffère (c’est l’arbitraire du signe).[2] Le «moi» socratique se définit donc dans l’espace du signifié, et la déconstruction/réfutation du discours des sophistes se trouve à être finalement un «redressement» du signe Socrate vers ce que Socrate pense être lui-même (c’est le fameux «connais-toi toi-même»). Cette affirmation du «je» socratique est fondamentale, car elle donne à la philosophie un tournant plus «subjectif» (en apparence du moins), car l’identité de Socrate se trouve à être une des questions de fond qui travers l’Apologie, question qui s’articule autour et dans la parole.

«Qu’ils n’aient point rougi à la pensée du démenti formel que je vais à l’instant donner, cela m’a paru de leur part le comble de l’impudence, à moins qu’ils n’appellent habile à parler celui qui dit la vérité. […] Quoi qu’en en soit, je vous répète qu’ils n’ont rien dit ou presque rien qui soit vrai. […] Je ne vous dirai que l’exacte vérité. […] Ce ne sont pas des discours parés de locutions et de termes choisis et savamment ordonnés que vous allez entendre, mais des discours sans art, faits avec les premiers mots venus. Je suis sûr de ne rien dire que de juste; qu’aucun de vous n’attende de moi autre chose.»[3] Socrate, dans cet extrait, met clairement en place le discours des sophistes, qui, de par leurs artifices, semble véritable. Il met également en place son discours, qui se veut vrai et juste. Le «moi» socratique est en dehors du langage des sophistes, en dehors de la rhétorique. Son «éthos» se situe dans un au-delà du langage qui renvoie à une identité profonde et cachée qu’il faut exposer comme défense contre la construction des autres.

Voyons les trois accusations de Socrate: il est accusé de ne pas reconnaître les dieux de l’État, d’introduire de nouvelles divinités dans la cité et de corrompre la jeunesse. Or, à plusieurs reprises, Socrate affirme que les dieux existent, et s’il médite comme il le fait sur les paroles de l’oracle de Delphes, c’est qu’il croit au moins à ce dieu (Apollon), si et bien si sa parole n’est pas prise comme une marque d’ironie. Comme Socrate croit aux dieux de la cité, l’accusation d’introduire de nouvelles divinités se défait d’elle-même. Quant à l’accusation de corruption de la jeunesse, Socrate affirme qu’il a atteint un tel degré d’ignorance que même s’il corrompait la jeunesse, c’est de manière involontaire. Dans un cas comme dans l’autre, Socrate se retrouve innocent, et il aurait plutôt besoin d’une éducation afin que cela ne se reproduise plus.[4] Socrate est en-dehors du langage des sophistes, et il se construit dans un espace autre. Or, Socrate aussi utilise certains procédés rhétoriques, certaines tournures de phrases avantageuses. L’identité de Socrate défini par lui-même se trouve quand même dans l’espace d’une certaine rhétorique, d’un langage, qui n’est que plus fort (oralement) que celui des sophistes. Le Socrate que Platon dessine au long de ses nombreux dialogues n’est défini que par le langage qu’il adopte, c’est-à-dire que les actions de Socrate sont finalement peu importantes. La différence entre les sophistes et Socrate ne réside pas dans l’outil utilisé (en l’occurrence le langage), mais plutôt dans la fonction de cet outil: pour les sophistes, le langage/la rhétorique (qui se confondent) est une fin en soi, alors que chez Socrate, elle sert à examiner les propositions, découvrir les incohérences de ces propositions, et de les faire tomber d’elle-même pour en arriver à découvrir une vérité.

Le «moi» que Socrate défend est un «moi» bâti rhétoriquement malgré tout. Alors, quand nous nous posons la question de la place de la parole dans le discours de Socrate, et en quoi cela renforce le «moi» qu’il tente de définir, nous nous retrouvons face à un paradoxe: Socrate se «définit rhétoriquement» avant de se définir «ontologiquement», tout en accusant les sophistes d’utiliser des discours parés de belles locutions. Que faire de ce paradoxe? Même si Socrate a une volonté qui paraît beaucoup plus noble (découvrir la vérité), il reste que la rhétorique est son outil, même si celle-ci n’a pas la même fin que celle des sophistes. Le «Socrate» que Socrate décrit n’a pas comme point de départ la subjectivité, l’expérience que Socrate vit de lui-même; il est plutôt construit dans un contre-argumentaire contre les sophistes. De plus, Socrate est souvent ironique, ce qui rend son identité encore plus ineffable, difficile à cerner, ce qui n’est pas sans conséquence dans le verdict final.

Le «moi» socratique, même s’il peut sembler étonnamment moderne à un premier niveau de lecture, ne l’est pas réellement. Le «je suis, j’existe»[5] de Descartes n’est pas le même «je», à la fois dans un sens premier (Socrate n’est pas Descartes et inversement), mais aussi dans la définition, l’origine de ce «je». Le cogito cartésien est sensible, a comme départ l’expérience de la conscience, alors que le «moi» de Socrate se défini davantage de façon «intelligible», en ce sens que Socrate tente de modifier l’idée de Socrate dans la tête de ses accusateurs. Le «moi» se trouve alors dans deux espaces: dans le cas de Descartes, c’est un moi sensible, subjectif et intérieur, alors que dans le cas de Socrate, le «moi» est dans l’esprit des autres avant d’être intérieur. Les rapports entre rhétorique, vérité et identité sont donc fondamentaux dans la construction vraisemblable de l’idée de Socrate, et c’est en ce sens que le «moi» socratique n’est pas moderne, car la subjectivité moderne est ontologique, non rhétorique, du moins a priori. Le lieu de l’identité peut se trouver à la fois dans un espace public et un espace privé. En l’occurrence, l’identité de Socrate telle que décrite dans l’Apologie est d’ordre public. Ainsi, le procès de Socrate n’est pas tant la défense d’une personne que d’une idée, qui est celle de la représentation publique de Socrate. Il serait aussi intéressant de méditer sur les liens à faire entre les dichotomies publique/privée et sensible/intelligible. L’appartenance de l’intelligible à l’aspect public des choses nous mène à nous interroger sur la construction et le changement de l’identité publique par rapport à ses effets sur la sensibilité privée et inversement dans notre rapport à la réalité.

[1] Platon, 17a.

[2] Je renvoie au Cours de linguistique générale de F. de Saussure, particulièrement la section sur la sémiologie.

[3] Platon, 17b.

[4] Idem.

[5] René DESCARTES. Méditations métaphysiques, Première méditation.

Kevin Berger Soucie

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Nécessité de résister aux Barbares

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Révision des programmes des Cégeps

De l’hydre chancelante à l’aveuglement d’Héphaïstos

Contre le Rapport Demers et pour la suite du monde

Par Jean-François Fortier, Nouveaux Cahiers du socialisme, 11/02/15

Com­ment un rap­port gou­ver­ne­mental sans cou­leur, sans odeur et sans sa­veur, neu­tra­lisé jusqu’à l’émasculation, peut-il sus­citer une po­si­tion po­li­tique aux ac­cents poé­tiques? Je n’en sais rien, mais c’est plus fort que moi! En route contre le Rap­port Demers…

Les Bar­bares contre la cité

We are under at­tack ! Et les Bar­bares ne sont plus aux portes de la cité, ils sont dé­sor­mais en son centre. Au pou­voir. Contre elle. Contre la cité. Dans leur stra­tégie de choc vi­sant à tout ébranler, l’objectif est par­tout le même et sans am­bi­guïté : rendre ef­fec­tives, dans le concret de la réa­lité, les pré­misses abs­traites à partir des­quelles leur po­si­tion est as­surée; une so­ciété sans passé, sans avenir, tout en­tière ici et main­te­nant en­gagée dans une guerre de tous contre tous – tra­duc­tion so­cio­lo­gique de l’idée éco­no­mique de la concur­rence in­suf­flée dans tous les pores d’une éco­nomie de marché.

Un ob­jectif, un seul moyen, aussi : dé­cons­truire les ins­ti­tu­tions. Parce que les ins­ti­tu­tions portent en elles, sé­di­men­tées, comme des traces tou­jours ré­ac­ti­vées, les luttes et les es­poirs du passé. Parce que les ins­ti­tu­tions re­cueillent en elles un projet de so­ciété, le projet de faire so­ciété, d’être une so­ciété, non un strict marché. Parce que les ins­ti­tu­tions in­carnent en elles un idéal de ci­vi­li­sa­tion, une chose à in­venter, à ériger, à… ins­ti­tuer! Les Bar­bares contem­po­rains, cra­vatés et cotés en bourse, n’opposent plus une ins­ti­tu­tion à une ins­ti­tu­tion : ils pro­posent, ils im­posent la des­truc­tion de toutes ins­ti­tu­tions, condi­tions de pos­si­bi­lité d’un « faire-société », d’un projet de so­ciété, d’un idéal de ci­vi­li­sa­tion. Ils ne pro­posent pas la fin d’un monde, ils im­posent la fin du monde.

We are under at­tack, et tant que dans nos quié­tudes feu­trées nous n’aurons pas la conscience claire de cette me­nace, les Bar­bares ga­gne­ront du ter­rain. Et de ce ter­rain miné, ils en ti­re­ront les consé­quences : leurs pré­misses abs­traites étaient justes, la preuve, nous nous entretuons…

Le Cégep, un fa­bu­leux monstre à trois têtes

On nous di­sait na­guère « ins­ti­tu­teurs » et « ins­ti­tu­trices » parce que notre tâche consis­tait pré­ci­sé­ment à ins­ti­tuer, à in­venter, à ériger quelque chose; ériger l’enfant au statut de membre de la col­lec­ti­vité selon l’idéal de ci­vi­li­sa­tion qui la guide. Le Rap­port Pa­rent, socle consti­tu­tionnel de notre sys­tème d’éducation, était em­preint de cette idée : « À l’école, chaque nou­velle gé­né­ra­tion re­cueille l’héritage de connais­sances et de vertus in­tel­lec­tuelles et mo­rales que lui lègue la ci­vi­li­sa­tion hu­maine; l’enfant s’y forme aussi en vue de la so­ciété de de­main. (…) L’éducation doit donc à la fois s’enraciner dans la tra­di­tion et se pro­jeter dans l’avenir », peut-on y lire dans le cha­pitre in­ti­tulé L’humanisme contem­po­rain et l’éducation. Et de là, l’assignation aux ins­ti­tu­tions sco­laires de la mis­sion de faire ad­venir un « type hu­main » à la me­sure des en­jeux de la so­ciété mo­derne. Mais quels enjeux?

Le Rap­port Pa­rent constate : le monde mo­derne est frag­menté en une plu­ra­lité d’univers cultu­rels. À la « culture clas­sique », hu­ma­niste en son sens an­cien, lieu de la phi­lo­so­phie, des arts et des lettres, et à la « culture de masse », po­pu­laire et lar­ge­ment do­minée par l’industrie cultu­relle, s’est ajouté au fil des deux der­niers siècles tout un uni­vers de « culture scien­ti­fique » et de « culture tech­nique ». Ce sont les do­maines de la connais­sance issue des sciences (de la na­ture et hu­maines) et de leurs ap­pli­ca­tions éven­tuelles (tech­niques et tech­no­lo­giques). Chacun de ces uni­vers ren­voie à et sti­mulent des fa­cultés hu­maines par­ti­cu­lières, nous dit en sub­stance le Rap­port Pa­rent. Ce qui nous at­tend pour l’avenir, c’est le projet de les concilier.

Pour­quoi les conci­lier? Parce que penser d’une ma­nière dis­tincte la spé­cia­li­sa­tion tech­nique et la culture gé­né­rale n’a pas de sens. Parce que, si la culture gé­né­rale est « le garde-fou qui peut pro­téger la culture mo­derne contre les excès de la spé­cia­li­sa­tion », la spé­cia­li­sa­tion elle-même « s’appuie sur la culture gé­né­rale, qu’elle en­ri­chit et ap­pro­fondit en re­tour ». Parce que « la ci­vi­li­sa­tion ne re­pose pas que sur des fon­de­ments éco­no­miques, po­li­tiques et tech­niques, elle dé­pend tout au­tant d’une unité cultu­relle et spi­ri­tuelle à la­quelle doit contri­buer l’enseignement ». Parce que, enfin, il en va de l’élargissement maximal de « l’horizon in­tel­lec­tuel » de l’être hu­main mo­derne : sans une ini­tia­tion aux di­vers do­maines de l’esprit, l’être hu­main n’habite plus que d’une ma­nière par­tielle et par­tiale le monde qui est le sien. Un monde qui lui échappe.

Vé­ri­table monstre à trois têtes, l’institution col­lé­giale est sans doute celle qui a hé­rité avec le plus de clarté de ce projet gran­diose, de cet idéal in­vrai­sem­blable. Monstre à trois têtes, en effet, car elle doit tout à la fois ga­rantir une sco­la­ri­sa­tion me­nant au monde du tra­vail et élargir l’horizon in­tel­lec­tuel en y conci­liant la culture hu­ma­niste, la culture scien­ti­fique et la culture tech­nique. Tout à la fois, per­mettre à la spé­cia­li­sa­tion d’être en­ca­drée par les ac­quis de la ci­vi­li­sa­tion et de se nourrir d’eux pour les ap­pro­fondir. Tout à la fois, s’inscrire dans une so­ciété me­nacée par des forces dés­in­té­gra­trices et ins­ti­tuer un « type hu­main » ca­pable, par ses ac­tions au­to­nomes, de pro­duire les condi­tions de l’intégration so­ciale. C’est là, nous le sa­vons d’expérience, l’effort ti­ta­nesque et quo­ti­dien que nous de­vons dé­ployer pour que les for­ma­tions spé­ci­fique, gé­né­rale et contri­bu­tive se ren­contrent à la croisée d’une mis­sion com­mune : ériger l’étudiant au statut de membre de la col­lec­ti­vité à la­quelle il appartient.

Bien sûr, cet idéal hé­rité du Rap­port Pa­rent n’a pas at­tendu la prise du pou­voir par nos Bar­bares pour com­mencer à s’éroder. A-t-on ou­blié que, dans l’acronyme CÉGEP, par exemple, le G du gé­néral ne ren­voyait pas ini­tia­le­ment aux seules dis­ci­plines de ce que nous nom­mons aujourd’hui la « for­ma­tion gé­né­rale »? Que tout ce qui n’était pas d’emblée pro­fes­sionnel, les dis­ci­plines de la culture scien­ti­fique, tant des sciences de la na­ture que des sciences hu­maines, no­tam­ment, était pensé comme des élé­ments de­venus es­sen­tiels d’une culture gé­né­rale dans une so­ciété mo­derne? Que s’il est juste que la « science sans conscience » ne soit que « ruine de l’âme », selon la for­mule ra­be­lai­sienne bien connue, l’esprit cri­tique mo­derne, dé­sor­mais in­dis­so­ciable du dé­ploie­ment des sciences, no­tam­ment hu­maines, né­ces­site un ef­fort de syn­thèse de ces « deux cultures », selon l’expression de C.P. Snow, en 1959, déjà – l’humaniste et la scien­ti­fique? À voir l’affaiblissement de la for­ma­tion com­plé­men­taire qui de­vait pré­ci­sé­ment ou­vrir à l’univers culturel scien­ti­fique, il semble que nous l’ayons oublié.

Ainsi, le Cégep s’est ré­vélé dans le cours de son his­toire être ce qu’il est vrai­ment : un monstre à trois têtes fa­bu­leux, fa­bulé, peut-être même, et pro­blé­ma­tique; une hydre chan­ce­lante, ti­raillée, os­cil­lant jusqu’à va­ciller, mais néan­moins, et jus­ti­fiée par sa mis­sion de faire ad­venir un « type hu­main » à la me­sure des en­jeux de la so­ciété mo­derne. Nous sommes les hé­ri­tiers de ce projet, les por­teurs de cet idéal. Toute at­taque contre nous est une at­taque contre ce projet, contre cet idéal.

Le Rap­port De­mers ou l’aveuglement d’Héphaïstos

Cette at­taque contre nous a un nou­veau nom. Hier, c’était Ro­billard, qui nous a af­fai­blis. Aujourd’hui, c’est De­mers, qui, entre les lignes de son rap­port en­nuyeux, sous ses mots fades de tech­no­crate, tente d’asséner le coup fatal. Face à notre monstre à trois têtes, fa­bu­leux et pro­blé­ma­tique, et dans le même geste, le Rap­port De­mers tranche les deux pre­mières têtes et crève les yeux de la troi­sième. Voilà Hé­phaïstos, le dieu ar­tisan, déjà clau­di­quant, me­nacé d’aveuglement.

Qu’est-ce qui reste? Le Rap­port De­mers est sans pu­deur : « (…) la for­ma­tion de la fu­ture main-d’œuvre est un enjeu prio­ri­taire de la so­ciété qué­bé­coise à court et à moyen terme » (p. 35). C’est le seul enjeu qui de­meure une fois qu’on a passé sous si­lence tout le reste!

Qu’est-ce qui reste? De l’impudeur à l’indécence, le Rap­port De­mers fran­chit le pas : « Le ré­seau des col­lèges constitue un le­vier in­con­tour­nable per­met­tant aux or­ga­ni­sa­tions et aux en­tre­prises du Québec de pou­voir re­cruter la main-d’œuvre dont elles au­ront be­soin, et à la po­pu­la­tion de pou­voir se doter des com­pé­tences ap­pro­priées en lien avec l’évolution du marché qué­bé­cois de l’emploi » (p. 42). C’est la seule mis­sion qui de­meure une fois qu’on a fait l’impasse sur tout le reste!

Qu’est-ce qui reste? Un marché, ses or­ga­ni­sa­tions et ses im­pé­ra­tifs en lieu et place d’institutions. Des in­di­vidus adaptés aux condi­tions de leur sou­mis­sion aux aléas du marché en lieu et place d’êtres hu­mains à même d’orienter le cours du monde. La confu­sion entre les in­té­rêts (lo­caux, ré­gio­naux, na­tio­naux, in­ter­na­tio­naux, qu’importe) d’une élite éco­no­mique et l’orientation d’ensemble d’une col­lec­ti­vité donnée.

Ce qui reste? Rien. Rien d’une so­ciété. Rien d’un projet de so­ciété. Rien d’un idéal de civilisation.

Tran­cher les deux pre­mières têtes? À preuve, pas un mot sur les dis­ci­plines de la for­ma­tion pré­uni­ver­si­taire et gé­né­rale, en elles-mêmes et pour elles-mêmes. C’est le tout à la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. L’idéal d’une al­liance im­pro­bable de la culture gé­né­rale et de la spé­cia­li­sa­tion est aban­donné : c’est la li­mi­ta­tion au plus strict de l’horizon in­tel­lec­tuel qui agit comme mo­teur de la pro­po­si­tion. Exit la culture clas­sique; exit la culture scien­ti­fique. Ce fai­sant, entre les lignes, c’est exit aussi la cri­tique de la « sé­lec­tion socio-économique des élèves » qui tra­ver­sait l’idéal d’une conci­lia­tion de la culture gé­né­rale et de la spé­cia­li­sa­tion dans le Rap­port Pa­rent. Car les élites contem­po­raines, aussi bar­bares soient-elles, ne se pri­ve­ront pas, elles, d’abreuver leurs en­fants à ces uni­vers cultu­rels. La phy­sique, la phi­lo­so­phie, la lit­té­ra­ture ou la so­cio­logie à Prin­ceton, Har­vard, Ox­ford, Cam­bridge, etc. Et pour les autres, in­vi­ta­tion à l’alternance travail-études.

Tran­cher la pre­mière des têtes? À preuve, l’anthropologie phi­lo­so­phique qui se dé­couvre au dé­tour du rap­port : l’être hu­main n’est pas pensé comme un être qui né­ces­site for­ma­tion. On ne se conçoit pas un être hu­main qui doit, pour être hu­main, le de­venir. On ne se re­pré­sente pas l’être hu­main comme un « type hu­main » à faire ad­venir. Avec ce que cela im­plique d’humilité et d’effort d’appropriation des formes du passé dont il faut s’emparer pour les re­nou­veler. Pour créer l’avenir. Non. Le passé est pé­remp­toi­re­ment dé­claré « dé­phasé » et l’avenir, cor­seté dans les mailles des études pré­vi­sion­nistes d’Emploi Québec. Aussi conçoit-on l’être hu­main comme un être tou­jours déjà là, tout formé, avec ses be­soins, ses dé­sirs, ses dé­lires. Là, déjà, tout formé, avec ses goûts, ses as­pi­ra­tions, ses ap­ti­tudes. Là, déjà, tout formé, en quête de com­pé­tences à ac­quérir et éven­tuel­le­ment à mon­nayer sur le marché. Là, déjà, tout formé, comme hier Dio­nysos sor­tant de la cuisse de Zeus.

Rien d’étonnant. C’est dans l’esprit du temps. Au cœur du Rap­port De­mers, l’individu doté de be­soins, de dé­sirs et de dé­lires, pos­tulat théo­rique abs­trait es­sen­tiel à la mo­dé­li­sa­tion du fonc­tion­ne­ment du marché par les « sciences éco­no­miques », est pensé comme un fait de na­ture, une donnée im­pla­cable à partir de la­quelle orienter l’offre de for­ma­tion. Une so­ciété? Non, des in­di­vidus. Ces individus-marchandises li­vrés en pâ­ture aux « or­ga­ni­sa­tions » et « en­tre­prises » – les « par­te­naires » dans le lan­gage d’un État qui ne veut plus Être –, vé­ri­tables ac­teurs de ce « mi­lieu so­cioé­co­no­mique au­quel ils se des­tinent » (p. 42)! Les ins­ti­tu­tions, dans ce contexte, doivent « re­lever le défi de l’adaptation » (p. 130), c’est-à-dire, comme il se doit, s’« ar­rimer », par « ajus­te­ment continu », au « marché du tra­vail ». D’où le clien­té­lisme dé­gou­li­nant pro­posé comme ho­rizon du sys­tème d’éducation : of­frir des for­ma­tions à la carte selon les vo­lontés des individus-clients. Et sur­tout, selon les vo­lontés de leurs maîtres in­con­testés, les sei­gneurs de la guerre – éco­no­mique, au quo­ti­dien, mi­li­taire, lorsqu’il le faut.

Ré­sultat? Non seule­ment des études non com­plé­tées qui abou­tissent à une at­tes­ta­tion ou à un cer­ti­ficat, mais aussi la mise en concur­rence des pro­grammes et des col­lèges eux-mêmes, pour at­tirer la « clien­tèle étu­diante » et, par-dessus tout, sa­tis­faire le « client final » qu’est l’entreprise ré­gio­nale. Quand le « mi­lieu so­cioé­co­no­mique » se dé­cline sous le mode du « destin »…

Rien d’étonnant, en­core une fois. C’est dans l’esprit du temps. Lorsque, avec l’OCDE, on ré­duit la connais­sance à une com­pé­tence et la com­pé­tence à une « mon­naie » don­nant accès au tra­vail (p. 38), on a tôt fait de se mettre en route vers la réa­li­sa­tion in­té­grale de l’essence de la mon­naie : sa li­qué­fac­tion. On ne compte plus dès lors les oc­cur­rences des termes « sou­plesse », « flexi­bi­lité » et « adap­ta­tion » dans le Rap­port De­mers. Règne en maître, ici, le lexique de la flui­dité. C’est que rien ne doit s’opposer aux flux du ca­pital – fut-il du « ca­pital hu­main ». Cir­culez, il n’y a rien à voir.

Tran­cher les deux pre­mières têtes? Si ce n’était que ça! Non, il faut aussi crever les yeux de la troi­sième. Au cas où il y au­rait en­core quelque chose à voir…

Le Rap­port Pa­rent était clair et nous de­vons l’être à sa suite : pas ques­tion de consi­dérer de haut la for­ma­tion tech­nique sous pré­texte de la gran­deur au­to­pro­clamée de la culture clas­sique ou scien­ti­fique. Mais pas ques­tion, non plus, d’en faire une fi­na­lité en elle-même, comme si le tech­ni­cien ces­sait d’être hu­main aux portes de l’usine, du bu­reau, du ser­vice dont il a la charge.

Le Rap­port De­mers aussi est clair et nous de­vons conti­nuer de l’être à sa suite : ce n’est pas la « for­ma­tion gé­né­rale » qui est me­nacée, c’est le Cégep lui-même. For­ma­tion en en­tre­prise, col­lège tech­nique, ex­ten­sion de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle se­con­daire : la dé­qua­li­fi­ca­tion se pro­file à l’horizon. Quelle sera la « va­leur ajoutée » des for­ma­tions tech­niques, pour user des bor­bo­rygmes de nos Bar­bares, si on leur ar­rache leur sup­plé­ment d’âme qui hisse l’individu-marchandise, voué aux aléas des rap­ports de force éco­no­miques, au statut d’être humain-travailleur, dédié à l’autonomie? Que restera-t-il de l’idéal d’un en­ri­chis­se­ment de la culture gé­né­rale par les ap­ports de la culture tech­nique si on laisse à ceux qui ne pensent pas, mais comptent, le soin de fixer les normes des pro­grammes? Que pourra bien forger Hé­phaïstos si, dans la nuit de son ate­lier, on le prive du feu sacré? Purgée de sa sub­stance, la co­quille vide de l’institution ne tiendra pas sous le poids des my­tho­manes de la fi­nance. Et nous se­rons tous broyés.

Pour la suite du monde

En somme, le Rap­port De­mers ne nous pro­pose rien de ce qui fait un monde. C’est ça, sous ses airs ly­riques, gran­di­lo­quents, in­sou­te­nables pour la prose tech­no­cra­tique, la fin du monde : la fin des condi­tions par les­quelles un monde peut être un monde; un passé, un avenir; une culture, un projet. Du temps, sur­tout, tant sur le plan in­di­vi­duel qu’institutionnel, pour murir. Avec sa rhé­to­rique de l’urgence, de l’adaptation im­mé­diate aux trans­for­ma­tions éco­no­miques an­ti­ci­pées et de la désyn­chro­ni­sa­tion des du­rées de for­ma­tion, du temps, c’est ce que ne nous offre pas le Rap­port De­mers. La fin du monde, sans plus ni moins, parce qu’on nous im­pose la des­truc­tion de l’une des ins­ti­tu­tions dans les­quelles s’était cris­tal­lisé le projet de faire un monde.

En 2012, rappelons-nous, nos étu­diants nous ont servi une leçon de dé­mo­cratie. Alors que le pou­voir ne se di­sait at­tentif qu’à ceux qui se taisent, tout en­tier à l’écoute de la ma­jo­rité dite si­len­cieuse, c’est-à-dire tout en­tier à l’écoute des ven­tri­po­tents ven­tri­loques qui, re­ti­rant le pain, en­combrent de mots la bouche des sans-voix, ils ont osé parler, scander, hurler la dé­fense de leur accès à l’institution. Peut-être est-il temps que nous leur mon­trions que nous avons ap­pris la leçon, cette fois, pour dé­fendre l’institution elle-même. Contre le Rap­port De­mers et pour la suite du monde.

Jean-François For­tier Pro­fes­seur de so­cio­logie, Cégep de Sherbrooke

Fé­vrier 2015

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Glyphe Maya et Chocolat

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glyphe-3540Le glyphe représentant le chocolat

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L’arbre des langues indo-européennes

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The Guardian: A language family tree in pictures

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Muzafer Bislim ou Homère Romanichel

mazafer bislim

Muzafer Bislim, poète Rom, gitan de Macédoine, collige et recueille les chants et les mots oubliés de la langue romani, – Homère très exactement,

muzafer bislim cassette

comme lui il ravive les « flammes de dieu »

FLAMES of GOD: THE GYPSY POETRY OF MUZAFER BISLIM – USA / France / FYROM – 2010 – 64’

Voir aussi sur NOWNESS: The Dictionary

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Écrasez l’infâme!

En ce moment, sur les murs de Paris, Voltaire!

voltaire

Source: http://oreilletendue.com/2015/01/08/du-fanatisme/ via Kevin Berger-Soucy

Au sujet de l’expression «Écrasez l’infâme!» voir Les mots qui restent

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Man Ray et le « Cinéma pur »

Quatre films surréalistes

Man Ray, Le retour à la raison, 1923

Man Ray, Emak-Bakia, 1926

Man Ray, L’Étoile de Mer, 1928

Man Ray, Les Mystères du Château du Dé, 1929

Source: Open Culture

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Vocation de l’université

Renouveler le plaidoyer pour la formation générale

Le projet de l’Université de Berlin porté par le penseur Schleiermacher s’est établi à l’encontre de l’esprit de spécialité qui régnait dans les universités au Moyen Âge

Blandine Parchemal – Étudiante au doctorat en philosophie à l’Université de Montréal, présidente de l’Association des étudiants en philosophie de l’Université de Montréal, Le Devoir, 3/01/15

Au mois de septembre, le gouvernement libéral annonçait des compressions budgétaires de l’ordre de 172 millions dans le réseau universitaire québécois. Des compressions records dont l’impact sur l’enseignement sera manifeste dès cet hiver et encore davantage en 2016. À l’Université de Montréal, c’est ainsi 24,6 millions qui ont dû être coupés pour l’année 2014-2015. Plus spécifiquement, à la Faculté des arts et des sciences de l’UdeM, les directives données sont une réduction de 50 postes de chargés de cours pour l’hiver 2015 et 150 postes pour l’année suivante. Par conséquent, les inquiétudes sont grandes quant au maintien d’une offre d’enseignement riche et de qualité.

Des inquiétudes qui se font d’autant plus fortes au sein des disciplines appartenant à ce qu’on nomme les humanités et qui constituent en grande partie la formation générale transmise à l’université (littérature, langues, histoire, philosophie, etc.). De fait, déjà plusieurs cours au sein de ces départements ont été annulés en cet hiver 2015 : Littérature des Caraïbes, Problèmes de l’histoire littéraire, Histoire de l’Antiquité, Histoire de l’Amérique latine ou encore Aristote en philosophie. Des coupes qui s’ajoutent à une situation déjà bien précaire de ces disciplines souvent qualifiées comme étant en « crise » en raison de leur manque de financement, de leurs débouchés professionnels incertains ou encore de leur proportion toujours plus faible en regard des disciplines plus professionnelles.

En 2009 déjà, dans une tribune du journal The New York Times, Drew Gilpin Faust, présidente actuelle de l’Université Harvard, déplorait une « chute brutale du pourcentage d’étudiants qui choisissent une majeure en arts libéraux et sciences, et une croissance conséquente des diplômes de premier cycle préprofessionnels ». De fait, selon des statistiques récentes, le nombre de bacheliers issus des humanités a chuté de moitié aux États-Unis ces dernières décennies, passant de 14 % en 1966 à 7 % en 2010. Quant au Québec, selon des données publiées en 2010, les diplômés en sciences humaines représentent seulement 8,1 % de l’ensemble des diplômés possédant un certificat ou un grade universitaire.

Par conséquent, dans ce contexte particulier de compressions universitaires, qui risquent d’affecter tout particulièrement les disciplines dites non « utiles » parce que n’offrant pas directement une formation professionnelle spécifique, il est particulièrement intéressant de revenir aux fondements de l’université moderne, et plus particulièrement de l’université qui est considérée comme l’incarnant, soit l’Université de Berlin, fondée en 1810, aujourd’hui appelée Université Humboldt. Un établissement qui, sur demande du ministre prussien de l’époque, a la caractéristique d’avoir été pensé, puis fondé par des philosophes. De fait, trois philosophes principaux furent investis dans la démarche : Johann Gottlieb Fichte, Friedrich Schleiermacher et Wilhelm von Humboldt. Si c’est à ce dernier que revint la tâche ultime de fonder l’université, il s’inspira néanmoins de façon forte des idées de Schleiermacher à ce sujet, telles qu’exprimées dans les Pensées de circonstances sur les universités de conception allemande rédigées en 1807. C’est aussi essentiellement sur ces idées que nous allons nous appuyer afin de montrer pourquoi Schleiermacher et Humboldt s’opposeraient aux compressions effectuées aujourd’hui dans les universités au sein des disciplines rattachées à la formation générale, et pourquoi le maintien de cette dernière est essentiel vis-à-vis de la formation professionnelle elle-même.

En fait, contrairement à ce qu’on peut parfois croire, la formation générale n’a pas précédé la formation professionnelle à l’université. Les universités du Moyen Âge dispensaient ainsi avant tout une formation professionnelle à travers les facultés traditionnelles de droit, de médecine et de théologie. Ces facultés étaient même considérées comme des facultés supérieures en regard de la faculté de philosophie, qui, elle, était dite inférieure. Face à cette situation, le geste de Schleiermacher, qu’il reprend directement de Kant, va consister à renverser cet ordre et subordonner les facultés spécialisées et « professionnalisées » à une composante plus « généraliste », orientée vers l’exploration du savoir humain. Et c’est à la faculté de philosophie que va revenir ce rôle, cette dernière étant pensée comme cette faculté indépendante qui constitue l’unité, le fondement commun aux trois autres facultés, reliées elles plus immédiatement aux besoins de l’État. L’université garde certes comme fonction la formation professionnelle, mais son but plus large est alors, comme le dit Schleiermacher, d’« éveiller en l’homme l’idée de la connaissance » ou encore d’« éveiller l’esprit scientifique général ». La formation générale devient l’élément central de la formation universitaire. Néanmoins, si l’université doit embrasser toutes les formes de savoir, elle ne vise pas l’acquisition pure et simple de connaissances quelles qu’elles soient ; il ne suffit pas de poser les connaissances les unes à côté des autres, il faut leur donner une cohésion. Il s’agit donc, à travers la faculté de philosophie, de faire apparaître l’unité du savoir, sa forme générale, afin que l’étudiant puisse recomposer l’ensemble et inscrire le particulier dans cette totalité. C’est seulement à partir de ce savoir général que l’étudiant sera ensuite en mesure de placer les savoirs particuliers au sein d’un réseau de relations, de faire des liens, de comprendre leurs fondements. C’est à partir de ce point central que l’étudiant sera en mesure ensuite de pénétrer plus en avant dans les connaissances particulières et de les comprendre. Ainsi, pour Schleiermacher, tout savoir particulier repose toujours sur un savoir général, et « il n’existe pas de capacité scientifique créatrice sans esprit spéculatif particulier ». La théorie et la pratique sont liées.

L’importance de la formation générale

Or, c’est parce qu’il pense cette articulation entre savoir général et savoir particulier, le premier permettant d’orienter le second, que Schleiermacher va défendre l’importance de la formation générale pour des étudiants ne poursuivant pas dans cette formation ou se destinant à une profession hors de l’université. Dans cette optique, il critique l’idée d’instituer, à côté de l’université, des établissements particuliers pour ceux qui ne seraient pas aptes à la « formation scientifique » (par science ou formation scientifique, il faut ici entendre le savoir général) et qui poursuivraient une formation spécialisée plus orientée vers un métier. Selon lui, cette idée inspire « terreur et crainte à toute personne qui prend part activement à la formation de la jeunesse » dans la mesure où c’est à travers ces années de consolidation de connaissances générales qu’ils pourront se former l’esprit, développer leurs talents et ensuite découvrir, par eux-mêmes, leur véritable vocation. Chez Humboldt, la formation universitaire prend spécifiquement la forme d’un processus spécifique nommé Bildung, lequel est la réalisation par l’individu de son aspiration intérieure et le développement de ses pleines potentialités. C’est en poursuivant la science en tant que science que les universités contribueront à ce que Humboldt appelle dans ses écrits inachevés sur l’université l’« éducation morale de la nation ». Ainsi, si l’université est le lieu de l’acquisition d’un savoir théorique, elle est aussi pensée comme le lieu de la véritable formation morale et pratique. La formation générale n’est donc pas simplement bonne en elle-même, elle n’est pas simplement là pour transmettre des connaissances, mais elle est aussi ce qui va nous donner une orientation pratique, que ce soit dans notre vie personnelle ou dans nos futures occupations professionnelles.

L’exemple des fonctionnaires

C’est pourquoi, selon Schleiermacher, les universités doivent être organisées de manière à être aussi des écoles supérieures afin de « faire progresser ceux dont les talents, même s’ils renoncent eux-mêmes aux honneurs de la science, peuvent cependant la servir fort utilement », c’est-à-dire en utilisant les apports de cette formation générale au sein de leurs occupations professionnelles futures. Pour illustrer son propos, Schleiermacher prend l’exemple précis des fonctionnaires de l’État, dont l’acquisition d’une formation générale est un atout pour occuper ensuite des fonctions supérieures. En fait, selon lui, pour les tâches supérieures, il ne faut pas seulement une masse de connaissances bien acquises, mais aussi « une vision d’ensemble générale, un jugement correct sur les rapports entre les différentes parties, un pouvoir de combinaison largement développé, une richesse d’idées et de moyens ». Le savoir-faire ne suffit pas. Un constat que reprendra Habermas, 150 ans plus tard, dans Théorie et pratique (Theorie und Praxis, 1963) en expliquant que si les sciences enseignent aujourd’hui un savoir-faire particulier, elles n’enseignent plus de savoir-agir. Ainsi, selon lui, des médecins et des gestionnaires ayant reçu une formation relevant des seules sciences expérimentales « peuvent » certes plus de choses que les praticiens des générations précédentes dans le même ordre, mais « ils manifestent en même temps dans l’entreprise et dans la pratique médicale des faiblesses étonnantes ». Dans ce contexte, les humanités restent essentielles pour donner à ces étudiants qui seront par exemple de futurs médecins une orientation pratique en plus de leur formation technique, pour les aider à faire face à des questions éthiques auxquelles ils seront possiblement confrontés.

Bref, si couper dans la formation générale peut paraître au premier abord facile et sans conséquence à court terme, dans la mesure où ce ne sont pas des savoirs qui sont censés « rapporter » ni faire « fonctionner » l’économie, les penseurs de l’Université de Berlin nous mettent en garde contre les conséquences à long terme que ces compressions pourraient avoir. De fait, que ce soit notre capacité à nous orienter au sein de savoirs spécialisés et épars, à comprendre leurs effets sur notre société, à réfléchir à leurs conséquences éthiques, notre capacité à former des professionnels capables d’apporter un point de vue réflexif sur leurs activités ou encore notre capacité à doter les citoyens d’une culture commune, celles-ci seraient sérieusement menacées si la formation générale venait à être reléguée dans les sous-sols de nos universités. Le projet de l’Université de Berlin porté par Schleiermacher s’est établi à l’encontre de l’esprit de spécialité qui régnait dans les universités au Moyen Âge, pour défendre à la place la constitution d’une institution publique forte, centrée autour de la transmission d’une culture générale et de la production de savants capables d’élever le niveau de la nation. Souhaitons-nous revenir à l’ancien modèle ?

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Pour l’anniversaire de Jean-Michel Basquiat (1960-1988)

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I Met Him at the Mudd Club, court métrage de Joppe Rog. Le musicien Nick Taylor y évoque sa rencontre à New York en 1979 avec Jean-Michel Basquiat, né aujourd’hui, le 22 décembre, en 1960 et avec qui il a fondé le groupe No Wave Gray.

Voir le film: https://www.nowness.com/iframe?id=3643559558001

basquiat 81

Un autre film sur les débuts de Basquiat, le mythique Downtown 81

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Le film à venir (1997) de Raul Ruiz

le film a venir

«Entre temps les prêtres dansaient la danse sacrée et ils écrivaient avec leurs pieds « Panta Rei »…»

Néo-baroque, ésotérique, hermétique, poétique. Mais ne sommes-nous pas tous déjà devenus «partie du fragment du film à venir»?

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Quand une image vaut mille mots

hare

Harley 647 f.5v

Erik Kwakkel medievalbooks

ilpleutGuillaume Apollinaire, Calligrammes

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Dispo à la Biblio

critique hong kong

C’est un tout petit « Dragon », un point à peine visible sur la carte de la Chine. Hormis son cinéma, l’un des plus brillants d’Asie, que connaissons-nous de Hong Kong ?
Depuis sa rétrocession par les Britanniques en 1997 et sa réunion (sous un statut spécial) au géant chinois, Hong Kong est pourtant le cadre d’une expérience politique hors du commun : un bras de fer quotidien de David contre Goliath. Et d’une expérience culturelle singulière : l’invention d’une identité. Soumis par la Chine à de multiples pressions politiques, financières, idéologiques, linguistiques et démographiques, Hong Kong n’en semble que plus résolue à « prendre le large ». Aussi l’avenir de Hong Kong ne concerne-t-il pas les seuls Hongkongais – tant s’en faut.
Ce numéro a été conçu et dirigé par Sebastian Veg, chercheur, traducteur, directeur de la revue Perspectives chinoises et fin connaisseur d’une ville où il vit depuis plusieurs années. Il donne la parole à quelques-uns des meilleurs spécialistes français et étrangers de cette étrange Cité-nation – et avant tout aux Hongkongais eux-mêmes.

Sommaire

Présentation

« BORROWED SPACE, BORROWED TIME »

Kai-cheung DUNG : Atlas. Archéologie d’une ville imaginaire
Extraits de Atlas. Archéologie d’une ville imaginaire (Taipei, Lianjing, 2011) traduits du chinois (Hong Kong) par Sebastian Veg

Jean-Philippe BÉJA : Hong Kong 1997-2014. Consolidation d’une identité politique

Judith PERNIN : Le Hong Kong de Wong Kar-wai. Espace, nostalgie et sentimentalité
Wong Kar-wai, The Grandmaster [Yi dai zongshi]

Wing-sang LAW : La nostalgie coloniale depuis la rétrocession

Evans CHAN : Le cinéma indépendant de Hong Kong. Pratique locale et mémoire nationale

L’ESPRIT DU ROCHER AU LION. TENSIONS ET RESILIENCE

Ho-fung HUNG : Trois visions de la conscience autochtone à Hong Kong
Chan Koon-chung, Zhongguo tianchao zhuyi yu Xianggang [La Doctrine céleste chinoise et Hong Kong]
Chin Wan, Xianggang Chengbang lun [De Hong Kong comme ville-État]
Jiang Shigong, Zhongguo Xianggang : Wenhua yu zhengzhi de shiye [Hong Kong, Chine : perspectives culturelles et politiques]

Edmund W. CHENG : Les vicissitudes de la politique contestataire dans le Hong Kong postcolonial
Francis L. F. Lee et Joseph M. Chan, Media, Social Mobilization and Mass Protests in Post-colonial Hong Kong. The Power of a Critical Event
Peifeng Huang et Yu Xu (éd.), Pre/Post80s. Beyond the Imagination of Social Movement, Discourse and Generation

Chloé FROISSART et Yi XU : Hong Kong et le delta de la rivière des Perles. Liens économiques et activisme social

Karita KAN : Un espace public sinophone sous pression. Les médias hongkongais depuis la rétrocession

Robert BAUER : Le cantonais de Hong Kong. État des lieux et perspectives

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Diderot, Lettre sur les aveugles

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«Je lui demandai ce qu’il entendait par un miroir : « Une machine, me répondit-il, qui met les choses en relief loin d’elles-mêmes, si elles se trouvent placées convenablement par rapport à elle. C’est comme ma main, qu’il ne faut pas que je pose à côté d’un objet pour le sentir. »»

Lettre de Diderot sur les aveugles ici.

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Beaucoup de «tech» mais pas de «biblio»

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Une bibliothèque sans livres

Florida Poly renverse le modèle multimillénaire

Stéphane Baillargeon, Le Devoir, 2/09/14

En consultant un dictionnaire (en ligne ou en papier), on apprend qu’un paradoxe, selon l’étymologie, désigne une idée contre (para) l’opinion (doxa). C’est aussi une proposition qui semble contenir une contradiction, ou une absurdité, comme le paradoxal couteau de Lichtenberg, objet « sans lame auquel ne manque que le manche ».

La nouvelle magnifique bibliothèque de la Florida Polytechnic University, Florida Poly ou FPU, située à Lakeland, pousse le paradoxe au paroxysme. Le grand édifice blanc ne contient aucun ouvrage traditionnel, pas de gros volumes encyclopédiques, aucun manuel scolaire, aucun dictionnaire ni recueil de textes, monographies ou thèses savantes imprimés sur du bon vieux papier. En plus, dans cette bibliothèque sans livres, les usagers sont encouragés à briser le silence, à travailler en équipe et à utiliser à fond tous les bidules modernes de la communication. Bref, c’est une bibliothèque et ce n’en est plus une. C’est même plus qu’une médiathèque. C’est bel et bien un paradoxe.

Les quelque 550 étudiants ont commencé à en prendre possession du lieu la semaine dernière, avec la rentrée des classes. « C’est fascinant d’observer comment les étudiants utilisent l’espace, explique au Devoir Kathryn Miller, directrice de la nouvelle bibliothèque. Nous, du personnel, nous y sommes depuis environ un mois et nous l’apprécions beaucoup. Les étudiants apportent une énergie supplémentaire et permettent d’éprouver les choix qui ont été faits. »

La directrice Miller donne alors l’exemple du mobilier original. « Les meubles sont dessinés pour permettre aux usagers d’interagir, d’échanger entre eux. Cet équipement permet en fait de hausser le niveau de collaboration entre les étudiants et finalement le niveau d’apprentissage lui-même. »

L’entrevue téléphonique planifiée a été légèrement retardée par l’étirement d’une rencontre avec un groupe d’étudiants. « Ils étudient en mathématiques. Je leur ai expliqué comment ils peuvent utiliser les outils numériques à leur disposition, mais je les ai aussi encouragés à échanger entre eux au sein de la bibliothèque. C’est toute une nouvelle manière de concevoir et d’occuper un espace traditionnellement réservé à la lecture de livres en silence. »

eBooks

Des livres en fait, il s’en trouve là aussi, mais sous une forme dématérialisée. La collection numérique comptant environ 135 000 ouvrages peut être consultée sur place et de partout dans le monde après une connexion au portail de l’institution universitaire.

« Notre université prépare ses étudiants pour un monde du travail dominé par la technologie de pointe, dit encore Mme Miller. Nous voulons leur donner une expérience directe et approfondie de cette réalité. Cette option fondamentale de l’université devient aussi celle de sa bibliothèque. »

Le traditionnel comptoir de service a été rebaptisé « success desk ». Les usagers sont encouragés à se passer de papier à toutes les étapes de la formation, y compris quand il s’agit de présenter des travaux universitaires. Des livres imprimés, à l’ancienne, peuvent être obtenus et prêtés après une demande auprès des onze autres universités du réseau floridien.

Les informations numérisées offrent de grands avantages comparatifs. Les recherches se simplifient énormément et les découvertes accidentelles d’informations pertinentes se multiplient. En plus, les collections numériques, modulables à volonté, peuvent s’adapter quasi instantanément aux demandes des usagers. Par contre, la technologie vieillit rapidement et les abonnements aux sources numériques, contrôlés par une poignée de grandes entreprises, coûtent cher.

Le fond et la forme

Il ne s’agit pas d’une première mondiale. The BiblioTech, entièrement dédiée aux eBooks, a été inaugurée il y a un an à Santiago au Texas. Les livres dématérialisés peuvent y être empruntés (avec lectrices numériques), cinq à la fois, pour une période de deux semaines. La médiathèque de la NASA fonctionne aussi sur ce modèle sans papier.

Par contre la bibliothèque du XXIe siècle de la FPU perpétue en la renouvelant la tradition des lieux de savoirs sublimes. Une bibliothèque, avec ou sans livres, doit encore et toujours être bien faite et bien pleine. Au fond, le fond et la forme ne font qu’un. Au fond, on peut juger un livre à sa couverture comme on doit juger une bibliothèque à ses murs et sa toiture. C’est un autre paradoxe.

Celui-là suscite l’admiration. L’édifice ovale et blanc de la bibliothèque de la Florida Poly semble découpé dans la dentelle de marbre. On y reconnaît immédiatement la touche de l’Espagnol Santiago Calatrava, la structure ajourée, les formes harmonieuses, la pureté blanchâtre dominante.

Calatrava a imaginé tout le campus. Le résultat fait rêver avec ses constructions futuristes déposées au milieu d’un lac artificiel lui-même entouré d’une magnifique forêt. On se croirait dans un décor d’une planète idyllique d’une planète de la série de films La guerre des étoiles.

« Nous avons choisi de construire un lieu autour d’une collection dématérialisée pour apprendre à nos étudiants à travailler avec des outils numériques, comment les utiliser pour trouver de l’information, mais aussi comment la stocker et comment la lire, conclut la directrice Miller. Nous formons des alphabètes numériques. »

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La Fiction Historique, l’Histoire fictive

À lire en ayant présents à l’esprit certains passage de la Poétique d’Aristote…

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AUTOUR DU RÉCENT ESSAI DE LOUIS HAMELIN

Fabriquer l’Histoire

Jonathan Livernois, Le Devoir, 27/08/14

Faits, fictions, souvenirs, oublis : où est la vérité quand on se met à fabriquer, à récupérer l’Histoire ? L’essayiste Jonathan Livernois et Louis Hamelin en discutent autour du récent essai de ce dernier.

Quand le gouvernement fédéral décide que le Musée canadien des civilisations devient le Musée canadien de l’histoire, on se dit que la connaissance du passé est entre de bonnes mains. Tout dépend, bien sûr, de l’histoire qu’on choisit : Thérèse Casgrain en a récemment fait les frais. À une époque où les politiciens font bien ce qu’ils veulent et où les historiens ne rejoignent que rarement un large public, on souhaite que les romanciers s’y donnent à coeur joie. Pas pour camper un décor nostalgique où « il était une fois des gens heureux ». Mais bien plutôt pour que ça fasse mal. À ce titre, Louis Hamelin en connaît un bon bout, surtout après son roman La constellation du lynx (Boréal, 2010). Son essai qui paraît ces jours-ci aux Presses de l’Université de Montréal, Fabrications, lui permet d’aborder ces questions cruciales que sont notre rapport à la vérité, notre rapport à la fiction, notre rapport à toutes les récupérations officielles ou non de l’histoire, cette bête sensible.

La Crise d’octobre est, comme plusieurs événements de notre histoire nationale, un véritable panier de crabes. La mort de Pierre Laporte est-elle un accident ou un meurtre ? Les autorités policières connaissaient-elles les planques des felquistes à Saint-Hubert et à Montréal-Nord ? Ça prenait un romancier, pas gêné pour deux sous et tenace comme Hamelin, pour s’en mêler. Le roman peut-il dire vrai ? Peut-il viser plus juste que l’histoire des historiens ? Partant de deux interprétations de l’enlèvement par les Brigades rouges du président du Conseil italien, Aldo Moro, en 1978, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de Pierre Laporte, l’écrivain révèle crûment l’alternative : ou bien on accepte l’idée que quelqu’un va finir par dire toute la vérité sur la Crise d’octobre ou bien on tient le pari qu’il n’y a que des vérités partielles qui se contredisent et s’entrechoquent.

Fabrications est la démonstration que, dans un contexte où personne n’offre de réponses satisfaisantes, écrire un roman est la seule façon de nettoyer, autant que faire se peut, les écuries d’Augias. L’auteur l’écrit : « J’en suis tranquillement venu à la conclusion que la fiction officielle devait être combattue par la fiction. » Plus encore, il s’agira pour lui d’écrire un roman « heuristique », publié « expressément pour heurter les conceptions bien établies des historiens patentés ». Ses idées sont claires : les autorités policières, sous le couvert d’une soi-disant inefficacité, en savaient beaucoup plus long sur les felquistes qu’elles ne voulaient le dire. Elles les laissèrent manoeuvrer pour mieux se discréditer. La conclusion de l’écrivain sur la mort de Pierre Laporte est lourde de conséquences : « La mort de Laporte fut bien, aucun doute là-dessus, le résultat d’une sorte d’accident… Le noeud de l’affaire, c’est qu’on permit à cet accident d’arriver. » Hamelin est convaincant, malheureusement.

Inventions

Cet essai est lucide, souvent drôle et particulièrement inventif. Il n’empêche qu’une question s’impose : si le roman a été le lieu de toutes ces révélations, pourquoi choisir l’essai pour boucler la boucle ? On a l’impression qu’il existe, chez Hamelin, une différence de degré entre le roman et l’essai, comme si ce dernier genre se rapprochait davantage du « réel ». On ne joue plus ? Hamelin discute avec son alter ego fictif, Samuel Nihilo, qui était au coeur de son roman La constellation du lynx. Nihilo lui rappelle que ce qu’il dit n’est pas nouveau, qu’il tenait des propos semblables dans le roman. Hamelin répond tout de go : « Ouais, mais de le répéter ici, dans un essai, ça me fait drôle. » Comme si le romancier avait tout à coup l’impression de se mettre à nu, de ne plus avoir d’abri littéraire. Mais, pourtant, l’essai n’est-il pas un autre genre tout aussi fictif que le roman ? Hamelin, en entrevue, confie son désaccord : « L’essai est “ construit ”, bien sûr, comme tout texte littéraire, c’est une fabrication, ce qui n’entraîne nullement qu’il doive être considéré comme fictif à l’instar d’un roman. »Pourtant, l’écrivain, inspiré notamment par Norman Mailer, utilise des techniques romanesques pour construire son essai : café partagé avec son alter ego Nihilo, narration à la troisième personne, faux entretien téléphonique avec Réjean Tremblay, en train d’écrire un nouvel épisode de ScoopVIII, et transformation du professeur de littérature Jacques Pelletier en « personnage d’autofiction ». Quoi qu’Hamelin en dise, l’essai est bel et bien traversé de fictions.

On retiendra notamment une scène ironique où Hamelin donne à lire un extrait du « scénario » que Réjean Tremblay est en train d’écrire. Scoop VIII – Le Bleuet fait des p’tits : on retrouve le personnage qu’interprétait jadis Roy Dupuis, le journaliste playboy Michel Gagné. Par une étonnante coïncidence, ce Gagné enquête aussi sur la Crise d’octobre. Tout à coup, le faux personnage de Tremblay devient une sorte de double d’Hamelin. Et nous voilà tous plongés dans un pastiche de série B ou un mauvais roman policier. Rien de tout cela n’était donc sérieux ? Du carton-pâte ?Fabrications serait un jeu d’écrivain, en somme.

Il n’y a pas grand-chose de réglé au sortir de Fabrications. Quand on repense à Octobre, ça fait toujours aussi mal. C’est sans doute la principale qualité de cet essai, qui n’en manque pourtant pas. D’ailleurs, il a reçu le prix Études françaises 2014. L’un des premiers lauréats de ce prix fut Gaston Miron, à qui on avait ainsi arraché L’homme rapaillé. C’était en 1970, quelques mois avant son arrestation et celle de 450 personnes, tandis que le gouvernement canadien venait de voter la loi sur les mesures de guerre…

Louis Hamelin, Fabrications: essai sur la fiction et l’histoire, Presses de l’Université de Montréal, 2014

BLx

 

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