Archives de Catégorie: Lettres

Proust en ligne

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Dans son intégralité,  À la recherche du temps perdu disponible en ligne avec en prime un moteur de recherche des plus performants. Quel bonheur!

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http://www.alarecherchedutempsperdu.org/marcelproust

BLx via Kevin Berger-Soucie

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Le libraire

M. Lefebvre, mon libraire préféré. Section philosophie, je lui dois plus de la moitié de ma bibliothèque. La Librairie Henri-Julien, un lieu infiniment plus poétique que les cabinets de magie de Harry Potter.

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BLx

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4 janvier 1960: Mort d’Albert Camus

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Le 4 janvier 1960 Albert Camus perd la vie dans un accident de voiture

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BLx

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La « Recherche » a cent ans

Il y a 100 ans, le 14 novembre 1913, paraissait à compte d’auteur Du côté de chez Swann de Marcel Proust, premier volume de ce qui deviendra l’un des plus grands romans du XXè siècle, À la recherche du temps perdu.

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Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. »

À la recherche de Marcel Proust

BLx

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Sideworld

Pourquoi ce projet mérite-t-il d’être connu?

Sideworld est le projet de jeunes étudiants voulant créer une Websérie de science-fiction pour le Québec. Nous avons si peu de science-fiction au Québec aujourd’hui et ce projet qu’on peut observer sur Kickstarter et sur Vimeo, car l’équipe derrière Sideworld a voulu, à ses frais, montrer son potentiel dans deux courts épisodes, semble promettre un renouveau de la science-fiction québécoise.

La raison pour laquelle j’amène le sujet sur le Blog d’Histoire et civilisation du cégep Marie-Victorin, c’est la présence d’étudiants de notre cégep à travers l’équipe. C’est intéressant de voir que les programmes d’Arts et lettres profil Cinéma et profil Théâtre ont permis à 6 membres de l’équipe de développer leurs habilités dans leur domaine respectif. Il y a trois personnes du programme de cinéma et trois autres en théâtre.

Je vous invite donc à aller jeter un coup d’œil sur la page Kickstarter et d’en apprendre un peu plus en visionnant leur capsule.

Francis Patry

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Les plus belles bibliothèques du monde

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Bibliothèque Nationale de France

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Trinity College Library, Irlande

http://mentalfloss.com/article/51788/62-worlds-most-beautiful-libraries

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Gaétan Soucy 1958-2013

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Disparition subite d’un écrivain étonnant

Jean-François Nadeau, Le Devoir, 11/07/13

Follement baroque, styliste, il était l’un des écrivains les plus étonnants que le Québec ait connus ces dernières années. Auteur de L’acquittement (1997) et de La petite fille qui aimait trop les allumettes (1998), Gaétan Soucy est décédé chez lui à Montréal d’une crise cardiaque le mardi 9 juillet. Il avait 54 ans.

Né en 1958 dans une famille de sept enfants du quartier populaire Hochelaga-Maisonneuve, Gaétan Soucy sera diplômé de philosophie, passionné par les jeux d’échecs, le cinéma et, bien sûr, par la littérature. Tout à fait fasciné par le Japon, il vivra dans ce pays dont il parlait la langue et appréciait la culture en connaisseur.

En 1994, son premier livre, L’Immaculée Conception, est lancé à l’enseigne de Laterna Magica, une maison d’édition naissante dirigée par Rolf Puls, le responsable de Gallimard pour l’Amérique du Nord. L’essentiel de son oeuvre est rassemblé ensuite aux éditions du Boréal. Publié en France aux éditions du Seuil, Soucy y avait pour éditeur Bertrand Visage, le même qui s’occupait de Nelly Arcan.

Paraissent sous sa plume L’acquittement (1997), La petite fille qui aimait trop les allumettes (1998) et Music-Hall ! (2002). On lui doit aussi une pièce de théâtre, Catoblépas, mise en scène par Denis Marleau. La pièce sera créée en 2001 et jouée à Montréal comme à Paris avec un vif succès. « Un premier essai dramatique dense et prometteur », écrivait alors Le Devoir, tout en évoquant en parallèle la force d’une tragédie de Racine.

L’éditeur du Boréal, Pascal Assathiany, dit avoir « vécu un moment spécial de l’histoire littéraire » avec La petite fille qui aimait trop les allumettes. « Ce texte extraordinaire a explosé mondialement. C’est très rare. Il a été traduit dans vingt langues et s’est trouvé diffusé dans trente pays. » Soucy doit être considéré comme l’auteur québécois le plus traduit dans le monde, comme le rappelait à juste titre le magazine Nouveau Projet dans sa plus récente édition. La plupart des grands journaux du monde ont parlé de ce livre et lui ont assuré une reconnaissance littéraire internationale. Le Times, El Pais, Die Welt et Le Monde saluèrent tous par un concert d’éloges l’immense talent de son auteur. Le soir de la première de Catoblépas à Paris, Soucy était à la une du principal quotidien en Finlande. On ne s’étonnait plus de ses succès tant ils se multipliaient.

Un nouveau roman ?

Ces dernières années, Gaétan Soucy se faisait pourtant rare, même s’il continuait semble-t-il à écrire. Pourquoi ne publiait-il plus ou presque ? Pascal Assathiany pose seulement une hypothèse : « Je crois qu’il n’arrivait pas à nous donner le texte qu’il souhaitait. Mais je ne crois pas qu’il avait renoncé. Chaque fois que je le voyais, il me disait qu’il allait nous remettre quelque chose. » L’homme avait son lot de tourments. Il affichait un air d’éternel timide. Ses regards allaient volontiers au plancher lors des entretiens. « On ne choisit pas la vie qu’on va mener. Il y avait chez Soucy un mal de vivre terrible, mais c’était foncièrement un être bon et gentil », conclut l’éditeur de chez Boréal. Des proches confirment que Soucy travaillait bel et bien sérieusement à l’écriture d’un autre roman. Music-Hall !, publié en 2002, sera son dernier titre majeur. Il avait plusieurs fois abandonné puis repris ce texte antérieur à ses autres livres.

Perrine Leblanc, une des écrivaines les plus prometteuses de sa génération, était complètement sous le choc à l’annonce de ce décès. « J’ai rencontré Gaétan en 2004. Je l’ai tout de suite trouvé lumineux ; je l’ai aimé sur-le-champ. Nous avons voyagé ensemble, nous avons vécu ensemble pendant deux ans et nous nous sommes aimés très fort. Le Québec perd un auteur majeur, une voix littéraire puissante, singulière, incomparable. Moi, je perds aussi un homme qui a compté. »

Homme à la fois simple et complexe, Soucy pouvait citer sans affectation Beckett, Montherlant ou Descartes au cours d’un même échange. Sa Petite fille aux allumettes, son oeuvre la plus saluée, est à situer quelque part entre la finesse délicieuse d’un Jacques Ferron, la logique d’un Ludwig Wittgenstein, cité d’ailleurs en ouverture, et le fantastique de l’univers d’Alice aux pays des merveilles de Lewis Carroll. Les critiques ne s’y sont pas trompés en voyant dans ce livre un véritable chef-d’oeuvre. Le passé y est tout proche, mais dans un décor de bout du monde qui pourrait être tout près, dans le poids d’un climat qui peut parfois faire songer à certains textes tourmentés d’Anne Hébert. L’histoire ? Deux enfants qui doivent enterrer leur père, un être à la fois craint et ridiculisé. Ce livre étonnant par sa force annonce avec une grande légèreté qu’il a été écrit en moins d’un mois, soit du 27 janvier au 24 février 1998. Mais on sait depuis qu’il s’agit là aussi de littérature, puisque l’auteur avait donné à lire antérieurement divers fragments de ce manuscrit remarquable.

En 1996, dans une « autobiographie approximative », Gaétan Soucy évoquait, sur deux courtes pages, des moments forts de sa vie. Il fut, dit-il, un enfant sensible et tourmenté ayant appris brutalement, à l’âge de quatre ans, que les êtres sont mortels. À 12 ans, il lit Edgar Poe et Camus, puis bientôt Sartre. La nausée le subjugue et il traverse L’être et le néant le coeur battant. Puis, il plonge dans l’oeuvre de Beckett, et expérimente « comme tout le monde la drogue, le sexe, le rock’n’roll, les sentiments, le mépris des sentiments, les conceptions subversives et le snobisme ».

L’importance de son oeuvre a été soulignée non seulement par la critique, mais aussi par plusieurs prix. Il s’est vu décerner entre autres le Grand Prix du livre de Montréal, le Prix des libraires du Québec, le grand prix du public du Salon du livre de Montréal, le prix France-Québec-Jean-Hamelin, le prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec et le grand prix de littérature française de l’Académie royale de Belgique. Il s’est trouvé en lice au prix Renaudot. Peu d’écrivains ont atteint ce niveau de notoriété chez nous. Sa mort tout à fait inattendue laisse notamment dans le deuil une fille, née d’une union avec une Japonaise, et une immense famille de lecteurs.

BLx

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Les Humanités numériques

Humanités 2.0 – Le zéro et l’infini

McGill numérise la science et la philosophie islamiques

Stéphane Baillargeon, Le Devoir 6 juillet 2013

manuscrit imageNos caractères sont latins et nos chiffres, arabes. Ces chiffres ont progressivement remplacé les signes romains en Occident, puis dans le monde entier. Une tradition explique que le savant de Pise Leonardo Fibonacci (1175-1250) étudia les mathématiques à Icosium (aujourd’hui Alger) avant de publier un traité de calculs qui aida à populariser la série numérique, y compris le zéro, mot dérivé de l’italien zéfiro, venu de l’arabe sifr, qui veut dire vide.

Notre vie est remplie de ce sifr. Le « zéro » et le « un » de la révolution par la numérisation continuent de changer le monde et nos connaissances. La dématérialisation des textes classiques ou modernes fait partie des travaux fondamentaux de ce nouvel univers. À la base, l’appellation contrôlée des « digital humanities » fait référence aux bonnes vieilles « humanités » des cours classiques.

À Montréal, McGill mène son propre chantier, baptisé Rational Sciences in Islam (RSI). « Le projet RSI, que je dirige avec mon collègue Jamil Ragep, historien des sciences, est un projet typique des humanités numériques », explique Robert Wisnovsky, professeur de l’Institute of Islamic Studies de l’université, lui-même historien de la philosophie et de la théologique islamiques.

« Ce projet vise la constitution de bases de données sur les mathématiques, la philosophie et la philosophie théologique à partir de manuscrits conservés dans plusieurs pays, poursuit-il. Nous avons déjà numérisé des centaines de milliers de pages des plus importants manuscrits produits pendant un millénaire. À ma connaissance, il s’agit de la plus riche collection mondiale du genre, constituée à partir de multiples collections. »

Science et conscience

La première phase du chantier lancé il y a cinq ans vient de se terminer, le 30 juin précisément. La recherche comporte trois volets qui combinent environ 3500 manuscrits au total :

L’Islamic Scientific Manuscripts Initiative (ISMI) dématérialise les travaux de quelque 1700 auteurs s’étant intéressés aux sciences exactes dans la période prémoderne.

Le voletScientific Traditions in Islamic Societies (STIS) constitue une « banque de données raffinée » pour documenter la tradition cosmologique dans le monde arabe.

Le troisième programme, The Post-Classical Islamic Philosophy Database Initiative (PIPDI), développe l’infrastructure numérique nécessaire pour poursuivre l’étude systématique d’un vaste corpus de textes savants produits depuis la fin du XIIe siècle. Ces textes dits postclassiques traitent de philosophie du langage, d’épistémologie, d’éthique et de métaphysique, de théologie ou de cosmologie.

L’histoire de la philosophie s’intéresse surtout aux siècles précédents, allant en gros de 800 à 1200. Cette période orientale dite classique a fortement influencé le Moyen Âge tardif en Occident, comme le montrent Fibonacci et le zéro. Le renouveau de l’aristotélisme date aussi de ce temps. Abu’l-Walid Muhammad ibn Rouchd de Cordoue (1126-1198), connu sous son nom latinisé d’Averroès, célèbre pour ses commentaires d’Aristote, a eu un ascendant majeur sur les penseurs du monde chrétien médiéval.

Le projet en cours veut contredire l’opinion courante voulant que tout le reste, depuis cette période d’effervescence intellectuelle fructueuse, ne soit qu’obscurantisme et déclin sous le contrôle de théologiens dogmatiques. Au mieux, l’Occident s’accorde le mérite d’avoir repris le flambeau de la raison allumé dans les oasis du Proche-Orient.

« C’est vrai que l’Ouest a été influencé par la pensée islamique, mais cela ne veut pas dire que les penseurs arabes ont cessé d’exister après 1150 ou 1200, dit Robert Wisnovsky. Nous voulons donc utiliser les nouveaux outils pour mettre en évidence la masse de preuves qui existent afin de démonter les vieux et tenaces préjugés autour de l’absence de pensée rationnelle dans cette partie du monde. »

Langues mortes, textes vivants

Les nouveaux outils numériques ne facilitent pas la tâche : ils la rendent possible, tout simplement. À peine « quelques douzaines » de savants s’intéressent à ces questions en Occident, note le professeur Wisnovsky – lui-même spécialiste d’Avicenne (980-1037) -, alors que le corpus lie des milliers d’oeuvres enfouies dans des collections éparpillées d’un bout à l’autre du monde.

La numérisation de McGill s’est étendue de 2008 à 2012. « Le seul accès aux sources pose un défi, résume l’exégète. La banque de données facilite l’accès aux textes, mais aussi la compréhension de leur cheminement physique et intellectuel. Un manuscrit de Samarcande est copié à Ispahan puis se retrouve en Allemagne. La constitution de la bibliothèque virtuelle permet de retracer cette longue et complexe vie du texte. »

Elle permet aussi de découvrir des textes perdus, tout simplement. À Téhéran, M. Wisnovsky s’est intéressé à un codex d’anthologie contenant 55 essais de Yahya ibn Adi (893-974), philosophe chrétien de Bagdad, élève d’Al-Farabi, « second instituteur de l’intelligence », après Aristote, selon Averroès. Or la moitié du corpus, 24 textes au total, n’était connue que par des références ultérieures et tenue pour perdue ! « C’est un vrai accident, dit le spécialiste à l’origine de la découverte. Je m’intéresse plus à la réception d’Avicenne qu’à ses sources. »

Robert Wisnovsky enseigne la philosophie et la théologie islamiques avec un oeil constant sur la tradition de la traduction du grec à l’arabe. C’est d’ailleurs par cette langue morte que cet Américain d’origine est arrivé à la vivante. Il raconte qu’il a étudié le grec et le latin dans une école secondaire privée, à Princeton au New Jersey. « J’ai commencé des études classiques à l’université et j’y ai découvert l’arabe, qu’on enseignait alors comme une langue classique. J’en suis tombé amoureux. »

Des paradoxes

La PIPDI a d’abord identifié 3000 recueils notables disséminés d’Istanbul à Berlin. Un comité a ensuite pointé vers une tranche initiale de 400 textes encore plus fondamentaux, soit 65 ouvrages canoniques, 135 commentaires parmi les plus influents et 200 autres écrits jugés fondamentaux. La plus grande part (85 %) des manuscrits n’a jamais été éditée.

Pour l’instant, des copyrights réservent l’accès à la banque dématérialisée et potentiellement universelle aux seuls chercheurs de McGill, quelques happy few. Robert Wisnovsky a lui-même supervisé 16 Ph. D., dont le tiers appuyé sur les banques de données et cinq autres en cours. Son collègue Jamil Ragep a ses propres étudiants de haut niveau.

« C’est l’entente ; elle est loin d’être parfaite, mais nous espérons que la tendance ira vers l’accès libre, dit le professeur. Notre accord avec la Stadtbibliothek de Berlin va dans ce sens. Certains éléments, peut-être le cinquième ou le quart de la banque, seront donc accessibles à tous très bientôt. »

Autre paradoxe : les riches États pétroliers du Golfe n’ont fourni aucuns fonds pour ce chantier intellectuel. Le projet RSI est surtout subventionné (à hauteur de 1,5 million) par la Fondation canadienne pour l’innovation.

Lire à la machine

Cet organisme fédéral soutien les projets d’infrastructure des connaissances : équipement de pointe, laboratoires, collections scientifiques, etc. Une des retombées majeures du RSI concerne le traitement informatisé des documents manuscrits en langue arabe. Les différents styles calligraphiques de cette civilisation pose d’énormes difficultés de reconnaissance optique des textes, base de tout le travail de constitution de fichiers exploitables. Sans elle, l’image numérisée ne vaut guère plus qu’un microfilm. Avec elle, le document s’anime et s’interconnecte mot par mot, concept par concept. La translittération et la traduction électronique en dépendent.

Les équipes d’ingénieurs du professeur Mohamed Cheriet, de l’École de technologie supérieure (ETS) de Montréal, planchent sur ce défi. « C’est extrêmement complexe, explique le philosophe. L’arabe est une des langues les plus difficiles à faire lire par une machine. Nous avons donc les belles images, mais il faut pouvoir les explorer pour en tirer un plus grand avantage intellectuel. »

La science islamique nourrit ainsi la science actuelle, et vice versa. Pour l’instant, le prototype du laboratoire de l’ETS, l’Optical Shape Recognition, réalise les deux tiers des étapes principales du travail de lecture automatisée. Une fois complètement résolu, le traitement informatisé aura des répercussions énormes sur le secteur des études islamiques.

Il existe environ trois millions de manuscrits en langue arabe, qui peuvent représenter, quoi, un demi-million d’oeuvres copiées six fois chacune. Seule une petite portion est éditée. « Nos affirmations sur l’histoire de cette civilisation, ses sciences et sa philosophie, mais aussi son art ou sa poésie, son droit ou son architecture, repose sur une fraction statistiquement insignifiante », répète le spécialiste.

Les retombées potentielles dépassent largement le champ savant, on le comprend, surtout dans le contexte sociopolitique actuel en surtension. « Construire une image plus fidèle de l’histoire de cette partie du monde vaut en elle-même, mais ne peut aussi qu’accroître les chances de compréhension mutuelle des civilisations, conclut Robert Wisnovsky, lui-même un pont entre les civilisations. J’ai par exemple été contacté par un institut de Dubaï qui souhaite encourager des interprétations plus raffinées philosophiquement, et en tout cas moins dogmatiques que celles très populaires maintenant. Les concepts et la terminologie contenus dans les textes numérisés peuvent aider dans cette voie. L’idée n’est pas de devenir esclave de ce passé, mais de s’approprier les termes, les exemples ou les idées qui peuvent nourrir la réflexion encore aujourd’hui. »

BLx

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In dürftiger Zeit

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Friedrich Hölderlin

L’art, plus précisément la littérature, est notre relation avec la mort. Qui dispose de l’extrême dispose de soi-même. La tâche du poète, exprimé par Hölderlin, a pour finalité d’exposer à la puissance de l’indéterminé et à la pure et fondamentale violence de l’être une retenue et d’accomplir sa forme. Le temps de la détresse, in dürftiger Zeit, est ce temps dédié à l’art, à la littérature, à la poésie, c’est un moment de manque, d’amaigrissement, de dépérissement intellectuel, où la vérité vacille et c’est de ce temps qu’émerge les œuvres qui la rendent présente et visible.[1] Le poète est l’intimité de la détresse. Le poète raconte les origines, la première fois que l’on ressent un sentiment, une émotion, la première fois que l’on voit quelque chose. L’historien n’a quant à lui qu’un rapport au passé, contrairement à l’écrivain. Tout comme a tenté de le faire Hölderlin, l’aspiration du poète est de s’unir à la nature, de se délier de ses chaînes, de ses limites, de sa forme, de faire un retour à la vie éternelle, sans mesure et sans réserve, mouvement rapporté au désir de mort. Le poète veut se séparer de tout pour vivre plus étroitement avec toutes choses, avec soi-même. Le jeune Hölderlin, celui d’Hypérion, aspire à faire le retour à la vie unique, à cette vie ardente. Représentant la volonté de faire irruption par la mort, Empédocle, qui est issu de la première maturité d’Hölderlin, cherche à s’unir à l’élément du feu, signe et présence d’inspiration. Se tenant debout devant la puissance la plus haute, Dieu, le poète s’expose au plus grand danger, la brûlure du feu, symbole d’inspiration. Sa tâche a pour but d’apaiser ses douleurs en l’accueillant en lui-même, en son intimité, en son âme, pour pouvoir la transmettre aux autres hommes qui pourront alors entendre les paroles divines sans péril. Le poète, Hölderlin dans ce cas-ci, agit en médiateur entre le divin et le commun des mortels.

Cependant, le temps est ponctué de périodes de jour et d’obscurité, une alternance où les dieux sont présents et de moments où ils sont absents, avant Nietzsche, Hölderlin a conçu ces bouleversements. On peut également ramener ces moments à son œuvre, Hypérion, dans laquelle la nature correspond à l’intimité du divin, et où le temps qui suit l’orage est l’heure de grâce et d’inspiration.  Alors qu’il manifeste ses premières crises d’égarement, il formule ce qu’il appelle die vaterländische Umkehr, le retournement fatal, non pas un retour vers le lieu natal, mais un mouvement qui s’exécute selon l’exigence de ce lieu. Il l’exprime ainsi : « La clarté de la représentation nous est aussi naturellement originelle qu’aux Grecs le feu du ciel ».[2] Il désigne par le « nous » les Allemands, plus précisément les hommes de la modernité. « La clarté de la représentation » est la tâche du poète définie plus haut. C’est le pouvoir de définir, de saisir les choses, mais également la volonté de rester sur la terre. « Le feu du ciel » renvoie évidemment aux dieux, à l’orage. Hölderlin ajoute cependant que « [les hommes] possèdent ce qui leur est étranger, mais que ce qui leur est proche ne leur est pas proche ».[3] Sorte de cri de ralliement, de précepte limité, qui invite les poètes de son pays, et lui-même, « à ne pas s’abandonner à la volonté empédocléenne », Empédocle étant le désir d‘aller dans l‘autre monde.[4] À cet instant, il se sent dangereusement proche de l’étranger, il dit notamment qu‘« il faudra [qu’il] veille à ne pas perdre la tête en France ».[5] La France étant sa Grèce antique, son approche du feu, il subira alors l’atteinte décisive et c’est à ce moment qu’il imagine de manière beaucoup plus colossale le retournement qu’il avait déjà exprimé.

Le Zeus de nos jours, dieu plus authentique, « reploie vers la terre le cours de la nature qui se dirige vers l‘autre monde, ce cours éternellement hostile à l‘homme ».[6] De cette formule on constate qu’Hölderlin s’éloigne d’Empédocle, désir maintenant inauthentique, désir qui doit alors s’inverser vers ce monde-ci, de même que la nature puisqu’elle tente d’amener l’homme au-delà. Le poète doit également se détourner des cieux. La pensée de Hölderlin repose sur le fait que les hommes de la modernité, qui ont à accomplir se tournant décisif, doivent le faire parce que les dieux eux-mêmes achèvent le « retournement catégorique ».[7] Les dieux d’aujourd’hui s’éloignent, se détournent, sont absents, meurent, et le poète doit comprendre le sens de cette infidélité divine en la commettant à son tour. Par ce retournement s’affirme alors la séparation des deux mondes et par cette distinction, le souvenir du divin. Aujourd’hui, de cette séparation, le poète doit résister à la disparition des dieux, à leur aspiration, mais également celle de la terre, simple substance matérielle, essence qu’il ne forge pas. Il doit se tenir justement à l’intermédiaire  des deux mondes, tenir la double infidélité, ce double renversement, divin et humain.

Le poète doit accomplir ce processus en se chargeant du poids de la double infidélité et en maintenant la distinction entre les deux sphères, divine et mortelle, en vivant et en étant purement la séparation. Le poète repose dans la déchirure qu’est le sacré, dans ce lieu de vide et de pureté, cette scission, c’est là le sacré. Cette pensée de retournement catégorique est ce qu’annonce plus tard Nietzsche, « la mort de Dieu », c’est ce moment que ressent Hölderlin, il le vit dans une compréhension beaucoup plus large et moins simplifiée. Il repousse en quelque sorte les simplifications qu’apporte Nietzsche et tente de ne pas faire lire ces mots dans « la tranquillité de leur sens manifeste ».[8] Le poète est l’être en qui, essentiellement, ce retournement agit, le temps se renverse et les dieux vont et viennent. Seulement, Hölderlin ne conçoit pas ce rapport, cette absence, aux dieux que d’un œil négatif, ce pourquoi elle est terrible, elle est to deinotaton. Lors du jour, les dieux éclairent l’homme, l’éduquent, entretiennent un rapport avec le sacré lui-même. Seulement, dans la nuit, ils l’égarent, le privent de leur bienveillance divine, deviennent l’esprit qui se retourne. De là, pour le poète, sa tentation qui l’entraîne  vers l’irréel, ce qui n’est pas lié, la démesure. Par conséquent, le devoir de se contenir devient plus grand pour bien distinguer les deux sphères et donc maintenir le vide et pur lieu du sacré, du retournement des cieux et des mortels. Le cœur de l’homme devient donc la cible, plus précisément le cœur du poète, devant devenir ce lieu sacré où la lumière s’éprouve, une intimité où les échos des profondeurs, l’abîme étant réservée aux mortels, abîme où sont préservés les dieux, deviennent les paroles du poète.

Mais si plus abondamment que les pures sources

L’or ruisselle et quand au ciel la colère s’aggrave,

Il faut qu’entre jour et nuit

Une fois apparaisse une vérité.

Dans une triple métamorphose transcris-la,

Pourtant toujours inexprimée, telle qu’elle est,

Innocente, telle elle doit rester.    

Hölderlin

Nicolas Handfield


[1] Maurice BLANCHOT, L’espace littéraire, p. 167

[2] Ibid, p. 365

[3] Ibid, p. 366

[4] Ibid, p. 366

[5] Ibid, p. 366

[6] Ibid, p. 367

[7] Ibid, p. 367

[8] Ibid, p. 370

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Le bouddha n’a pas de cœur et le ciel n’a pas d’yeux

Un récit karmique raconté par mon maître de Kung Fu qui m’a fait réfléchir :

Dans un village reculé de la Chine vivait un mendiant aveugle et simple d’esprit, qui passait ses journées dans les rues à quémander  pour pouvoir survivre. Il y vivait depuis des années et faisait parti du décor du village. Chaque jour, il utilisait le peu d’argent qu’il amassait et le donnait au temple bouddhiste en échange d’un bol de nuit et d’un endroit pour dormir. Aussi, selon la croyance karmique, un évènement heureux allait lui arriver un jour.

Toutefois, par une journée d’orage, il fût frappé par la foudre, ce qui est dans la croyance asiatique la pire chose qui puisse vous arriver, car cela signifie que vous avez été puni par le ciel, donc par les dieux. Du mendiant il ne resta seulement que sont petit doigt qu’un moine conserva.

Après ce tragique évènement, les habitants du village furent choqués, car ils croyaient que le mendiant devait s’attendre à voir ses tourments prendre fin. Alors ils allèrent vandaliser le temple et y inscriront sur la porte «Le bouddha n’a pas de cœur et le ciel n’a pas d’yeux».

Quelques années après la tragédie, il y eu un évènement heureux au village, un jeune avait été choisie pour devenir un fonctionnaire de l’état (travail très prestigieux en Chine, qui amenait également de la prospérité au village), pendant la célébration de la nomination du jeune, des moines du temple allèrent voire le jeune et lui demandèrent de montrer sa main, il lui manquait le petit doigt.  Le moine sortit alors le doigt du mendiant et le mis à l’endroit ou il manquait celui du jeune et on vit qu’il allait parfaitement ensemble. Les villageois y virent la réincarnation du mendiant et allèrent au temple pour y enlever les graffitis et les remplacer par : le bouddha a un cœur et le ciel a des yeux.

Julien Boissonneault

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L’oblitération des arts et des lettres

Fin du programme arts et lettres – Nécessaire Renaissance

Antoine Robitaille, Le Devoir, 9/05/13

Le changement de nom du programme « arts et lettres » pour « culture et communication », au niveau collégial, n’est que « cosmétique », s’est défendu le ministre de l’Enseignement supérieur Pierre Duchesne. Car le nombre d’heures d’enseignement de la littérature y augmentera. « Ce sont des mots qui ne me font pas peur », a-t-il ajouté. Pourquoi alors expulser les « lettres » du nom du programme ? Pourquoi faire de la littérature une simple option dans ce nouveau cursus ?

Lorsqu’il a eu à expliquer ce changement de nom, le ministre a soutenu qu’il fallait « moderniser » les intitulés. Dans le même esprit, David Descent, conseiller pédagogique au cégep régional de Lanaudière, à Terrebonne, a soutenu en entrevue au Devoir que « lettres » faisait un peu « vieilli ».

L’aveu est plus grave qu’il en a l’air. On y décèle une sorte de mépris envers un esprit qui a fondé l’Occident moderne, celui de la Renaissance. À cette époque, c’est en se replongeant dans les oeuvres objectivement « vieillies », celles des Grecs et des Romains, que les auteurs ont repensé l’Occident. Pour avoir accès à eux, il leur semblait nécessaire de passer par Platon, Thucydide, Virgile, Cicéron, etc. Il y avait là une conception profondément humaniste : des siècles de transformations historiques et techniques avaient beau séparer les auteurs Grecs des auteurs de la Renaissance, ces derniers y redécouvraient, y redéfinissaient leur humanité.

La notion de « classique », de cette liste d’oeuvres à discuter et à rediscuter, à transmettre et retransmettre de génération en génération, était enracinée dans l’esprit de la Renaissance. Cet esprit se retrouvait aussi dans la notion de « culture générale », défendue chez nous brillamment par Gaetan Daoust et Fernand Dumont, entre autres, à une certaine époque.

L’idéal du classique, de la culture générale, fait comprendre à l’étudiant qu’il est né « dans un monde plus vieux que lui », comme l’écrivait Hannah Arendt. Et qu’il doit s’abreuver aux livres des plus grands génies de la pensée que l’humanité a sélectionnés à travers les âges.

Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Même le Coke peut être « classique », ironisait Jean Larose dans les années 1980 ! Une très grande partie des professeurs du réseau collégial sont encore animés par l’idéal de la culture générale. Mais ils sont souvent comme des résistants face à la « révolutionnite » aiguë des programmes qui anime en permanence le ministère de l’Éducation du Québec.

Dans ces officines, l’idéal de la « culture générale », aujourd’hui, ne semble plus être vraiment défendu. La notion très mécanique de « compétences » à acquérir en 15 semaines – dont les formulations sont souvent absurdes ou tellement générales qu’elles en sont insignifiantes – semble avoir fait des ravages. Ainsi, dans le texte de présentation du nouveau programme de « culture et communication », on affirme ce qui suit : « Les arts, les lettres et les langues s’inscrivent dans un processus de communication : d’une intention émerge une production qui, lorsqu’elle est diffusée, peut être appréciée différemment par celles et ceux qui la reçoivent ou l’examinent. »

On comprend de ce jargon que la notion d’« oeuvre » est tout simplement impossible. D’ailleurs, une des compétences liées nous le fait comprendre. Il faut apprendre à « comparer des objets culturels en synchronie et diachronie ».

Comme l’écrivait une lectrice du Devoir : il est paradoxal que le ministre Duchesne insiste sur l’importance de l’histoire – car il souhaite imposer un cours obligatoire d’histoire du Québec au collégial -, « mais n’hésite pas à supprimer le mot “lettres” […] sous prétexte qu’il fait “vieux” ». En effet, on jurerait que ce passionné d’histoire s’est fait jouer un tour par ses fonctionnaires. Rien ne l’empêche de ramener à l’avant les beaux mots d’arts et de lettres.

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Le soleil, du pain et des livres

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Le soleil

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Le pain, nourriture  du corps

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Les livres, nourriture de l’esprit

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Un dialogo tra due opere, deux oeuvres par les artistes Jannis Kounellis et Bizhan Bassiri installées à la Bibliotheca Angelica à Rome, la plus vielle bibliothèque publique d’Europe. Photos: Gabriele Malaguti.

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Les 50 ans du New York Review of Books

Une entrevue avec Robert Silvers, 83 ans, fondateur et rédacteur en chef du New York Review of Bookscq5dam.web.1280.1280

Cinquante ans de Review

Un bimensuel exigeant et influent

 Sylvain Cypel, Le Monde, via Le Devoir 16 février 2013
New York – C’est la revue littéraire la plus célèbre du monde. Bimensuelle, la New York Review of Books – la Review tout court – fête son cinquantenaire (son numéro 1 est paru le 1er février 1963). « Littéraire » est à comprendre dans un sens strict et large à la fois. L’exigence d’écriture y est primordiale et rien de ce qui est écrit ne lui est étranger : des relations internationales au roman, de l’art aux neurosciences… Son concept a d’emblée consisté à réinsérer le rapport à l’écriture et à la culture dans leur environnement politico-socio-économique, ensuite à promouvoir la valeur intrinsèque du texte critique.
Poètes et écrivains, historiens, scientifiques… La liste de ceux qui ont publié dans ses colonnes en cinquante ans remplirait un bottin d’une rare qualité. Un bottin qu’un Tom Wolfe a jugé mondain : la Review est « l’organe théorique du chic radical », disait-il en 1970. De fait, celle-ci s’est inscrite dans la mouvance du progressisme, comme nombre de ceux qui y ont contribué. Mais sa qualité et sa notoriété se sont si largement imposées que, d’Isaiah Berlin à George Kennan, ou de Vladimir Nabokov à Saul Bellow, beaucoup y ont trouvé leur place qui auraient récusé une identité « progressiste ». Aucune autre revue n’a eu, en un demi-siècle, autant d’influence sur la vie intellectuelle américaine et internationale.
Rencontre avec Robert Silvers, son rédacteur en chef, qui veille à leur qualité depuis le début. À 83 ans, ce bourreau de travail, insatiable perfectionniste, continue de passer même ses week-ends à relire la moindre ligne à paraître dans le numéro suivant (et à pester contre les manquements qu’il décèle dans celui qui vient de sortir).
En lançant la Review, en février 1963, qu’aviez-vous en tête ?

En 1959, [la critique] Elizabeth Hardwick avait publié dans la revue Harper’s, où je travaillais, un article intitulé « Le déclin de la critique de livres ». Elle y expliquait combien y dominaient l’absence de ton et la tiédeur du fond. Propriétaire d’Harper’s, le patron de la maison d’édition Harper Row a très mal pris la chose. Mais moi, j’adhérais à l’idée de l’affadissement de la critique. Quatre ans plus tard, avec Elizabeth, Jason et Barbara Epstein (décédée en 2006), qui deviendra codirectrice avec moi, nous avons lancé la Review. Notre ambition était de revaloriser l’engagement du critique et la qualité de l’écriture. L’idée neuve consistait à faire appel à de grands auteurs pour parler de livres. La plupart ont immédiatement répondu favorablement. Le premier numéro comprenait des articles sur des oeuvres de James Baldwin, Arthur Schlesinger, Jean Genet, J. D. Salinger, Simone Weil, etc., et des critiques tels Norman Mailer, Mary McCarthy, Gore Vidal, William Styron, Susan Sontag… On en a très vite vendu 100 000 ! À l’évidence, la demande existait. […]

En 2008, dans Les dilemmes d’un rédacteur en chef, vous écrivez : « Dès le début notre inclination a été de prendre le parti des gens ou des groupes souffrant des pouvoirs de l’État. » Ni progressiste ni conservatrice, mais du côté de ceux qui souffrent des abus des puissants : telle serait l’identité de la Review ?

Oui. Cela ne signifie pas être dénué de direction politique ou culturelle. Mais nous avons été les premiers à publier aux États-Unis les écrits de Simon Leys sur la Chine. Nous avons vite perçu l’urgence de la question des droits de l’homme dans les États totalitaires et publié Adam Michnik, Vaclav Havel, Andreï Sakharov. Nous avons aussi diffusé un rapport non public de la Croix-Rouge où elle usait expressément du terme « torture » quand le gouvernement Bush la niait.

En 50 ans, quel a été l’impact de la Review sur le débat intellectuel aux États-Unis ?

Je suis incapable de répondre. Les articles sont des actes de foi dont on ne connaît jamais l’effet à long terme. Cela dit, dès notre première année, le président Kennedy est assassiné. La guerre du Vietnam a commencé. Peu après, nous avons publié l’article de Noam Chomsky sur la « responsabilité des intellectuels » (23 février 1967) devant une guerre injustifiée moralement et politiquement. Cela ne nous a pas empêchés de publier sur le sujet des textes d’auteurs aussi différents que George Kennan, Hannah Arendt ou Hans Morgenthau. Ni celui du prêtre André Gelinas sur les atrocités des Nord-Vietnamiens à Saïgon après leur victoire. La Review s’est beaucoup exprimée sur les droits civiques et la guerre du Vietnam parce que ces thèmes ont marqué une génération d’auteurs américains. En même temps, nous avons publié la critique de Jacques Derrida par [le philosophe américain] John Searle. […]

Nous avons toujours demandé à des esprits critiques de s’engager dans les débats saillants d’une époque. Ce qui me rend fier, c’est que, parmi les opposants à la guerre du Vietnam, beaucoup refusaient de tenir compte de la répression sauvage dans les pays communistes. Or, sans maintenir le cap sur la critique du bloc soviétique ou la révolution culturelle en Chine, nous n’aurions pas subsisté. De même, depuis les années 1990, nous sommes très préoccupés par les conséquences de l’islam politique pour l’avenir. Les sociétés musulmanes toléreront-elles les valeurs fondamentales de toute l’humanité ? Et comme dans le cas des totalitarismes soviétique et chinois, la Review doit tenir compte de la part jouée par le caractère hypermilitarisé de la réaction américaine à ce phénomène.

Pourquoi la Review n’a-t-elle pas essaimé dans des pays non anglophones ?

Nous avons eu beaucoup de contacts, mais il faudrait trouver un partenaire qui défende la même conception de la critique et de l’indépendance que nous. Aux États-Unis, les presses universitaires constituent un cadre de diffusion unique en son genre. Le soutien d’une vie culturelle institutionnelle et d’une communauté universitaire est un élément crucial du succès, que nous n’avons pas trouvé ailleurs.

La qualité de la critique est-elle menacée aujourd’hui ?

L’esprit critique n’est affaire ni de tendance ni d’école. Il n’est pas plus difficile qu’il y a 50 ans de trouver de bons auteurs. La profondeur de la connaissance, la finesse de la perception perdurent.

La révolution Internet jouit d’une « absence quasi totale de critique », avez-vous écrit récemment. Pourtant, des milliers de livres se publient sur ce sujet…

Oui, mais peu s’intéressent à l’influence d’Internet et des nouveaux médias sur la pensée, les sentiments, les relations humaines, la responsabilité politique. Beaucoup de jeunes voient leurs vies guidées par les médias sociaux. Or, pour le moment, l’attractivité des nouveaux moyens de communication résiste à toute approche critique externe qui leur appliquerait des règles d’évaluation. On estime ces évolutions définitivement acquises, ce qui n’est jamais le cas. Certes, nous avons publié Robert Darnton (directeur de la bibliothèque d’Harvard) sur l’avenir du livre. Mais les évolutions actuelles mériteraient de notre part beaucoup plus d’attention. Une bibliothèque numérique universelle serait une percée majeure, mais poserait des problèmes commerciaux et intellectuels énormes. La critique littéraire s’est encore peu penchée sur ces sujets. […]

Avez-vous des inquiétudes pour l’avenir de l’écrit ?

Aucune. En revanche, j’en nourris pour sa qualité. Twitter, c’est 140 caractères maximum. Ça limite les possibilités, même si cela peut aussi susciter des aphorismes inattendus.

« La question consiste à savoir comment peuvent être préservées les fonctions, la connaissance et la culture que la technologie inventée par Gutenberg a permis de diffuser », avez-vous écrit…

C’est essentiel. Parce que, de Platon et Aristote à Marx et Freud en passant par Machiavel et Erasme, il existe une continuité de pensée qui ne peut se perdre sans dommage. Le plaidoyer pour la paix, d’Erasme, a aujourd’hui plus de sens que jamais.

Avez-vous un blogue personnel ?

Certainement pas ! Un rédacteur en chef n’est pas là pour dire ce qu’il pense.

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Défense de la culture générale contre l’éducation marchandise

revueargument.ca

Il faut réhabiliter la «culture générale» et en débattre

Celle-ci nous permet de nous affranchir d’un «nombrilisme contemporain», plaident les artisans de la revue Argument

Patrick Moreau – Rédacteur en chef de la revue Argument et Marie-Andrée Lamontagne – Membre du comité de rédaction, Le Devoir,  27 novembre 2012
En octobre dernier, la revue Argument faisait paraître son numéro 15.1, numéro anniversaire destiné à marquer avec éclat les quinze années d’existence d’une revue d’idées qui entend faire de l’essai, au sens fort, libre et littéraire du terme, le fer de lance de sa réflexion sur la société. Quinze ans : tout un exploit pour une publication comme Argument, qui ne reçoit aucune aide de l’État, même si elle peut compter aujourd’hui sur le soutien des Éditions Liber.
Ce numéro, aux airs de manifeste, a pour titre : « Sous peine d’être ignorant. La culture générale en vingt-cinq essentiels ». Il s’agit de réunir, en vingt-cinq entrées – notions, personnages, événements, lieux, oeuvres ou objets -, le bagage culturel minimal que devrait posséder en 2012 tout jeune homme ou toute jeune femme, « sous peine d’être ignorant ». Chaque entrée, choisie par la rédaction d’Argument, a fait l’objet d’un essai bien senti, commandé à un auteur informé, qui explique de quoi il en retourne et en quoi ce savoir est indispensable aujourd’hui. Il faut croire que ce numéro a touché une corde sensible au Québec, puisque le premier tirage s’est écoulé quasi sur-le-champ et que l’éditeur, aussi enchanté que le comité de rédaction, a dû bientôt commander une réimpression – du jamais-vu dans l’histoire de la revue, voire de la plupart des revues.On entend d’ici les protestations sceptiques, aux accents wikipédiens : l’expression « culture générale » a-t-elle encore un sens aujourd’hui ? À cette question, et forte de son engagement humaniste, la revue répond par l’affirmative, sans hésitation. Quelle forme doit prendre cette culture générale, comment la définir, comment la transmettre – c’est alors que les interrogations fusent ; certains diront : que les problèmes commencent.C’est que des pans entiers de ce qui apparaissait autrefois comme un bagage culturel minimal sombrent aujourd’hui dans l’oubli, quand ce n’est pas dans une trouble indifférence qui fait en sorte que le présent lui-même, élevé au rang d’idole, devient indéterminé, intemporel, ou – pire encore – ne sont plus connus qu’à travers une disneyisation culturelle qui transforme la guerre de Troie en heroic fantasy sur grand écran, le président Lincoln en chasseur de vampires et la période médiévale en décor pour contes de fées.Il est possible en 2012, nul ne s’en émeut, qu’un jeune homme ou une jeune femme dans la vingtaine, disons âgé de 25 ans (et qui aura passé près de vingt ans sur les bancs de l’école) ignore tout ou presque des époques qui ont précédé celle, bénie, où il est né ; que les noms de Bach ou de Freud n’évoquent rien (ou à peu près rien) à ses yeux ; qu’il ne sache pas trop à quoi renvoie le syntagme « Grande Guerre » ou quelle est l’origine des droits de l’homme qui jouent un rôle si central dans la politique actuelle ; qu’il n’ait pas, enfin, une idée un tant soit peu précise de ce que représente la Conquête dans l’histoire du Canada, pour s’en tenir à ces exemples.Pourquoi ces connaissances (à une époque où l’école elle-même s’en méfie et leur préfère l’acquisition de « compétences » ou une approche permettant, comme on dit, d’« apprendre à apprendre ») paraissent-elles si essentielles ? Autrement dit, quelle est la valeur de la culture dite générale ? À l’appui de ces savoirs partagés, on peut alléguer brièvement au moins trois arguments. Tout d’abord, la culture générale est le socle commun sur lequel se fonde, dans toute société, un dialogue social fécond, socle commun particulièrement important dans une démocratie où la discussion et les débats d’idées, et non l’autorité, sont censés permettre de trancher la plupart des questions ; et cela, faut-il le rappeler, à un moment où les modes et les engouements médiatiques ne sont pas moins déterminants que les diktats de l’Église ou la loi du père d’antan.

De plus, la culture générale, sans cesser bien sûr de se transformer, traverse les siècles et les générations ; elle offre un moyen d’appréhender le monde, non pas comme un espace neutre, géométrique, sans relief et débarrassé de toute dimension historique, mais comme un lieu signifiant, apte à être habité véritablement.

D’un point de vue plus strictement individuel, enfin, la culture dite générale, ou « humaniste », permet de former son jugement. C’est grâce à elle que l’individu peut se repérer dans la réalité complexe et prendre du recul par rapport au présent. La culture générale offre donc un antidote au nombrilisme contemporain. Elle décentre l’individu de lui-même, donnant ainsi un sens plus profond à l’expérience humaine. À l’encontre de tous les conformismes, elle ouvre la question des fins de l’existence.

Il n’empêche qu’au jeu qui consiste à établir une sorte de minimum culturel garanti en 25 entrées, chacun ira de ses préférences, convictions et oublis à corriger. Et la belle assurance affichée par le palmarès de ce numéro ne doit pas faire oublier sa part de doute, même si l’assurance et l’autorité, au sens latin du terme, sont inhérents à l’acte de transmettre, quoi qu’en dise la pédagogie nouvelle. Du coup, la formation des maîtres qui oeuvrent dans nos écoles ne laisse pas d’inquiéter. Comment ceux-là mêmes censés transmettre le savoir peuvent-ils le faire s’ils sont trop souvent en butte à leurs propres lacunes, héritage pervers d’une société paresseuse, insoucieuse, oublieuse, prompte à faire de l’éducation un moyen plutôt qu’une fin ? Et si enseignants, élèves, parents, enfants, professeurs et étudiants ne sont souvent que trop heureux de se noyer dans la cohorte indistincte des « cerveaux disponibles », consommateurs dociles, éternellement insatisfaits – tout en affichant la posture de rébellion et de subversion de mise à notre époque ? On le voit : la question de la culture générale n’engage pas seulement l’école et la famille, mais toute la société.

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Le coup de coeur littéraire de Véro

Samedi de la semaine dernière, dans Le Devoir, Jean-François Nadeau attirait notre attention sur les lectures de la très charmante Véronique Cloutier, -ça ne s’invente pas:

«C’est le Salon du livre de Montréal. Véronique Cloutier, interrogée et filmée par Radio-Canada, parle volontiers cette semaine de son « coup de coeur littéraire ». Elle dit : « Mon coup de coeur littéraire, ça peut sembler un peu drôle parce qu’il a ma face dessus, mais c’est le livre Belles, outils et astuces pour un maquillage réussi. » Elle ajoute : « Des fois, tu passes ta vie à te mettre du mauve sur les yeux pensant que c’est la meilleure chose à faire, mais ça pourrait être mieux avec du brun finalement. Ce livre permet aux femmes d’essayer. »

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