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Les Métis sont des «Indiens»

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«Riel, notre frère, est mort»

La lutte des Métis a une résonance toute particulière chez les francophones

Jean-François Nadeau, Le Devoir 15/04/16
Louis Riel (ci-dessus en 1875) a mené l’insurrection métisse.
Photo: Bibliothèque et Archives CanadaLouis Riel (ci-dessus en 1875) a mené l’insurrection métisse.

Louis Riel « sera pendu, même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur ». Cette phrase, attribuée au premier ministre John A. Macdonald, synthétise la tragédie politique des Métis. Les conséquences de leur défaite militaire et de l’exécution de leur principal chef au XIXe siècle se sont fait sentir durement jusqu’à ce jour.

Or la Cour suprême du Canada, dans un jugement déclaratoire, a affirmé jeudi que les Métis sont des « Indiens » au sens où la Constitution de 1867 l’entend à l’article 91. Ce qui veut dire que la Reine a des obligations fiduciaires envers les Métis et les Indiens non inscrits même si elle le nie. Le plus haut tribunal du Canada montre que le pouvoir politique canadien a d’ailleurs déjà légiféré à plusieurs occasions en traitant les Métis comme des « Indiens », notamment pour envoyer leurs enfants dans des pensionnats. Ces vaincus de l’histoire auront-ils une heureuse revanche à retardement ?

En 1869, le Canada acquiert un immense territoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Des colons venus d’Ontario s’y établissent de plus en plus. Des parcelles y sont tracées par des arpenteurs, comme si personne n’y vivait déjà. Le territoire est pourtant déjà habité par des Métis, dont une majorité a le français pour langue commune.

Les Métis ne reconnaissent pas l’autorité du gouvernement canadien. Ils résistent. Et puis ils attaquent et surprennent. Le fort Garry tombe entre leurs mains. Un gouvernement provisoire, dirigé par Louis Riel, négocie l’entrée du Manitoba dans la Confédération canadienne. Riel est pourtant pourchassé par ceux qui voient en lui un traître à l’idéal impérial. On veut le tuer, à la suite de l’exécution d’un orangiste par les Métis. Riel fuit un temps aux États-Unis.Nouveau soulèvement

Le 18 mars 1885, les Métis se soulèvent pour une deuxième fois contre le régime imposé par Sa Majesté britannique. Riel forme un nouveau gouvernement provisoire. Des troupes impériales sont vite envoyées pour le combattre. Le 26 mars, un premier affrontement armé donne la victoire aux miliciens de Riel. Les Métis mènent « la petite guerre ». Ils se livrent à des escarmouches, suite d’actions rapides où la mobilité et la connaissance du terrain leur confèrent un avantage certain. Mais sous la force de feu des habits rouges, ils vont bientôt capituler.

À Montréal, le 65e Bataillon est mobilisé. À Québec, on voit les soldats du 9e Bataillon se mettre eux aussi en route pour les vastes plaines de l’Ouest. On part affronter Riel et son lieutenant Gabriel Dumont.

Le nouveau maire de Montréal, Honoré Beaugrand, un ancien militaire de campagnes au Mexique et aux États-Unis, appuie les troupes. Il les félicitera officiellement à leur retour. La population anglaise de Montréal appuiera chaleureusement les soldats à leur retour en juillet. Mais l’appui des francophones va majoritairement à Riel et aux siens. Riel est vu comme un frère.

Le 12 mai 1885, les Métis sont vaincus à Batoche, un village qui leur tient lieu de capitale provisoire. Batoche est pilonnée par les soldats de Sa Majesté. Environ 800 soldats entraînés affrontent 250 miliciens jeunes et vieux. L’artillerie et la mitrailleuse sont utilisées contre les Métis sur les rives de la rivière Saskatchewan. Sous ce feu nourri, une attaque décisive a lieu. C’est la fin.

Riel est pendu le 16 novembre, à la suite d’un procès expéditif qui tient plus qu’autre chose d’un rituel devant conduire à la tombe. Refaire le procès de Riel pour le disculper a occupé beaucoup d’esprits depuis la fin du XIXe siècle. Pour plusieurs Métis toutefois, innocenter Riel ne pourrait se faire qu’à condition d’oser par ailleurs tenir un procès qui condamnerait John A. Macdonald.

La tombe de Riel, située près de l’ancienne cathédrale de Saint-Boniface, constitue encore à ce jour un des lieux de visite incontournables de la ville. Non loin de là, on trouve d’ailleurs une immense représentation moderne d’un Riel écorché qui suscite l’attention.

Manifestation monstre

Louis Riel, esprit à la fois fragile et déterminé, fait forte impression au Québec. Difficile à cerner, près de l’Église, ce dévot a étudié au Collège de Montréal. Au moment de la crise en 1885, son portrait, reproduit en série, est mis en évidence aux fenêtres de nombre de commerces et de maisons de Montréal.

Le 22 novembre 1885, Montréal connaît une des plus grandes manifestations de toute son histoire. La population est indignée par le sort réservé au chef métis. Plus de cinquante mille personnes hurlent leur rage contre les bourreaux politiques de Riel. La ville compte alors 140 000 habitants. Pratiquement tout ce que la ville compte de francophones descend dans la rue.

Au nombre des orateurs qui affirment leur dégoût devant cette politique coloniale, on trouve Honoré Mercier, futur premier ministre du Québec, déjà un orateur très populaire. Il dit : « Riel, notre frère, est mort, victime de son dévouement à la cause des Métis dont il était le chef, victime du fanatisme et de la trahison ; du fanatisme de Sir John et de quelques-uns de ses amis ; de la trahison de trois des nôtres qui, pour garder leur portefeuille, ont vendu leur frère. »

Des morceaux de la corde de l’illustre pendu seront offerts en souvenir à quelques membres du pouvoir qui se met en place sur les ruines du gouvernement métis. Un bout de cette corde funeste se retrouvera en possession d’un premier ministre du Manitoba, le conservateur Dufferin Roblin. Après sa mort, le Musée de Saint-Boniface s’est vu offrir le macabre objet.

Durant plusieurs décennies, Louis Riel sera assez souvent invoqué dans les discours politiques au Québec. On trouve sa trace régulièrement jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et un peu au-delà. Au Canada français hors Québec, en revanche, la persistance de la figure de Riel demeure étonnamment vive. Des t-shirts autant que des livres et des simulations de procès disent et redisent l’importance tragique de ce personnage qui en appelait à un pays bien différent.

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BLx

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Que reste-t-il du fait français et de la lutte des Métis au XIXè siècle?

Une nouvelle occasion de revenir sur l’histoire de ce pays et ses grandes trahisons.

louis-riel_sn635Louis Riel

Encore se battre

Josée Boileau, Le Devoir, 02/08/14

Si la défense du français s’essouffle au Québec, tout enamouré d’un franglais qui javellise tout et colonise davantage, on trouve encore des résistants, notamment en Alberta où deux francophones viennent d’obtenir leur ticket pour la Cour suprême. Une nouvelle occasion de revenir sur l’histoire de ce pays et ses grandes trahisons.

Il semble bien tortueux le chemin qui mène des luttes des Métis du XIXe siècleà la rédaction d’une contravention en Alberta il y a six ans. Il est pourtant logique, puisque c’est encore la défense du français qui en est le fil conducteur.

Après avoir été balayés du revers de la main par des cours provinciales, les arguments à teneur historique de Gilles Caron et Pierre Boutet, qui contestent des contraventions rédigées en anglais en Alberta, seront entendus en Cour suprême, a annoncé celle-ci jeudi. Les francophones hors Québec saluent cette nouvelle note d’espoir pour faire valoir leurs droits. Mais l’affaire est loin d’être gagnée tant, sous couvert d’articles de lois, elle s’accompagne d’une véritable lecture politique de la construction du Canada que les francophones de tout le pays, au Québec y compris, ont intérêt à connaître.

Pour faire valoir leur cause, les avocats de MM. Caron et Boutet s’appuient sur des ententes d’avant l’entrée de l’Alberta au sein de la Confédération canadienne en 1905, notamment des promesses faites aux Métis, dont les territoires étaient touchés par la création d’une nouvelle province et qui refusaient absolument d’intégrer le Canada. Pour arrêter la rébellion, la reine Victoria avait accepté d’entendre leurs revendications. Au nombre de celles-ci se trouvait clairement la protection du français, notamment le droit à la publication d’ordonnances dans les deux langues. Par la Proclamation royale de 1869, la Couronne britannique avait répondu « que sous l’union avec le Canada, tous vos droits et privilèges civils et religieux seront respectés ».

Qu’en est-il resté une fois les Métis apaisés et leur adhésion acquise ? Rien, a tranché la Cour d’appel de l’Alberta l’an dernier. Rien parce que, a dit un premier juge, il aurait fallu, au-delà des promesses et des engagements, que ladite assurance de préserver le français soit spécifiquement inscrite dans des textes de loi une fois la province créée, ce qui n’a pas été fait.

Vraiment rien, a ajouté un deuxième juge de la même cour, parce que non seulement la protection du français n’a pas été enchâssée dans les lois albertaines, mais en plus les citoyens et les gouvernements ont besoin de « certitude et de prévisibilité » en matière de droit. Or les droits linguistiques sont « susceptibles de susciter la controverse et de semer la discorde ».

Le lecteur en déduira qu’il vaut mieux ne pas trop faire d’histoires et prendre son trou… De fait, le même juge conclut ainsi : « il est incontestable que la période entre 1867 et 1905 est riche d’histoire », mais les politiques publiques changent et la démographie aussi, signale-t-il. Les promesses, les garanties ne valent rien si les lois n’en font pas état : c’est un « obstacle insurmontable », tranche au final la cour dans une relecture historique qui ne tient aucun compte de l’arrière-fond politique qui a présidé à la dégradation de la francophonie au Canada en plus de 100 ans.

Il sera donc intéressant de voir comment la Cour suprême abordera le dossier. En matière de droits autochtones, elle a su dépasser une lecture littérale de la loi pour tenir compte des engagements de la Couronne britannique et donner ainsi prise aux demandes des premiers habitants du territoire canadien.

Pour les droits des francophones, le portrait est plus flou. L’an dernier, la Cour suprême avait rendu une décision d’une grande insensibilité dans une cause qui opposait la Colombie-Britannique au Conseil scolaire francophone de cette province. En s’appuyant sur une loi britannique de 1731, la Cour statuait que tous les documents, même un simple dépliant !, déposés devant les tribunaux de la province devaient être traduits. L’effet était dévastateur pour le Conseil scolaire dont toute la documentation interne, qui devait servir en cour, était en français. De toute évidence la Colombie-Britannique usait d’une manoeuvre dilatoire pour combattre le droit à l’éducation dans sa langue à sa minorité. Mais une vieille loi coloniale l’emportait sur la défense du français, les juges soulignant en plus que, après tout, ce sont les provinces qui décident en matière linguistique.

C’est pourquoi il n’y a rien de gagné dans la bataille de l’Alberta. Mais c’est assurément une autre leçon d’histoire qui doit être suivie de près.

BLx

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