Raymond Klibansky (1905-2005)

Un homme-livre

Une exposition de BAnQ raconte Raymond Klibansky (1905-2005), titan moral et intellectuel

Stéphane Baillargeon, Le Devoir, 16/11/12

Au milieu des quelque 200 documents assemblés par la Grande Bibliothèque du Québec (GBQ) pour présenter la vie et l’œuvre exceptionnelles du philosophe Raymond Klibansky, mort à tout près de cent ans à Montréal en 2005, à côté des livres de Platon, Nicolas de Cues ou John Locke, donc, il y a deux lettres d’une correspondance avec Albert Einstein. Un autre homme phare du XXe siècle, un autre juif allemand forcé à l’exil par l’arrivée au pouvoir des nazis.

Le physicien répond au philosophe qui lui demande conseil. Einstein, par l’entremise de l’Academic Council qu’il finançait de sa poche, a aidé Klibansky comme beaucoup d’autres exilés allemands à s’installer en Angleterre dans les années 1930. Cette fois, le protégé veut savoir s’il doit accepter le poste prestigieux que lui offre l’université hébraïque de Jérusalem.
Alors, que faire ? Participer à la fondation de l’État hébreu après la Shoah ou demeurer dans la diaspora ? Plus de trente longues missives furent échangées sur ce thème.
« À la fin de la Guerre, Klibansky était désemparé, explique le philosophe Georges Leroux, initiateur et commissaire de l’exposition. Il avait siégé à des commissions de dénazification pour aider des camarades à retrouver leurs jobs. Il avait tellement été dégoûté par ce qui se passait, alors que beaucoup de nazis convaincus retrouvaient leurs fonctions. Il s’est donc replié à Londres, puis il a reçu l’offre d’embauche de l’Université McGill. Il va cependant hésiter à rester à Montréal parce que de trop belles propositions lui arrivaient, dont celle de Jérusalem formulée par Yehuda Magnes. Einstein va finalement lui recommander de ne pas l’accepter. »
Dans ses lettres, le père de la théorie de la relativité explique que l’expérience juive se concentre dans la dispersion. Il conseille de féconder l’espace mondial pour que l’antisémitisme ne se reproduise plus jamais. « Einstein explique aussi à Klibansky que la pire des choses serait de créer un foyer national juif, dit encore le commissaire Leroux. Cette correspondance inédite est d’une richesse et d’une dureté incroyables. »
Ce sont les premiers documents que présente le professeur Leroux dans le cadre d’une généreuse visite guidée. En fouillant, il a pu déterrer les lettres de Klibansky enfouies dans le fonds Einstein de l’Université Princeton. La correspondance fera l’objet d’une édition en préparation sous la direction de Georges Leroux.
Il n’y avait que lui pour diriger l’expo-hommage et en tirer ainsi profit. Professeur de philosophie de l’UQAM, traducteur de Platon et collaborateur bien connu du Devoir, le professeur Leroux a été l’élève de Raymond Klibansky à l’Université de Montréal il y a cinquante ans.
La très belle, touchante et instructive expo Raymond Klibansky, (1905-2005) — La bibliothèque d’un philosophe, inaugurée lundi, se veut le « porte-étendard » de l’année philo de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). L’homme de théâtre Alexis Martin et le scénographe David Gaucher ont aidé à lui donner forme.
La présentation déploie les ouvrages dans une ellipse de verre et de bois qui évoque la configuration de la fameuse bibliothèque de l’Institut Warburg de Hambourg, où Raymond Klibansky a été jeune chercheur durant ses études auprès du philosophe Ernst Cassirer. C’est là aussi qu’il a mené certaines recherches pour son maître ouvrage Saturne ou la mélancolie, réalisé en collaboration avec ses aînés Erwin Panofsky et Fritz Saxl. Quelques semaines après l’arrivée au pouvoir des nazis, Klibansky avait convaincu Saxl, directeur de l’Institut Warburg, de déménager le précieux trésor savant en Angleterre, où il se trouve toujours.
Le parcours agrémenté d’extraits visuels et sonores se divise en plusieurs zones chronologiques. À la Odenwald, une école à la pédagogie alternative, il rencontre Klaus Mann, fils de l’écrivain Thomas Mann. Il apprend le grec et le latin, lit Homère, Pindare, Cicéron et Virgile, Goethe, Hölderlin et Rilke. Sa vocation d’helléniste et de médiéviste se confirme à l’Université d’Heidelberg, puis à Kiel et Hambourg. Lui-même devient un spécialiste de la tradition platonicienne et surtout du dialogue du Timée, capital dans la descendance romaine et médiévale de Platon.
L’expo montre ensuite avec quels ouvrages il se passionne pour les grands penseurs du Moyen Âge, Pétrarque, Maître Eckhart et surtout Nicolas de Cues, son maître de tolérance. Il amorce parallèlement son travail sur la mélancolie, qui n’aboutira que des décennies plus tard après la reconstitution du manuscrit perdu pendant la guerre.
Pendant la guerre, le colonel des services secrets Klibansky rédige des rapports pour Churchill et il prend le temps de traduire les mémoires de Mussolini. Le parcours s’attarde aussi longuement aux travaux postérieurs à 1945 sur les idéaux de paix et de respect (dont la Lettre sur la tolérance de Locke, traduite et éditée dans une vingtaine de langues) et la défense des philosophes menacés par les régimes totalitaires, dont Jan Patocka, mort pendant un interrogatoire, à Prague, en 1977.
Comme l’histoire allemande, la vie de Raymond Klibansky se divise en deux, autour de la catastrophe nazie. La scénographie rappelle cette période en plaçant la période 1933-1945 en retrait du parcours, derrière une installation évoquant un autodafé. Des rayonnages brûlés et des livres entassés font écran pour des images du bûcher de la place de l’Opéra de Berlin du 10 mai 1933.
« Si moi j’avais passé cette vie, j’aurais passé cinquante ans à me plaindre, ou à parler de mon héroïsme, ou à me présenter en victime, commente le professeur Leroux. Lui ne se plaignait jamais. Il ne voulait même pas parler de sa famille. »
Étrangement, de son vivant, le maître ne laissait pas ses élèves fouiller dans sa précieuse bibliothèque personnelle. Après sa mort en 2005, à quelques mois de son centième anniversaire, sa veuve Ethel Groffier Klibansky a légué à l’Université McGill l’ensemble patiemment accumulé, environ 7000 livres et documents divers, dont quelques lettres à Einstein…

Raymond Klibansky (1905-2005) – La bibliothèque d’un philosophe

Lire aussi l’excellent article de Stéphane Baillargeon paru dans Le Devoir lors de la mort de Raymond Klibansky en 2005: Mort d’un géant.

Enfin, cette très belle entrevue donnée par Klibansky quelques années avant sa mort, il y est question de textes anciens, de philosophie et de mélancolie:

BLx

Publicités

2 Commentaires

Classé dans Histoire, Philosophie, Uncategorized

2 réponses à “Raymond Klibansky (1905-2005)

  1. Christiane Gauthier

    Raymond Klibansky était un homme remarquable tant par sa vie que par l’authenticité dont il a toujours fait preuve. Mon professeur de philo grecque, Vianney Décarie, maintenant décédé,nous parlait souvent de lui. Ils étaient tous les deux de la même génération et ils avaient tous les deux le même chic dans le noeud papillon et les petits pois, et aussi le sens de la nuance et l’amour de la réflexion bien menée. Une expression grecque me revient en pensant à eux : kalosk’agathos, beau et bien, le sens de la belle pensée et de la réflexion bien faite. Quelle chance nous avons eue de les connaître!

  2. Bruno Lacroix

    Souvenirs, souvenirs. Décarie nous avait dit aussi qu’à son arrivée à Montréal, Klibansky dédaignait le port du manteau pour lui préférer celui de la cape. Très vieille Europe dans les manières, un mélange de distance et de politesse affectueuse. J’ai beaucoup aimé dans la vidéo le passage où il nous explique la cause de la mélancolie qui s’empare de la conscience européenne à la fin du XIVè siècle: on ne connaît plus la cause, le pourquoi commence à faire défaut.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s