
Tandis qu’en France la corrida entre au «patrimoine culturel immatériel», la Catalogne ferme les arènes et proclame l’interdiction de la corrida à compter du 1er janvier 2012.
Je ne veux pas le voir!
Dis à la lune de venir.
Je ne veux pas voir le sang
d’Ignacio sur le sable.
Je ne veux pas le voir!
(…)
Oh, mur blanc de l’Espagne!
Oh, noir taureau de douleur!
Oh, sang dur d’Ignacio!
Oh, rossignol de ses veines!
Non.
Je ne veux pas le voir!
Ces vers de Federico Garcia Lorca, tirés du poème Le sang répandu et qui font partie du Chant funèbre pour Ignacio Sanchez Mejias, torero et ami du poète, n’ont d’aucune façon inspiré le mouvement anti-corrida. Ce mouvement n’a pas réclamé l’interdiction de la corrida pour sauver des vies humaines qui s’exposent au péril de La mort dans l’après-midi, pour reprendre le titre d’un livre d’Ernest Hemingway entièrement consacré à l’apologie de la tauromachie.

Non, ce que le mouvement anti-corrida ne voulait plus voir c’était plutôt le sang du taureau sur le sable de l’arène. La défense des animaux, l’évocation des droits de l’animal est une cause importante, peut-être même l’une des plus importantes pour ce siècle-ci. La question de l’animalité de l’animal est aussi l’une des questions les plus mystérieuses qui soient; je pense à cette phrase de Georges Bataille: «L’animal ouvre devant moi une profondeur qui m’attire et qui m’est familière. Cette profondeur, en un sens, je la connais : c’est la mienne. Elle est aussi ce qui m’est le plus lointainement dérobé, ce qui mérite ce nom de profondeur qui veut dire avec précision ce qui m’échappe.» Théorie de la religion (1948), Gallimard, p. 52-53. Cette mystérieuse connexion entre l’homme et l’animal est à l’origine d’innombrables mythes et rituels religieux, elle accompagne, au moins depuis l’homme de Lascaux, la conscience que l’homme a de lui-même, cette connexion est même initiatrice de l’expérience du sacré. La corrida s’inscrit dans le prolongement de ce rapport à l’animal, et si «l’élégance sous la pression» (Hemingway) dont fait preuve le toréro a quelque chose du spectacle héroïque, en son fond elle est bien plus proche du sacrifice rituel que du spectaculaire, en tant qu’elle est la mise en scène solennelle d’une mise à mort la corrida n’a rien du divertissement, elle ouvre à la violence du sacré.
Au coin des rues, groupes de silence
à cinq heures de l’après-midi.
Quand vint la sueur de neige
à cinq heures de l’après-midi,
quand la plaza se couvrit d’iode
à cinq heures de l’après-midi,
la mort mit des oeufs dans la blessure
à cinq heures de l’après-midi.
(…)
Les plaies brûlaient comme des soleils
à cinq heures de l’après-midi,
et la foule brisait les fenêtres
à cinq heures de l’après-midi
À cinq heures de l’après-midi.
Lorca, La blessure et la mort, Op. cit.
Le sacré, la violence, la mort, transposés dans la symbolique de l’arène, en plein soleil, à cinq heures de l’après-midi, les groupes de défense des animaux ne veulent rien voir de tout cela, la corrida n’est pour eux que « barbarie ».
BLx