Archives mensuelles : juin 2012

Le très remarquable Alan Turing

La machine de Turing

Pour saluer Turing

Normand Baillargeon, Voir, 23/06/12

Décidément, c’est ma semaine nécrologique! Mais je ne pouvais laisser passer le centième anniversaire de la naissance d’Alan Turing (23 juin 1912-7 juin 1954).

Ce personnage, génial, est aussi une figure tragique : il s’est suicidé après que les tribunaux lui ont imposé un traitement chimique destiné à guérir son homosexualité et qui lui avait fait… pousser des seins.

Alan Turing a été l’un des plus profonds et fascinants génies du XXe siècle. Ses travaux sont notamment à l’origine de l’ordinateur, dont il a formulé le modèle théorique dès 1936 : il n’avait alors que 24 ans ! On appelle depuis ce modèle une «Machine de Turing». Avez-vous consulté Google aujourd’hui?  Le logo était une machine de Turing!

Le travail que Turing a accompli durant la seconde guerre mondiale a longtemps  été tenu secret. Celui-ci a en effet été capital pour le déchiffrement des codes secrets d’Enigma, la machine à encryptage prétendue inviolable utilisée par les nazis afin de communiquer entre eux. Il est vraisemblable que Turing, ainsi que ses collaborateurs, ont par là considérablement raccourci la durée de la guerre.

Turing s’est donné la mort, comme je l’ai dit. Il l’a fait en croquant dans une pomme trempée dans le cyanure, comme la sorcière dans Blanche Neige et les sept nains (1937), un film qu’il adorait. La compagnie Apple nie que son logo, une pomme entamée, soit un hommage à Turing. Mais cette hypothèse conserve des défenseurs.

Pour en savoir plus, ici.

Voici un passage de mes Stéroïdes pour comprendre la philosophie consacré à une autre grande idée de Turing (on peut voir ce livre ici, mais il est semble-t-il épuisé: réédition en préparation, me dit-on…)

Le test de Turing

Vous l’aurez certainement deviné : dans les sciences cognitives, c’est l’ordinateur qui sera le candidat privilégié pour réaliser des états mentaux à l’ide d’un autre matériau que les neurones. Cette idée, en fait, est même antérieure aux sciences cognitives et elle avait été émise, comme on le verra à présent, par l’un de leurs précurseurs, le remarquable Alan Turing.

Une machine peut-elle, au moins en principe, et comme l’analyse fonctionnaliste le laisse croire, penser ? La question est très abstraite et difficile à traiter. Mais en 1950, Turing a proposé un petit jeu, qui porte depuis son nom : le « Test de Turing »XXIX Il devrait nous permettre de décider si une machine donnée pense ou non.

On pourrait réaliser ce test avec trois participants, chacun étant isolé dans une pièce. Il y a un questionneur, une autre personne et une machine. Le questionneur pose des questions aux deux autres participants, disons par l’intermédiaire d’un clavier. Les réponses lui parviennent écrites sur un écran. Le test de Turing dit que si le questionneur est incapable de distinguer la machine de la personne, la machine a passé le test et l’on pourrait alors dire qu’elle « pense ».

Turing imaginait le dialogue suivant :

 Question : Écrivez, je vous prie, un sonnet sur le Pont Forth.

Réponse : Je vais passer mon tour. Je n’ai jamais pu écrire de poésie.

Question : Ajoutez 34957 à 70764

Réponse : (après une pause d’environ 30 secondes) 105621.

Question : Jouez-vous aux échecs ?

Réponse : Oui.

Question :  J’ai mon roi en K8 et aucune autre pièce. Vous avez seulement votre roi en K6 et une tour en R1. C’est à vous de jouer, que jouez-vous ?

Réponse : (après une pause de 15 secondes) T-T8 : mat.

Nous sommes encore bien loin de pouvoir fabriquer un ordinateur qui passerait le test de Turing. Pour vous en convaincre, allez sur Internet discuter avez Éliza, à l’adresse suivante :  http://www-ai.ijs.si/eliza/eliza.html. C’est un programme conçu au MIT et qui vous propose ses services de psychothérapeute. Je suis certain qu’il ne vous faudra pas longtemps pour lui faire échouer son test de Turing.

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International Student Movement

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«Que serait la Francophonie sans le Québec?»

Le Québec accueille la Francophonie

Christian Rioux, Le Devoir, 29/06/12

Lundi prochain, la ville de Québec accueillera 1200 francophones venus d’une centaine de pays pour participer au premier grand Forum mondial sur la langue française. Cette initiative, calquée sur les grands congrès internationaux de la langue espagnole qui se tiennent tous les trois ans, rassemblera des représentants de la société civile venus de tous les coins du monde où l’on parle le français. Pendant cinq jours, des artistes, des intellectuels, des gens d’affaires tenteront de dresser le portrait de la Francophonie du xxie siècle et d’en dégager les perspectives.

Les moins jeunes se souviendront que ce rassemblement en rappelle un autre. En 1974, le Festival international de la jeunesse francophone s’était aussi tenu à Québec. Les Québécois en gardent un souvenir indélébile puisque c’est à cette occasion que les Vigneault, Leclerc et Charlebois montèrent ensemble sur la scène des plaines d’Abraham. Au son de J’ai vu le loup, le renard, le lièvre, la Francophonie découvrait alors un pays en plein chambardement et à l’offensive sur tous les fronts. Le gouvernement de Robert Bourassa venait de faire du français la seule langue officielle du Québec. Le parti de René Lévesque allait bientôt redonner à notre langue certains droits trop longtemps bafoués en cette terre d’Amérique.

Le pays que découvriront lundi les délégués francophones n’est plus tout à fait le même. Si le français y a remporté des victoires certaines, en 2012, l’ambiance n’est plus vraiment à la fête. Il y a longtemps que Metallica et Madonna ont détrôné Vigneault sur les plaines d’Abraham. La langue officielle du Québec cède aujourd’hui souvent la place à un bilinguisme de plus en plus envahissant. Charcutée par la Cour suprême du Canada, la loi 101 parvient à peine à intégrer à la majorité francophone un immigrant sur deux. Les autres vont grossir la majorité anglophone, contribuant ainsi à la lente et inéluctable érosion du français au Canada. À Montréal, seul lieu d’intégration des immigrants au Québec, l’équilibre linguistique précaire est sur le point de se rompre. Un sondage publié dans nos pages la semaine dernière révélait que, 35 ans après l’adoption de la Charte de la langue française, l’anglais est toujours considéré au Québec comme le premier facteur de réussite économique. Il arrive devant le bilinguisme et, ensuite seulement, le français. Il ne s’agit pas de nier les progrès accomplis, mais de constater que, si dans les années 70 la pente était ascendante, elle ne l’est plus du tout.

Cette morosité ambiante amène parfois les Québécois, assiégés sur leur continent, à oublier que le français demeure une des grandes langues internationales de la planète. Si ce forum devait servir à une seule chose, ce devrait être à montrer que les Québécois qui luttent pied à pied pour le respect de leur langue ne sont pas seuls et que le « tout anglais » et son avatar le globish sont de plus en plus contestés dans le monde.

En Afrique, la progression du français est plus qu’encourageante. C’est là que vivront 80 % des 700 000 000 francophones qui peupleront bientôt la planète. Même en France, si souvent négligente en la matière, on sent une sensibilité nouvelle. Dans la presse, les milieux politiques, intellectuels et scientifiques, il n’est plus rare d’entendre dénoncer l’obsession du « tout anglais ». Le changement de gouvernement y est peut-être pour quelque chose. En Suisse, des universitaires refusent de se faire imposer la médiocrité linguistique qui accompagne nécessairement l’enseignement en globish. Depuis 2012, les écoles publiques de la Malaisie ont rompu avec la tradition qui consistait à enseigner les sciences en anglais. Alors que la pensée unique anglo-américaine est de plus en plus contestée, la « ringardise » si souvent accolée à la défense du français est en train de changer de bord.

Encore faut-il que la Francophonie prenne garde à ce que son discours parfois un peu naïf sur la diversité culturelle ne serve à cautionner une idéologie multiculturelle qui sert souvent de prétexte à la diffusion de cette même pensée unique. Si la diversité culturelle est un bien à l’échelle du monde, les peuples doivent d’abord et avant tout conserver le droit inaliénable de vivre et de travailler dans leur langue. Un droit qui, faut-il le rappeler, est de moins en moins respecté au Québec, où le gouvernement, en retard d’une mode, s’entête même à vouloir rendre obligatoire l’immersion en anglais des élèves de 6e année. Des élèves dont la langue est par ailleurs souvent déjà saturée d’anglais.

Il ne faudrait pas, comme cela arrive parfois au Québec, que le discours sur la diversité culturelle et l’« ouverture à l’autre » serve de prétexte à la promotion d’un multiculturalisme et d’un bilinguisme institutionnel qui ne sont souvent qu’une forme subtile de promotion de l’anglais. La Francophonie se grandirait à faire ces nuances et à soutenir sans réserve le combat que mènent les Québécois. Un combat déterminant pour l’avenir du Québec, mais aussi pour celui de la Francophonie. Car, que serait la Francophonie sans le Québec ? Il m’arrive parfois de me poser la question.

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Tom Wesselmann au MBA

Pour ceux qui aiment la peinture et le Pop art, il y a une très belle rétrospective consacrés à Tom Wesselmann (1931-2004) au MBA.

Quelques photos volées…

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Les Étrusques à Montréal

Double inauguration hier à Pointe-à-Callière (PAC). Le musée d’archéologie et d’histoire de Montréal lançait l’exposition Les Étrusques – Civilisation de l’Italie ancienne et faisait découvrir du même coup ses nouvelles salles multifonctions de la Maison-des-Marins, située de l’autre côté de la place de la Grande-Paix.

Un bel espace pour une exposition qui le mérite bien. L’institution a réuni quelque 200 pièces empruntées à 25 musées européens et américains, la plupart italiens, puisque le territoire de l’Étrurie correspond à peu près à la Toscane d’aujourd’hui.

Les Étrusques (du xe au ier siècle avant notre ère) forment l’une des grandes civilisations fondatrices de l’humanité et des cultures méditerranéennes. Moins connue que les Grecs et les Romains, parce qu’à peu près disparue des radars jusqu’au xve siècle, où l’on commence à retrouver ses traces. La directrice générale du musée PAC rêvait depuis longtemps de présenter cette exposition aux Montréalais, fascinée par le mystère qui planait encore sur ce peuple au temps où elle était étudiante en histoire. Lire la suite: Le Devoir 27/06/12.

Infos: Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal

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Les pays nordiques appuient la lutte des étudiants

Lettre de soutien

Ici dans les pays nordiques, l’accès universel à une éducation gratuite va de soi. Pourquoi? Parce que nous savons que l’éducation est l’investissement par excellence dans l’avenir d’une société. Au Danemark, en Norvège et en Suède, en plus de ne pas avoir à payer de droits de scolarité, tous les élèves reçoivent une bourse mensuelle pour couvrir une partie de leurs frais de subsistance. Cela se traduit évidemment par des impôts plus élevés, mais une éducation gratuite réduit les inégalités sociales et profite à la fois aux individus et à la société dans une perspective à long terme. Une population instruite est synonyme d’un État fort et stable, préparé pour l’avenir.

Bien que la lutte au Québec n’ait reçu que très peu de couverture médiatique dans les pays nordiques, il a toujours été possible pour nous de suivre l’impressionnant mouvement étudiant avec beaucoup d’intérêt, via Facebook et les médias internationaux.

Les étudiants du Danemark, de la Norvège et de la Suède, représentés par leurs syndicats étudiants respectifs, reconnaissent avec stupéfaction et humilité le dévouement et la persévérance des étudiants québécois. Nous chérissons nos systèmes éducatifs, mais dans un contexte où la pression politique est constante, nous nous inquiétons de l’avenir de l’éducation accessible.

Le 22 juin dernier, partout dans le monde ont été organisées des manifestations en appui au mouvement étudiant québécois. Afin de démontrer notre soutien sans réserve, les étudiants et autres sympathisants de la cause québécoise ont manifesté en face de l’ambassade du Canada à Copenhague. Ils ont remis une déclaration aux représentants de l’ambassade, de la part des syndicats étudiants nordiques.

La hausse des droits de scolarité au Québec n’est pas un problème isolé, mais l’indicateur d’une crise mondiale de l’éducation contre laquelle nous devons unir nos forces afin d’y mettre un frein.

***

Signé par : Danske Studerendes Faellesråd; Norsk Studentorganisasjon; Sveriges Förenade Studentkårer

(les syndicats étudiants du Danemark, de la Norvège et de la Suède)

Source: Le Devoir 27/06/12

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L’île d’Anticosti: Le vol du siècle?

Source: Artistes inter-disciplinaires via Ésiméac Périodique

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La domination de l’anglais: une menace pour le patrimoine de l’humanité?

Claude Hagège: « Imposer sa langue, c’est imposer sa pensée »

Faut-il s’inquiéter de la domination de la langue anglaise? Les langues nationales vont-elles disparaître? Sans chauvinisme ni ringardise, le linguiste Claude Hagège dresse un constat lucide de la situation. Rencontre.

La Semaine de la langue française, qui vient de s’achever, n’aura pas suffi à mettre du baume au coeur de Claude Hagège. Car le constat du grand linguiste est sans appel : jamais, dans l’histoire de l’humanité, une langue n’a été « comparable en extension dans le monde à ce qu’est aujourd’hui l’anglais ». Oh ! il sait bien ce que l’on va dire. Que la défense du français est un combat ranci, franchouillard, passéiste. Une lubie de vieux ronchon réfractaire à la modernité. Il n’en a cure. Car, à ses yeux, cette domination constitue une menace pour le patrimoine de l’humanité. Et fait peser sur elle un risque plus grave encore : voir cette « langue unique » déboucher sur une « pensée unique » obsédée par l’argent et le consumérisme. Que l’on se rassure, cependant : si Hagège est inquiet, il n’est pas défaitiste. La preuve, avec cet entretien où chacun en prend pour son grade…

Comment décide-t-on, comme vous, de consacrer sa vie aux langues?

Je l’ignore. Je suis né et j’ai grandi à Tunis, une ville polyglotte. Mais je ne crois pas que ce soit là une explication suffisante : mes frères, eux, n’ont pas du tout emprunté cette voie.

Enfant, quelles langues avez-vous apprises?

A la maison, nous utilisions le français. Mais mes parents m’ont fait suivre une partie de ma scolarité en arabe – ce qui montre leur ouverture d’esprit, car l’arabe était alors considéré comme une langue de colonisés. J’ai également appris l’hébreu sous ses deux formes, biblique et israélienne. Et je connaissais l’italien, qu’employaient notamment plusieurs de mes maîtres de musique.

Combien de langues parlez-vous?

S’il s’agit de dénombrer les idiomes dont je connais les règles, je puis en mentionner plusieurs centaines, comme la plupart de mes confrères linguistes. S’il s’agit de recenser ceux dans lesquels je sais m’exprimer aisément, la réponse sera plus proche de 10.

Beaucoup de Français pensent que la langue française compte parmi les plus difficiles, et, pour cette raison, qu’elle serait « supérieure » aux autres. Est-ce vraiment le cas?

Pas du tout. En premier lieu, il n’existe pas de langue « supérieure ». Le français ne s’est pas imposé au détriment du breton ou du gascon en raison de ses supposées qualités linguistiques, mais parce qu’il s’agissait de la langue du roi, puis de celle de la République. C’est toujours comme cela, d’ailleurs : un parler ne se développe jamais en raison de la richesse de son vocabulaire ou de la complexité de sa grammaire, mais parce que l’Etat qui l’utilise est puissant militairement – ce fut, entre autres choses, la colonisation – ou économiquement – c’est la « mondialisation ». En second lieu, le français est un idiome moins difficile que le russe, l’arabe, le géorgien, le peul ou, surtout, l’anglais.

L’anglais ? Mais tout le monde, ou presque, l’utilise!

Beaucoup parlent un anglais d’aéroport, ce qui est très différent ! Mais l’anglais des autochtones reste un idiome redoutable. Son orthographe, notamment, est terriblement ardue : songez que ce qui s’écrit « ou » se prononce, par exemple, de cinq manières différentes dans through, rough, bough, four et tour ! De plus, il s’agit d’une langue imprécise, qui rend d’autant moins acceptable sa prétention à l’universalité.

Imprécise?

Parfaitement. Prenez la sécurité aérienne. Le 29 décembre 1972, un avion s’est écrasé en Floride. La tour de contrôle avait ordonné : « Turn left, right now« , c’est-à-dire « Tournez à gauche, immédiatement ! » Mais le pilote avait traduit « right now » par « à droite maintenant », ce qui a provoqué la catastrophe. Voyez la diplomatie, avec la version anglaise de la fameuse résolution 242 de l’ONU de 1967, qui recommande le « withdrawal of Israel armed forces from territories occupied in the recent conflict« . Les pays arabes estiment qu’Israël doit se retirer « des » territoires occupés – sous-entendu : de tous. Tandis qu’Israël considère qu’il lui suffit de se retirer « de » territoires occupés, c’est-à-dire d’une partie d’entre eux seulement.

Est-ce une raison pour partir si violemment en guerre contre l’anglais ?

Je ne pars pas en guerre contre l’anglais. Je pars en guerre contre ceux qui prétendent faire de l’anglais une langue universelle, car cette domination risque d’entraîner la disparition d’autres idiomes. Je combattrais avec autant d’ énergie le japonais, le chinois ou encore le français s’ils avaient la même ambition. Il se trouve que c’est aujourd’hui l’anglais qui menace les autres, puisque jamais, dans l’Histoire, une langue n’a été en usage dans une telle proportion sur les cinq continents.

En quoi est-ce gênant ? La rencontre des cultures n’est-elle pas toujours enrichissante ?

La rencontre des cultures, oui. Le problème est que la plupart des gens qui affirment « Il faut apprendre des langues étrangères » n’en apprennent qu’une : l’anglais. Ce qui fait peser une menace pour l’humanité tout entière.

A ce point ?

Seuls les gens mal informés pensent qu’une langue sert seulement à communiquer. Une langue constitue aussi une manière de penser, une façon de voir le monde, une culture. En hindi, par exemple, on utilise le même mot pour « hier » et « demain ». Cela nous étonne, mais cette population distingue entre ce qui est – aujourd’hui – et ce qui n’est pas : hier et demain, selon cette conception, appartiennent à la même catégorie. Tout idiome qui disparaît représente une perte inestimable, au même titre qu’un monument ou une oeuvre d’art.

Avec 27 pays dans l’Union européenne, n’est-il pas bien utile d’avoir l’anglais pour converser ? Nous dépensons des fortunes en traduction!

Cette idée est stupide ! La richesse de l’Europe réside précisément dans sa diversité. Comme le dit l’écrivain Umberto Eco, « la langue de l’Europe, c’est la traduction ». Car la traduction – qui coûte moins cher qu’on ne le prétend – met en relief les différences entre les cultures, les exalte, permet de comprendre la richesse de l’autre.

Mais une langue commune est bien pratique quand on voyage. Et cela ne conduit en rien à éliminer les autres!

Détrompez-vous. Toute l’Histoire le montre : les idiomes des Etats dominants conduisent souvent à la disparition de ceux des Etats dominés. Le grec a englouti le phrygien. Le latin a tué l’ibère et le gaulois. A l’heure actuelle, 25 langues disparaissent chaque année ! Comprenez bien une chose : je ne me bats pas contre l’anglais ; je me bats pour la diversité. Un proverbe arménien résume merveilleusement ma pensée : « Autant tu connais de langues, autant de fois tu es un homme. »

Vous allez plus loin, en affirmant qu’une langue unique aboutirait à une « pensée unique »…

Ce point est fondamental. Il faut bien comprendre que la langue structure la pensée d’un individu. Certains croient qu’on peut promouvoir une pensée française en anglais : ils ont tort. Imposer sa langue, c’est aussi imposer sa manière de penser. Comme l’explique le grand mathématicien Laurent Lafforgue : ce n’est pas parce que l’école de mathématiques française est influente qu’elle peut encore publier en français ; c’est parce qu’elle publie en français qu’elle est puissante, car cela la conduit à emprunter des chemins de réflexion différents.

Vous estimez aussi que l’anglais est porteur d’une certaine idéologie néolibérale…

Oui. Et celle-ci menace de détruire nos cultures dans la mesure où elle est axée essentiellement sur le profit.

Je ne vous suis pas…

Prenez le débat sur l’exception culturelle. Les Américains ont voulu imposer l’idée selon laquelle un livre ou un film devaient être considérés comme n’importe quel objet commercial. Car eux ont compris qu’à côté de l’armée, de la diplomatie et du commerce il existe aussi une guerre culturelle. Un combat qu’ils entendent gagner à la fois pour des raisons nobles – les Etats-Unis ont toujours estimé que leurs valeurs sont universelles – et moins nobles : le formatage des esprits est le meilleur moyen d’écouler les produits américains. Songez que le cinéma représente leur poste d’exportation le plus important, bien avant les armes, l’aéronautique ou l’informatique ! D’où leur volonté d’imposer l’anglais comme langue mondiale. Même si l’on note depuis deux décennies un certain recul de leur influence.

Pour quelles raisons?

D’abord, parce que les Américains ont connu une série d’échecs, en Irak et en Afghanistan, qui leur a fait prendre conscience que certaines guerres se perdaient aussi faute de compréhension des autres cultures. Ensuite, parce qu’Internet favorise la diversité : dans les dix dernières années, les langues qui ont connu la croissance la plus rapide sur la Toile sont l’arabe, le chinois, le portugais, l’espagnol et le français. Enfin, parce que les peuples se montrent attachés à leurs idiomes maternels et se révoltent peu à peu contre cette politique.

Pas en France, à vous lire… Vous vous en prenez même de manière violente aux « élites vassalisées » qui mèneraient un travail de sape contre le français.

Je maintiens. C’est d’ailleurs un invariant de l’Histoire. Le gaulois a disparu parce que les élites gauloises se sont empressées d’envoyer leurs enfants à l’école romaine. Tout comme les élites provinciales, plus tard, ont appris à leur progéniture le français au détriment des langues régionales. Les classes dominantes sont souvent les premières à adopter le parler de l’envahisseur. Elles font de même aujourd’hui avec l’anglais.

Comment l’expliquez-vous?

En adoptant la langue de l’ennemi, elles espèrent en tirer parti sur le plan matériel, ou s’assimiler à lui pour bénéficier symboliquement de son prestige. La situation devient grave quand certains se convainquent de l’infériorité de leur propre culture. Or nous en sommes là. Dans certains milieux sensibles à la mode – la publicité, notamment, mais aussi, pardonnez-moi de vous le dire, le journalisme – on recourt aux anglicismes sans aucune raison. Pourquoi dire « planning » au lieu d' »emploi du temps » ? « Coach » au lieu d' »entraîneur » ? « Lifestyle » au lieu de « mode de vie » ? « Challenge » au lieu de « défi » ?

Pour se distinguer du peuple?

Sans doute. Mais ceux qui s’adonnent à ces petits jeux se donnent l’illusion d’être modernes, alors qu’ils ne sont qu’américanisés. Et l’on en arrive à ce paradoxe : ce sont souvent les immigrés qui se disent les plus fiers de la culture française ! Il est vrai qu’eux se sont battus pour l’acquérir : ils en mesurent apparemment mieux la valeur que ceux qui se sont contentés d’en hériter.

Mais que dites-vous aux parents qui pensent bien faire en envoyant leurs enfants suivre un séjour linguistique en Angleterre ou aux Etats-Unis?

Je leur réponds : « Pourquoi pas la Russie ou l’Allemagne ? Ce sont des marchés porteurs et beaucoup moins concurrentiels, où vos enfants trouveront plus facilement de l’emploi. »

Ne craignez-vous pas d’être taxé de ringardise, voire de pétainisme?

Mais en quoi est-il ringard d’employer les mots de sa propre langue ? Et en quoi le fait de défendre la diversité devrait-il être assimilé à une idéologie fascisante ? Le français est à la base même de notre Révolution et de notre République !

Pourquoi les Québécois défendent-ils le français avec plus d’acharnement que nous-mêmes?

Parce qu’ils sont davantage conscients de la menace : ils forment un îlot de 6 millions de francophones au milieu d’un océan de 260 millions d’anglophones ! D’où leur activité néologique extraordinaire. Ce sont eux qui, par exemple, ont inventé le terme « courriel », que j’invite les lecteurs de L’Express à adopter !

La victoire de l’anglais est-elle irréversible?

Pas du tout. Des mesures positives ont d’ailleurs déjà été prises : les quotas de musique française sur les radios et les télévisions, les aides au cinéma français, etc. Hélas, l’Etat ne joue pas toujours son rôle. Il complique l’accès au marché du travail des diplômés étrangers formés chez nous, il soutient insuffisamment la francophonie, il ferme des Alliances françaises… Les Chinois, eux, ont ouvert 1 100 instituts Confucius à travers le monde. Il y en a même un à Arras !

Si une seule mesure était à prendre, quelle serait-elle?

Tout commence à l’école primaire, où il faut enseigner non pas une, mais deux langues vivantes. Car, si on n’en propose qu’une, tout le monde se ruera sur l’anglais et nous aggraverons le problème. En offrir deux, c’est s’ouvrir à la diversité.

Nicolas Sarkozy est coutumier des fautes de syntaxe : « On se demande c’est à quoi ça leur a servi… » ou encore « J’écoute, mais je tiens pas compte ». Est-ce grave, de la part d’un chef d’Etat?

Peut-être moins qu’on ne le croit. Regardez : il a relancé les ventes de La Princesse de Clèves depuis qu’il a critiqué ce livre de Mme de La Fayette ! Mais il est certain que de Gaulle et Mitterrand étaient plus cultivés et avaient un plus grand respect pour la langue.

Le français pourrait-il être le porte-étendard de la diversité culturelle dans le monde?

J’en suis persuadé, car il dispose de tous les atouts d’une grande langue internationale. Par sa diffusion sur les cinq continents, par le prestige de sa culture, par son statut de langue officielle à l’ONU, à la Commission européenne ou aux Jeux olympiques. Et aussi par la voix singulière de la France. Songez qu’après le discours de M. de Villepin à l’ONU, s’opposant à la guerre en Irak, on a assisté à un afflux d’inscriptions dans les Alliances françaises.

N’est-il pas contradictoire de vouloir promouvoir le français à l’international et de laisser mourir les langues régionales?

Vous avez raison. On ne peut pas défendre la diversité dans le monde et l’uniformité en France ! Depuis peu, notre pays a commencé d’accorder aux langues régionales la reconnaissance qu’elles méritent. Mais il aura fallu attendre qu’elles soient moribondes et ne représentent plus aucun danger pour l’unité nationale.

Il est donc bien tard…

Il est bien tard, mais il n’est pas trop tard. Il faut augmenter les moyens qui sont consacrés à ces langues, les sauver, avant que l’on ne s’aperçoive que nous avons laissé sombrer l’une des grandes richesses culturelles de la France.

Source: L’Express, 28/03/2012

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L’anglicisation de Montréal

Une entrevue avec Jean-François Lisée

Source: Le blogue de Jean-François Lisée

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Mort Ta Langue

Un petit documentaire sur l’avenir du français au Québec, réalisé par deux étudiants de Grasset, Roger Bisson et Diego Moncada Lacerte.

Source: Le blogue de Jean-François Lisée

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Un front uni pour battre les Libéraux

Pour signer l’Appel au front uni

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Contre la loi 78

Déclaration issue du récent congrès de la FNEEQ et s’opposant à la loi 12 (projet de loi 78).

 Les personnes qui sont intéressées à ajouter leur nom à cette déclaration peuvent le faire en envoyant un message courriel à francis.lagace@csn.qc.ca. La date limite fixée pour recueillir les noms est ce vendredi, 15 juin.

Nous artistes, intellectuels et syndicalistes, nous levons pour dénoncer la loi 78 qui attaque les droits et libertés fondamentaux garantis par les Chartes canadienne et québécoise.

Nous constatons notamment que la liberté d’expression est bafouée par les limites intolérables imposées aux manifestations dans le temps, le nombre et l’espace; que la liberté de conscience est violée par la création du délit d’opinion; que la liberté d’association est menacée par des mesures sans précédent contre le droit de s’organiser.
L’article 30 de cette loi, en stipulant que « quiconque aide ou amène une autre personne à commettre une infraction visée par la présente loi commet lui-même cette infraction», ouvre la porte à toutes sortes d’interprétations, jusqu’aux plus farfelues, qui en viennent, au final, à laisser l’application de ladite loi au jugement arbitraire des policiers ou des directions d’établissements d’enseignement.

Un enseignant qui propose la lecture des Misérables de Victor Hugo, où l’on voit le peuple se soulever contre un gouvernement injuste, et suscite ce faisant l’exaltation d’un de ses élèves qui, contaminé par Gavroche, décide de descendre dans la rue, devient-il un contrevenant en vertu de la loi 78 ? Quelqu’un qui offre de l’eau aux gens qui brandissent des pancartes par grande chaleur est-il hors-la-loi ? Le professeur qui décide de ne pas punir l’élève gréviste à qui l’on enseigne l’implication citoyenne depuis son entrée à la maternelle, est-il coupable d’une infraction ? Qui déterminera à partir de quel moment l’acte de liberté d’expression devient prohibé ?

Non seulement cet article de loi est-il remarquable par l’absurde impossibilité d’une rigoureuse mise en application sans faire appel au jugement personnel — et donc subjectif — du détenteur de l’autorité, mais aussi ouvre-t-il la porte à la dangereuse logique de la dénonciation, selon laquelle celui qui, effrayé par les menaces d’amendes et se sentant menacé par tel voisin ou collègue exerçant simplement sa liberté d’expression, portera plainte à la police.

Nous ne pouvons donc que condamner cette loi qui, en plus de brimer certains des droits humains fondamentaux, ouvre la porte à la délation politique, ce à quoi les citoyens libres d’un pays démocratique se doivent de s’opposer de toutes leurs forces.

Parce que la parole citoyenne nous est chère et parce que nous voulons continuer de la chérir. Parce que nous sommes mus par l’espoir d’une démocratie citoyenne, ouverte, perméable à la divergence d’opinion, à la différence et à la marginalité qui en font la richesse.
Nous croyons fermement que la loi 78, en l’occurrence en son article 16, est une grave entrave à la liberté d’expression citoyenne, brimant les droits de gens de toutes les allégeances, de tous les âges, de toutes les provenances. Parce que refuser à la parole d’être spontanée, c’est d’abord refuser la parole.

Nous, artistes et écrivains, croyons que l’expression des idées, des émotions, des points de vue, ne tolère aucune censure, aucun étouffement. Nous savons qu’empêcher la prise de parole, pendant huit heures comme pendant mille heures, en un lieu ou un autre, ou l’assujettir à la force physique, à l’intimidation et à la peur, sont des actes liberticides. Nous dénonçons la loi 78, éteignoir de consciences érigé en système juridique, bâillon légal destiné à étouffer la voix de la
contestation et de la colère dans la gorge citoyenne. Nous refusons d’admettre, de cautionner le recours à des pratiques légales détournant les principes fondateurs de notre démocratie, comme la liberté d’expression. Nous savons que taire est totalitaire. Nous prenons la parole.
La loi 78 comporte plusieurs atteintes à la liberté académique des enseignants et notamment leur liberté de conscience et d’enseignement.

La loi réprime le droit de grève des étudiants en faisant des enseignants des agents de répression. Ceux-ci sont instrumentalisés dans la mesure où ils doivent contribuer à transformer la grève en boycott. Ainsi, la négation du droit de grève des étudiants n’a d’efficacité que si les enseignants mettent en échec les étudiants qui ne sont pas présents en classe à la reprise des cours, lorsque ceux-ci demeurent en posture de « boycott ». Comme les enseignants sont forcés d’enseigner, c’est donc par leur action que les étudiants subissent la contrainte de la loi 78.

Dans plusieurs conventions collectives, les libertés académiques de conscience et d’enseignement sont des libertés reconnues. Concrètement, cela veut dire que les professeurs sont les mieux à même de juger dans quelles conditions les cours peuvent être poursuivis. Les enseignants pourraient décider pour des raisons de liberté de conscience ou tout simplement de bon sens académique qu’il est inacceptable d’enseigner à 25% de la classe dans un contexte de conflit social. L’enseignant pourrait également décider qu’il est problématique d’enseigner à un groupe d’étudiants appartenant à une association qui aurait majoritairement voté en faveur de la grève. Il peut estimer que les tensions et conflits entre étudiants qui seraient engendrés par cette décision ne sont pas propices à un enseignement de qualité.

En somme, la liberté individuelle qui a été privilégiée dans les injonctions accordées aux étudiants qui voulaient reprendre leurs cours ne fait pas que porter atteinte à la démocratie au sein des associations étudiantes. Elle heurte aussi de plein fouet les libertés académiques de conscience et d’enseignement des enseignants.

D’autres dispositions dans la loi portent atteinte à la liberté de conscience et à la liberté académique des enseignants. Les étudiants jouissent d’une option fast track pour déclencher un recours collectif contre l’enseignant. La loi prévoit de surcroît que les syndicats et «associations de salariés» (sic) doivent tout mettre en oeuvre pour forcer les enseignants à donner leurs cours à la reprise. S’ils ne le font pas, ils sont passibles d’amendes extrêmement importantes. Ces deux dispositifs pervertissent l’accès au savoir et liquident le droit de grève étudiant. Chaque enseignant sera alors confronté au mois d’août à une décision individuelle extrêmement importante, peut-être la plus importante de sa vie d’enseignant: choisiront-ils d’être des agents de répression qui liquideront le droit de grève des étudiants ainsi que leur propre liberté académique ?
Nous, intellectuels et enseignants, nous levons contre une loi qui bafoue la liberté académique et la liberté de conscience.

La loi 78 attente gravement au droit d’association, surtout celui des étudiantes et étudiants en prévoyant des amendes excessivement lourdes et abusives à son article 26, ce qui risque de détruire toute association étudiante et tout syndicat qui aurait le malheur de ne pas dénoncer un de ses membres qui n’obéit pas à la loi.

En soumettant les syndicats et associations de salariées et de salariés à des amendes si démesurées dès que l’un de ses membres n’obéit pas aux articles 10 et 11, elle punit les syndicats d’enseignantes et enseignants, d’employées et employés de soutien, de techniciennes et de techniciens pour des faits qui, éventuellement, ne seraient pas de leur connaissance.

Elle prévoit même, chose totalement inusitée, à son article 19, que des membres d’une association étudiante soient exemptés de leur obligation de cotiser à leur association si celle-ci manifeste son opposition par des piquets de grève ou des levées de cours.

Nous, syndicalistes, pour ces raisons et pour d’autres encore, nous levons contre la loi 78 qui bafoue le droit d’association.

Nous, artistes et écrivains, intellectuels et enseignants, syndicalistes, condamnons une loi abusive, liberticide et totalitaire.

Nous exigeons l’abrogation immédiate de cette loi.

Une liste partielle des signataires peut être consultée au http://voir.ca/jepenseque/2012/05/31/contre-la-loi-78/

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Tour ce qui est exagéré est ridicule

Reductio ad Stalinum…

Sophie Durocher du Journal de Montréal (JdeM) proposait récemment un florilège de commentaires de « nos artistes » lus sur Twitter au sujet de la crise printanière. Quelle bonne idée !

Contrairement aux allumettes et aux blagues, les bonnes idées peuvent servir plusieurs fois. Voici donc quelques extraits choisis dans les commentaires de distingués commentateurs professionnels publiés depuis moins d’un mois. Un éditorialiste, des chroniqueurs : du sérieux.

Le fil rouge de cette sélection ? La reductio ad Stalinum, procédé rhétorique qui consiste à disqualifier les arguments des adversaires (de gauche…) en les associant à Staline et ses crimes.

***

Mario Roy, La Presse, 25 mai : « Les principes fondamentaux qui civilisent les sociétés évoluées, prospères et pacifiques, c’est-à-dire la primauté du droit ainsi que la mécanique démocratique, ont pris un sale coup sur la gueule. Du jamais vu ici. […] Il s’agit d’un recul, non pas de quelques décennies, mais de quelques siècles. »

Sophie Durocher, JdeM, 27 mai : « Récemment, sur mon blogue du Journal, je demandais où étaient les artistes au carré vert, ceux qui n’appuient pas la cause des étudiants. Maintenant je sais où ils sont. Ils se cachent chez eux, ne disent leur opinion que sous le couvert de l’anonymat et sont terrorisés à l’idée que leurs “camarades” découvrent ce qu’ils pensent vraiment. […] Ça ne vous rappelle pas quelque chose ? Aux pires heures du maccarthysme aux États-Unis, dans les années 50, les artistes du milieu du cinéma soupçonnés de sympathies communistes étaient inscrits sur une liste noire. »

Richard Martineau, JdeM, 2 juin : « L’histoire du gars qui a tué et démembré son ami de coeur devant une caméra vous choque ? Idem pour ce sans-abri drogué qui a dévoré le visage d’un autre itinérant ? […] Le délinquant est devenu la figure emblématique de notre époque, dit [l’essayiste Jean-Jacques] Pelletier. Les rebelles, les casseurs, les anarchistes, les têtes brûlées – voilà les gens qui enflamment notre imaginaire. Les gens qui défendent la loi et l’ordre nous apparaissent comme ennuyeux, ternes, comme des rabat-joie qui veulent imposer des limites à nos désirs, à nos rêves… Ça ne vous rappelle pas quelque chose ? »

Benoît Aubin, JdeM, 7 juin : « Mais, généralement, les choses se compliquent quand la gauche franchit la ligne et prend le pouvoir. Les dérapages – majeurs : Staline, Pol Pot, Mao – ou mineurs : Mitterrand, NPD de Bob Rae en Ontario – deviennent généralement la norme. »

Réjean Tremblay, JdeM, 7 juin : « On perd tous. Parce que le modèle qui a inspiré des générations de communistes et d’anarchistes n’existe plus. L’Union soviétique a été démembrée. L’Allemagne de l’Est aussi. Même la Chine est devenue un capitalisme d’État. En fait, il reste Cuba, dirigé par des vieillards, et la Corée du Nord. Vous pouvez taper vos casseroles tant que vous voudrez, mais est-ce que vous voulez vraiment vivre en Corée du Nord ? »

Joseph Facal, JdeM, 10 juin : « Ma cellule était glaciale et insonorisée. C’était la dernière nuit de ma vie. On allait m’exécuter au petit matin. J’entendis un bruit métallique. La porte s’ouvrit. Mon gardien me fit signe que j’avais un visiteur spécial. Soudainement, il était là, devant moi : Amir Khadir, Leader suprême et Guide éternel de la République populaire du Kébékistan. »

Richard Martineau, JdeM, 11 juin : « Mon confrère Joseph Facal a écrit une chronique hilarante sur Amir Khadir, hier. Elle lui a valu une volée d’injures, d’insultes et de menaces. Comparer Jean Charest à Hitler, c’est super drôle. Mais dépeindre Khadir comme un dictateur communiste est un gag fasciste qui mérite une “correction”. Vive la liberté d’expression… »

Richard Martineau, JdeM, 13 juin : « Le pire est que ces actes répugnants et inacceptables sont commis par des militants qui ne cessent de crier au fascisme. Vous ne vous rendez pas compte que c’est vous, les fascistes ? »

Mathieu Bock-Côté, JdeM, 13 juin : « Traiter quelqu’un de fasciste, c’est l’accuser d’être un monstre sur qui on peut cracher. Cela permet de verser dans la haine idéologique en se croyant au même moment irréprochablement vertueux. Comment résister ? Ne sous-estimons pas la satisfaction morale que cela donne. Se battre contre un monstre, cela suffit à grandir le dissident par simple effet de contraste. Si vous luttez contre un nazi, vous passez d’un coup dans le camp des bienfaiteurs de l’humanité… »

Source: Le Devoir 18/06/12

BLx

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La mer, la mer

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Témoignage d’un étudiant

Témoignage d’un étudiant en Histoire & Civilisation, lors de la journée de commémoration des 100 jours de la grève étudiante, soit le 22 mai 2012.

La manif du 22 mai.

Il est dix-sept heures, le vacarme bat son plein, armé d’un tam-tam je contribue à celui-ci, l’océan rouge déferle sur la rue Berry, le point d’arrivé est atteint en partie. La manifestation est depuis longtemps déclaré illégale par les forces de l’ordre, mais qui serait assez fou pour charger autant de bons gens qui exercent leur droit en toute quiétude ?  Le mot d’ordre était la désobéissance civile, un terme qui horrifie les libéraux.  C’est ainsi que tout se déroula sans grabuge, que la commémoration fut couronnée de succès, même si  la pluie battante avait tenté de nous disperser.  Trempé de la tête au pied, en compagnie de mon compatriote « Dust », la manif terminée, nous nous dirigeons vers la voiture lorsqu’on tombe par pure coïncidence sur d’autres amis. L’heure du repas arrivé, nous prenons place au Roi de l’Inde, un nom à la résonance prétentieuse, mais qui finalement était à la hauteur des attentes. Durant le brouhaha émanant de la conversation autour de la table, l’idée de participer à la célèbre manifestation nocturne nous vient à l’esprit. Puisque nous sommes à proximité, pourquoi pas ? L’addition payée, nous partons en direction du parc Émilie-Gamelin, il doit être vingt heures.

Parc Émilie-Gamelin.

On fait un arrêt au Tim, pour se réchauffer, le café à la main on continue notre route. Maintenant arrivé au parc, on peut apercevoir une foule de protestataire. La police montée toujours impressionnante est présente. Elle surveille le périmètre et avec elle des dizaines de voitures aux quatre coins du quadrilatère patrouillent. Masques et visages  s’entremêlent dans la masse, en attente du départ de la marche. Nous installons la fameuse radio Bosch et vétéranne des manifestations à « Dust », puis nous jouons au aki. La manifestation est déclarée illégale, faute d’avoir remis aux autorités le trajet a emprunter, mais aucune annonce n’est faite par la police, tout le temps où nous avons été présents. Quelques minutes passent et la marche débute, d’autres amis se sont joins à nous.  Alors nous marchons, la manifestation nocturne ressemble de près à la précédente qui a eu lieu durant la journée. L’ambiance est festive, nous marchons dans le sens du trafic, en direction du centre-ville. Quelques feux d’artifices sont projetés en l’air, rien de bien alarmant et la police nous escorte d’un pas lourd. J’entends dire qu’il ne faut pas traîner et s’éloigner de l’arrière de la foule autant que possible. J’en prends note sans toutefois m’en inquiéter.

La Charge.

Nous sommes arrivés au centre-ville, les terrasses sont pleines à craquer, les slogans passent d’«un peuple uni jamais ne sera vaincu » à « Douchebags dans la rue ». Le tout se déroule dans le calme, nous sommes maintenant des centaines sur les trottoirs et la rue, mélangés aux « fêtards innocents ».  La fête est aire ouverte, les curieux sont tous dehors en train de nous regarder dévaler la rue. Nous procédons sur Sainte-Catherine en direction de l’Ouest. Toujours le même bal qui se déroule. Soudain, j’entends derrière moi, des cris perçants nous incitant à courir. Vraisemblablement, le Groupe d’Intervention chargeait.  C’est le chaos,  les gens s’affolent, moi aussi, car je connais leur patience et discernement raisonnable légendaire. Dans la mêlé je suis accompagné de « Dust », je perds les autres de vue, qui sont partis dans un sens opposé. On réussit à se dégager de la première souricière, mais beaucoup n’y parviennent pas. À ce moment-là nous sommes sur Metcalfe st,  une femme affolée, dans la vingtaine accourt vers « Dust » et moi.  Elle nous raconte sous l’état de choc, dans un français ontarien, qu’elle vient d’être agressée sexuellement et battue par des GI. On demande à avoir plus de détails vue son état hystérique, car dans le feu de l’action, le désordre, les choses se passent très rapidement. Durant la charge des GI sur Sainte Catherine O.,  elle s’est fait renverser puis frapper à coup de bâtons, ensuite un GI en voulant là relever l’aurait « pris par le vagin ! » et lui aurait dit, « tu aimes ça participer aux manifestations hein ? ». Son copain qui se tenait derrière elle, criait au meurtre, puisqu’il venait de se faire asperger de poivre par les GI en tentant de protéger celle-ci.  Parallèlement je tentais de trouver le cellulaire à « Dust », car durant la charge il s’était volatilisé, je voulais savoir si mes amis étaient saufs.

La dispersion.

Voilà la situation était tendue, la police fabriquait des murs improvisés aux grandes artères. Les curieux étaient partout, ils regardaient, manifestants et fêtards. Les protestataires semblaient dispersés et la police procédait à des manœuvres confuses. Il y avait des cortèges, des bus et des auto-patrouilles remplis de GI, qui déambulaient de gauche à droite. Et comme une souris pris au piège je sentais qu’il ne fallait pas traîner. Car les policiers font des mouvements bien précis, ils ne s’agitent pas dans tous les sens sans raisons, c’est une organisation paramilitaire et ils sont « professionnels ». Je mets l’ambiguïté sur le mot professionnel, pour ce qui va suivre.  « Dust » et moi désireux de partir, traversons Sainte-Catherine, par Mansfield. Sur cette rue se trouve une trentaine de personnes dispersés.  Nous marchons sur le trottoir, lorsque quelques gens nous arrêtent pour poser certaines questions concernant la radio Bosch que nous trimbalons. Du coin des yeux, je vois la manœuvre des policiers, « ils referment le mur sur nous Dust ! ». En effet, c’était la deuxième souricière, entre Maisonneuve et Sainte-Catherine, sur Mansfield.  Ne voulant pas être pris au piège nous prenons nos jambes à notre coup dans la direction opposés aux policiers, réflexe logique. Toutefois ils sont apparus en ce sens aussi.

L’arrestation et le bref contact des GI.

La matraque en l’air et au pas de cours ils ont foncé sur nous.  « À genoux ou j’ten câlisse une que tu vas te rappeler pour le restant de ta vie ! », m’ordonnait le GI.  Pendant qu’à ma gauche un anglophone visiblement en état d’ébriété légère criait « I don’t understand ! », tout en se faisant ensevelir de coups. Alors pour le bien du GI,  et pour ma santé,  j’obéis.  Car il n’était pas question de ne pas obtempérer vue l’agressivité qui débordait de leur uniformes. Ensuite, ils nous ont rassemblés sur le mur du bâtiment Simons.  Les trente mêmes qui étaient dispersés sur la rue en toute quiétude avant la charge.  Assis sur le béton, attroupé comme du bétail, les GI nous entouraient. Ils se félicitaient, nous narguaient et répondaient dans un langage beaucoup trop familier aux citoyens qui étaient à leur pieds, citoyens qui étaient passifs et coopérants. Un GI à la tête grisonnante et bedonnant nous sermonnait, « moi mes enfants sont bien élevés, ils ne manifestent pas et ont leurs diplômes ». La réponse d’un compatriote au sol débordante de véracités nous fit tous éclatés de rire, « Très bien, ils ont été élevés à coups de matraques ? » Sous les rires incontrôlables, il répondit simplement bon séjour au poste les jeunes avant de quitter pour laisser place aux policiers, puisqu’ils allaient procéder à d’autres souricières.

L’article 37 de la municipalité, attroupement illégale.

Désormais, les agents de la paix arborant le dossard fluo nous entouraient, certains avaient un regard qui en disait long sur leur comportement. En particulier cet agent qui nous fixait dans les yeux d’un regard psychopathe, mâchant la gomme qu’il avait dans la bouche. D’autres regardaient le sol à chaque fois qu’ils croisaient l’un de nos regards, comme s’ils avaient honte de ce qu’ils faisaient. Sans cesse on demandait pourquoi nous étions là, « sommes-nous en état d’arrestation, allez-vous nous laisser partir ? ». Certains nous répondait avec courtoisie, «  l’enquêteur va tout vous dire ça tantôt ».  D’autres discutaient de leur fin de semaine. Puis un débat s’ensuivit, puisqu’on avait tous deux heures à tuer avant l’arrivée des bus. L’évocation de la brutalité policière inutile, le profilage politique, la comparaison à l’incident Villanueva, Victoriaville, le matricule 728, tout y passait. Un policier nous disait qu’il avait participé aux manifestations de 2008, mais que maintenant il n’a plus le droit de manifester, puisqu’il a prêté serment en devenant agent de police.  Comme une amie militaire qui me disait qu’elle n’avait pas le droit de manifester au niveau fédéral, mais uniquement provinciale. Incroyable pensais-je, le fait de devenir gardien de la paix obligeait le porteur de ce pouvoir à se priver de ses droits fondamentaux, par crainte de sévères représailles. Peut-être que leur supérieurs craignent  la désertion, puisqu’ils n’ont pas le droit d’agir en être libre, mais encore, comment peuvent-ils nous arrêtés, si leur raison est mise en doute ? Le sablier s’est écoulé, l’enquêteur s’est finalement  pointé avec un agent caméraman. Il a lu l’article 37 à voix haute et a mis l’accent sur le fait que la loi 78 n’était pas invoquée. Puis dans un anglais baragouiné, il a répété, le motif pour lequel on était sous état d’arrestation.  Bref, deux heures passèrent, il faisait fret et le bus arriva. Les « tyraps » promis par la policière arrogante étaient aussi au rendez-vous. Ils nous ont demandez un à un de nous lever, ils nous ont passés les tyraps, nous ont demandés notre âge, puis nous ont fouillés.

La folle aventure en bus, direction le poste.

Il doit être minuit, on est tous entassés dans le bus, faire un parallèle avec les juifs dans les wagons me paraît insensé, mais puisqu’on a du temps à tuer et qu’il y a des comparaisons évidentes, pourquoi pas ? Les tyraps sont serrés, mais au moins on a tous une place assise, on  a retrouvé la chaleur et la jolie policière est courtoise. Beaucoup demande à aller uriner, mais elle répète qu’on doit rester assis peu importe le motif.  Je suis à côté de « Dust », heureusement ils n’ont pas confisqué nos biens personnels, qu’ils ont entassés à l’avant du bus, bien numérotés. Je demeure étonné par la capacité des humains à s’adapter à toute situation. Le sentiment de camaraderie s’est développé entre nous, un réflex pour oublier le calvaire auquel nous faisons face. Aussi, par l’âge de la policière, je l’ai peut-être déjà côtoyé sur les bancs d’école. Elle semble fatiguée, normal il est minuit et elle nous explique qu’elle fait beaucoup plus d’heures qu’à l’habitude, « à cause de nous ».  Je ne réplique pas puisqu’en ce moment mon jugement ne vaut rien, ma dignité oubliée et mes poignets douloureux me le rappellent, alors je feins la sympathie. Ensuite, puisque le temps est à tuer et que j’ai toujours été fasciné par le métier d’agent de la paix, je lui pose des questions.  « C’est quoi le modèle du pistolet que tu portes à la ceinture ». Évidemment je connais la réponse, c’est un Walther P99. «  Ah ! Coïncidence je pense, êtes-vous au courant que la firme allemande Walther a fabriqué le Walther P38 pour remplacer le Luger P08 de Mauser et qui ont tous deux servi aux officiers nazis durant la seconde guerre mondiale ! ». Mais bon, encore, le parallèle entre le fascisme et la situation me parait burlesque, j’ai l’impression d’être un figurant non consentant dans la pièce de théâtre qui se déroule.  Ainsi, une seconde fois,  je simule le regard étonné,  choisissant simplement de rester silencieux, puisque l’Histoire est une discipline de fainéants en ces temps néolibéraux, où la quête du profit prime.  Au même instant, le pauvre anglais éméché d’auparavant se lève et demande à la policière dans sa langue natale s’il peut sortir uriner, il sue abondamment.  Évidemment le bus est en marche et tel le premier ministre, elle reste fidèle à ses dires. « No, go back to your seat ».  Il retourna d’un pas pressé à son siège et se mit au travail en laissant échapper un « sorry guys ». En l’espace d’une minute l’ambiance du bus changea d’une atmosphère détendue et docile à une cage remplis de macaques.  Le zoo était déchaîné, l’odeur mélangée à la chaleur rendait le tout insupportable. Les deux hommes à ses côtés se mirent debout sur leur sièges, pour éviter la flaque qui prenait de l’expansion.  Au tour de la policière de crier à tue-tête de nous calmer. « Vous deux assis ou je vous poivre la face » ! La fatigue aura eu raison du professionnalisme, par chance son collège arriva à temps pour l’en dissuader. Finalement, suivant nos indications, ils décident d’ouvrir les fenêtres et la trappe du plafond, pour soulager la tempête. L’urine s’écoule sur le sol, suivant le va-et-vient provoqué par le déplacement de l’autobus, ces mêmes mouvements qui écrasent nos poignets contre notre dos.

L’éternel attente au poste.

Quelle heure est-il, sommes-nous bientôt arrivés à ce satané poste, pourquoi allons-nous dans l’Ouest de la ville ? Un dix-huit roues passe à nos côtés, les deux passagers nous regardent d’un air incrédule et amusé.  « Dust » et moi haussons les épaules, naïvement nous espérons croire que la justice va réparer les torts, cette même justice qui a accordé des injonctions controversées et qui doit répondre de l’infâme nouvelle loi.  Le bruit des freins retenti, l’autocar tourne et pénètre dans l’enceinte du poste.  Aussitôt le soupir de soulagement terminé, un homme en tenu de GI entre dans le bus et nous interpelle. Personne ne répond, ce n’est jamais bon signe lorsqu’un policier connais votre nom, vous apparaissez comme le voyou de la classe !  Il les répète en s’enfonçant vers l’arrière,  il nous dévisage lentement avec un air méprisant, lui aussi a probablement mon âge.  Il ressort bredouille, dieu soit loué, la policière nous indique qu’il faut chacun notre tour, attendre les procédures avant de quitter le véhicule. Heureusement nous sommes le premier bus arrivé sur place, car ce soir-là, trois autres autobus avaient la même destination.  Une heure passa pendant laquelle le sentiment de camaraderie s’installa de nouveau. On apprit que c’était le baptême de la policière concernant les cargos de prisonniers. Que le métier de policier comportait une clause non mentionnée concernant, « le peu de temps libre en dehors de la job ».  À travers la discussion je reconnaissais des humains derrières les uniformes. « Je dormais, j’ai reçu un appel, on m’a dit de rentrer ce soir », me disait l’agent.  De leur côté, ils ne voyaient pas de criminels en face d’eux.  En effet, je regardais autour de moi, je voyais jeunes et moins jeunes,  des visages endormis, perdus et innocents.  « Numéro 124, viens avec moi et prends tes affaires » dit une policière qui faisait une brève intrusion à l’avant, « Merde Dust j’ai oublié mon numéro peux-tu regarder sur mon bracelet ». Quinze minutes plus tard, c’était au tour du 123, j’étais le 109ième et Dust le 108ième. À présent, la policière nous desserrait les tyraps, voyant qu’on ne constituait aucune menace.  Entre deux chiffres un  jeune homme invoquait une opération médicale récente, pour être priorisé sur la liste et aller uriner. Nous rendant tous jaloux, mais compréhensif.  Un GI porteur d’eau faisait la ronde des bus pour ravitailler ses camarades, tout en narguant les menottés assoiffés avec son sac de père noël remplis de bouteilles. Ensuite ce fut au tour de l’aïeul à nous sermonner «Pourquoi vous allez pas manifester dans les champs de Laval, ou à Longueuil, laisser Montréal en dehors de ça ». Son  magnifique insigne ne nous impressionnait guère, pas plus que son raisonnement.

L’inscription Fabrose.

Il doit être 3h30 du matin,  quand finalement j’entends mon numéro être énoncé.  « Par ici attention à la marche », me dit une policière, pendant que je dis aux revoir aux policiers et autres menottés.  Elle m’annonce que je vais recevoir un constat d’infraction, mais tout ce qui m’importe s’est de savoir où se trouvent les toilettes. Elle me conduit à l’intérieur d’un large garage, où plusieurs tables sont assemblées et derrières elles se trouvent des policiers.  « Ta carte d’identité s’il vous plait », me dit la policière. Pendant qu’elle complète l’interminable formulaire au stylo, qu’elle placote à propos de commentaires Facebook avec sa collègue, je regarde ce cirque mal organisé, stupéfait.  Je prie pour que l’agent qui tient les grosses pinces servant à couper le tyrap ne se trompe pas.  « Clic », je retrouve ma liberté ! Mon premier geste constitue à déchirer le bracelet au-dessus de la table. On me tapote l’épaule, « par ici Olivier », je dois prendre une photo pour je ne sais quoi. Aveugler par le flash je retourne à la table récupérer ma carte. Elle sort l’étampe et la presse sur tous les sondages qui couvrent la table.  « Quelle école vas-tu ? » me demande-t-elle. Après lui avoir demandé en quelle honneur dois-je lui fournir une réponse, elle me rétorque que l’enquêteur en a besoin pour ses enquêtes. Voyez-vous mon cégep abrite peut-être une branche révolutionnaire !  Je reçois le constat, « Dust » et moi sommes abasourdis, c’est probablement un avant-goût de la hausse lui dis-je.  L’enquêteur m’informe des procédures de contestations, d’une voix basse, les yeux fixant le papier.  « Tout ce que je veux c’est une toilette », je rétorque.  Maintenant j’avais le choix de le suivre à l’intérieur du poste ou de partir, alors je pris la deuxième option.  Enfin je suis sortis, je suis sortis avec un sentiment ambiguë,  j’ai été condamné en adulte, mais traité en enfants durant tout le processus. Arrêté vers dix heures du soir pour être relâché vers quatre heures du matin au milieu de nulle part dans l’ouest de l’île. Heureusement, la madame du Tim était gentille et avait vue plusieurs vagues rouges déferler avant nous aux petites heures du matin, depuis quelques jours. Durant la longue marche de retour, je me promettais d’écrire mon témoignage, puisque je pensais qu’octobre 70 était une vieille histoire, du temps de mon père.  Je venais de connaître ma propre expérience de la crise d’octobre et je voulais la partager. Jamais mon pays ne m’avait fait aussi honte.

Olivier Vaillancourt

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