«Que serait la Francophonie sans le Québec?»

Le Québec accueille la Francophonie

Christian Rioux, Le Devoir, 29/06/12

Lundi prochain, la ville de Québec accueillera 1200 francophones venus d’une centaine de pays pour participer au premier grand Forum mondial sur la langue française. Cette initiative, calquée sur les grands congrès internationaux de la langue espagnole qui se tiennent tous les trois ans, rassemblera des représentants de la société civile venus de tous les coins du monde où l’on parle le français. Pendant cinq jours, des artistes, des intellectuels, des gens d’affaires tenteront de dresser le portrait de la Francophonie du xxie siècle et d’en dégager les perspectives.

Les moins jeunes se souviendront que ce rassemblement en rappelle un autre. En 1974, le Festival international de la jeunesse francophone s’était aussi tenu à Québec. Les Québécois en gardent un souvenir indélébile puisque c’est à cette occasion que les Vigneault, Leclerc et Charlebois montèrent ensemble sur la scène des plaines d’Abraham. Au son de J’ai vu le loup, le renard, le lièvre, la Francophonie découvrait alors un pays en plein chambardement et à l’offensive sur tous les fronts. Le gouvernement de Robert Bourassa venait de faire du français la seule langue officielle du Québec. Le parti de René Lévesque allait bientôt redonner à notre langue certains droits trop longtemps bafoués en cette terre d’Amérique.

Le pays que découvriront lundi les délégués francophones n’est plus tout à fait le même. Si le français y a remporté des victoires certaines, en 2012, l’ambiance n’est plus vraiment à la fête. Il y a longtemps que Metallica et Madonna ont détrôné Vigneault sur les plaines d’Abraham. La langue officielle du Québec cède aujourd’hui souvent la place à un bilinguisme de plus en plus envahissant. Charcutée par la Cour suprême du Canada, la loi 101 parvient à peine à intégrer à la majorité francophone un immigrant sur deux. Les autres vont grossir la majorité anglophone, contribuant ainsi à la lente et inéluctable érosion du français au Canada. À Montréal, seul lieu d’intégration des immigrants au Québec, l’équilibre linguistique précaire est sur le point de se rompre. Un sondage publié dans nos pages la semaine dernière révélait que, 35 ans après l’adoption de la Charte de la langue française, l’anglais est toujours considéré au Québec comme le premier facteur de réussite économique. Il arrive devant le bilinguisme et, ensuite seulement, le français. Il ne s’agit pas de nier les progrès accomplis, mais de constater que, si dans les années 70 la pente était ascendante, elle ne l’est plus du tout.

Cette morosité ambiante amène parfois les Québécois, assiégés sur leur continent, à oublier que le français demeure une des grandes langues internationales de la planète. Si ce forum devait servir à une seule chose, ce devrait être à montrer que les Québécois qui luttent pied à pied pour le respect de leur langue ne sont pas seuls et que le « tout anglais » et son avatar le globish sont de plus en plus contestés dans le monde.

En Afrique, la progression du français est plus qu’encourageante. C’est là que vivront 80 % des 700 000 000 francophones qui peupleront bientôt la planète. Même en France, si souvent négligente en la matière, on sent une sensibilité nouvelle. Dans la presse, les milieux politiques, intellectuels et scientifiques, il n’est plus rare d’entendre dénoncer l’obsession du « tout anglais ». Le changement de gouvernement y est peut-être pour quelque chose. En Suisse, des universitaires refusent de se faire imposer la médiocrité linguistique qui accompagne nécessairement l’enseignement en globish. Depuis 2012, les écoles publiques de la Malaisie ont rompu avec la tradition qui consistait à enseigner les sciences en anglais. Alors que la pensée unique anglo-américaine est de plus en plus contestée, la « ringardise » si souvent accolée à la défense du français est en train de changer de bord.

Encore faut-il que la Francophonie prenne garde à ce que son discours parfois un peu naïf sur la diversité culturelle ne serve à cautionner une idéologie multiculturelle qui sert souvent de prétexte à la diffusion de cette même pensée unique. Si la diversité culturelle est un bien à l’échelle du monde, les peuples doivent d’abord et avant tout conserver le droit inaliénable de vivre et de travailler dans leur langue. Un droit qui, faut-il le rappeler, est de moins en moins respecté au Québec, où le gouvernement, en retard d’une mode, s’entête même à vouloir rendre obligatoire l’immersion en anglais des élèves de 6e année. Des élèves dont la langue est par ailleurs souvent déjà saturée d’anglais.

Il ne faudrait pas, comme cela arrive parfois au Québec, que le discours sur la diversité culturelle et l’« ouverture à l’autre » serve de prétexte à la promotion d’un multiculturalisme et d’un bilinguisme institutionnel qui ne sont souvent qu’une forme subtile de promotion de l’anglais. La Francophonie se grandirait à faire ces nuances et à soutenir sans réserve le combat que mènent les Québécois. Un combat déterminant pour l’avenir du Québec, mais aussi pour celui de la Francophonie. Car, que serait la Francophonie sans le Québec ? Il m’arrive parfois de me poser la question.

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