Privatisation, dérèglementation, catastrophe

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Le Far West

Christian Rioux, Le Devoir 12/07/13

Chaque été, je m’arrête au passage à niveau de la petite route surplombant le fleuve qui relie Saint-Damase à Baie-des-Sables, en Gaspésie. Je n’y ai jamais vu de trains, mais je les entends parfois des bords du lac Bélanger, à quelques kilomètres de là. En approchant de la voie ferrée, j’éprouve toujours le même petit frisson. J’ai l’impression d’être plongé dans un épisode de Lucky Luke. Comme dans les dessins de Morris, une simple croix de saint André annonce l’intersection. Aucune barrière ne se déclenche au passage du train. J’ai peur qu’un jour le spectacle de l’immensité du fleuve absorbe à ce point mon esprit que j’oublie de m’arrêter.

En cette époque où il faut pratiquement se mettre à nu pour monter dans un avion, où des caméras vous espionnent à la banque comme chez le dépanneur et où certains bars sont équipés de détecteurs de métal, les voies ferrées semblent étrangement considérées comme les lieux les moins dangereux de la terre. Au Canada, l’angoisse sécuritaire ne semble pas encore avoir atteint le transport ferroviaire où la bonne vieille loi du free for all est demeurée la norme.

En France, je peux compter sur les doigts de la main le nombre de passages à niveau que j’ai traversés. Et ils avaient évidemment une barrière. Ces passages se font rares depuis qu’avec les trains rapides, on les remplace par des viaducs. De viaduc, il n’y en a même pas dans le Vieux-Port de Montréal où, le mois dernier, une femme a eu les jambes sectionnées… par un train ! On ne sera donc pas surpris d’apprendre que le Canada enregistre chaque année quatre fois plus de victimes que la France sur ses passages à niveau, même si le trafic ferroviaire y est insignifiant.

Le Canada est né d’un chemin de fer, mais il s’est dépêché de l’oublier. Il n’est pas nécessaire d’être un expert pour constater que, comparativement à l’Europe, à l’Asie et même à certaines régions des États-Unis, le train est un secteur sinistré au Canada. S’il fallait juger le Canada sur l’état de ses trains, on devrait le classer quelque part entre les pays émergents et ceux du tiers-monde. Même le Maroc a maintenant un TGV. Territoire où le « char » règne sans partage, le Canada est toujours demeuré imperméable à l’idée de moderniser ses voies ferrées. Au point de transformer en piste cyclable celle de l’ancien Petit Train du Nord qui longe l’un des axes routiers les plus achalandés du pays. Alors que l’Europe rénove et agrandit ses gares, qu’elles sont souvent le lieu d’une architecture futuriste, comme à Berlin, nous préférons en faire des musées (Témiscamingue), des restaurants (Saint-Jovite, Richmond), des marchés (Hull) ou des auberges (Témiscouata-sur-le-Lac). Sans compter les centaines qui ont été rayées de la carte.

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Pour celui qui a un peu voyagé, les chemins de fer canadiens symboliseront toujours ce côté totalement folklorique d’une Amérique qui se prétend pourtant post-moderne. Cet abandon systématique est un exemple des politiques à courte vue des technocrates fédéraux. Il en va des trains comme des quais qui pourrissent le long de la côte gaspésienne et qui pourraient éviter aux routes de la région d’être défoncées par les convois de pitoune. Ottawa ne s’est pourtant jamais gêné pour subventionner par tous les moyens possibles le transport aérien. Le Canada n’aurait fait pour le train que le quart de ce qu’il a fait pour l’avion, il aurait un réseau ferroviaire digne de ce nom. Trois ans après sa création, Via Rail liquidait 40 % de ses liaisons passagers. Voilà pourquoi les projets de TGV Québec-Windsor ou même d’un train suspendu Montréal-Québec ne sont pas près de voir le jour. L’obstacle n’est pas financier, il est culturel.

Secteur sinistré, ai-je dit ? Les trains canadiens ont beau rouler moins vite qu’un bon scooter, selon un rapport de l’OCDE publié en 2010, les voies ferrées canadiennes arrivaient en seconde place, juste après celles des États-Unis et loin devant celles de l’Europe, de la Grande-Bretagne, de l’Australie et du Japon, pour le nombre de morts. Le Canada battait aussi tous les records pour le nombre d’accidents.

Ce qui se passe au Canada ressemble étrangement à la série noire qui avait suivi la vague de privatisation sauvage des chemins de fer britanniques dans les années 1990. Il avait fallu le tragique déraillement de Hartfield, en 2000, pour que l’État reprenne en main la propriété des voies ferrées et leur entretien.

En attendant, le « principe de précaution » ne semble pas avoir trouvé de traduction dans le franglais d’Ottawa. En septembre dernier, le permis sanitaire de la société française Spanghero a été immédiatement suspendu dès que des traces de cheval ont été découvertes dans ses plats cuisinés. Aucune vie n’était pourtant en jeu. Même si elle a été impliquée dans 129 accidents, 78 déraillements et quatre fuites de produits dangereux depuis dix ans, la Montreal, Maine Atlantic Railway n’a jamais eu ce genre de souci.

Le Far West, je vous dis !

BLx

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Classé dans Culture et société, Politique

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