Élections – Le panneau tendu aux étudiants

Les représentants et porte-parole des associations étudiantes québécoises comprenaient déjà, et ils le disent maintenant, que la question des droits de scolarité soulève, compare, voire oppose différentes conceptions de la nature et du fonctionnement de la société et de la démocratie.

Aussi veulent-ils cet été rencontrer la population chez elle, où elle se trouve, et parler avec elle afin de se faire mieux comprendre. On ne peut qu’applaudir. Mais en auront-ils le temps ? Seulement trois ou quatre semaines pour délibérer sur des conceptions opposées des fondements mêmes de la société… Avant que ne commence le rattrapage de la session d’hiver… On ne peut qu’être perplexe. Et dans sept ou huit semaines, le peuple québécois ira aux urnes. Que va dire son bulletin de vote ? Il est vrai qu’une partie importante de la population comprend et appuie l’essentiel de la position étudiante. Mais il est aussi vrai que la majorité des Québécois, jusqu’à tout récemment, du moins selon les sondages, réprouvait leurs revendications et leurs moyens de pression vis-à-vis de l’autorité gouvernementale. La majorité appuyait la manière forte voire butée du gouvernement en cette affaire.

Un piège à éviter

M. Charest et son gouvernement se sont employés à discréditer le carré rouge et ceux qui l’affichaient. Efficacement, il faut le reconnaître. Et voilà bien la fenêtre tant désirée, leur porte d’entrée recherchée pour se présenter en élection ! Un quatrième mandat en perspective. Voilà de quoi faire saliver sans retenue ! Merci aux étudiants et à leurs providentiels grabuges qui vont faire oublier les ratés et les nébulosités d’une gouvernance impopulaire ! Globalement très impopulaire depuis au moins deux ans. Et ces étudiants, se dit M. Charest, vont encore tout faire à partir de la mi-août pour troubler la reprise des cours, pour emmerder la population, pour narguer encore ma courageuse loi 78, etc. Et le peuple, se dit-il encore, va se lever pour les sanctionner sévèrement, les punir justement là où ça compte vraiment, dans les urnes. Et je l’aurai, mon quatrième mandat, se dit, encouragé et réconforté, le Grand Maître.

Représentants et porte-parole étudiants, ne tombez pas dans le panneau. N’allez pas mettre le pied dans le piège.

Premièrement, oui, parlez avec la population pendant l’été. Dites-lui comment vous envisagez la société pour demain, pour l’avenir, dites-lui en quoi vous êtes l’avenir. Faites voir au peuple les bienfaits de la transformation que vous proposez. Comprenez et faites comprendre que la démocratie doit toujours être en mode novateur et créatif. Jamais elle ne doit s’arrêter, se figer. Toujours elle doit être en alerte. Pas seulement au moment des élections. Répétez et montrez patiemment que l’humain ne se monnaie pas, ne se vend pas, que l’éducation de la jeunesse n’est pas une marchandise. Vous avez les mots pour le faire. Vos discours et vos écrits en témoignent éloquemment.

Deuxièmement, rentrez en classe à la mi-août et étudiez. Enlevez à M. Charest son principal argument pour la campagne électorale : carré rouge, enfants gâtés, agitation dans la rue, nuisance publique, intimidation, vandalisme. Donnez-vous et donnez-nous ainsi la chance de reprendre la délibération avec d’autres interlocuteurs, au gouvernement, plus sensibles, plus ouverts à vos idéaux sociaux et aux nôtres.

Troisièmement, quelque part en septembre, allez voter, tous, progrève et antigrève, selon les règles en cours de notre démocratie, si inadéquates soient-elles. En prévoyant au mieux, selon votre lucidité politique, comment se forgera dans la situation présente la majorité des représentants du peuple la plus apte à assumer concrètement, en délibérations ouvertes et en actions, dès le mois de septembre, l’essentiel de vos légitimes aspirations. Vous n’aimez pas vous afficher pour un parti politique déterminé. Soit. Rien de plus légitime. Mais votre sens aiguisé du politique devrait vous conduire le plus sûrement possible vers l’urne d’un avenir plus éclairé, prometteur et libérateur.

Fernand Couturier – Citoyen, Le Devoir, 14/07/12

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