Mais qu’en est-il de la finalité des universités?

Compétitivité et autres contrats de performance ont transformé l’université

«Des états généraux s’imposent, à condition qu’on ne limite pas cet exercice aux seuls droits de scolarité»

Thierry Haroun, Le Devoir 18 août 2012

Doit-on revoir le mode opératoire du réseau universitaire du Québec ? Faut-il revoir ses principes directeurs ? Est-ce que ce réseau répond aux aspirations et aux défis sociétaux d’aujourd’hui ? Peut-on faire autrement ? Doit-on faire autrement ? Pourquoi et comment ? Et de quoi sera fait demain ?

Voilà autant de questions que Le Devoir a soumises à l’examen de deux professeurs réputés, soit Jean Bernatchez, professeur-chercheur en administration et politiques scolaires à l’Université du Québec à Rimouski, et Yves Gingras, professeur d’histoire à l’UQAM et codirecteur de l’ouvrage Les transformations des universités du 13e au 21e siècle (PUQ, 2006). Chose certaine, pour ces deux professeurs, des états généraux portant sur le présent et le devenir de nos universités s’imposent. On notera que trois directions universitaires ont décliné notre invitation.

Des états généraux

« Des états généraux s’imposent, note le professeur Gingras, à condition qu’on ne limite pas cet exercice aux seuls droits de scolarité. Et qu’on mette tout sur la table, toute la structure universitaire actuelle, notamment le mode de financement actuel, fondé sur le nombre d’étudiants, qui, à mon avis, devra aussi être revu en tenant compte de cette mission centrale des universités qui est de former les citoyens et citoyennes du Québec. Ainsi, les ressources étant limitées, il n’y a aucune raison que le gouvernement finance les étudiants étrangers, qui devraient donc être exclus de la formule de financement. L’Ontario ne finance pas les étudiants étrangers et les universités leur demandent des droits de scolarité beaucoup plus élevés. On ne devrait pas confondre politique d’immigration et politique des universités. Il faudra aussi tenir compte de la “ rente linguistique ” qui fait que les universités anglophones attirent plus de Canadiens anglais et d’Américains, non pas parce qu’elles sont “ meilleures ”, mais simplement parce que ces étudiants ne maîtrisent que l’anglais et viennent étudier ici à moindres frais dans des infrastructures subventionnées par l’État québécois. »

La mission universitaire et ses fondements premiers forment un autre volet qui mérite d’être débattu lors de futurs états généraux, ajoute d’ailleurs Yves Gingras : « L’objectif premier des universités n’est pas de tenter d’accroître leur part de marché nationale ou leur prestige international, comme s’il existait un marché mondial uniforme, unique et parfait au sein duquel individus et professeurs circuleraient librement et sans entrave. Les universités, dans leur écrasante majorité, sont avant tout nationales et répondent à des besoins culturels et professionnels locaux. Bien sûr, la circulation internationale des étudiants et des professeurs existe depuis la création des universités au Moyen-Âge, mais cela ne peut faire oublier que ce phénomène demeure marginal, malgré la rhétorique récente de la mondialisation, de l’internationalisation et de l’excellence. »

Maintenant, sur le strict plan de l’enseignement, il faut revenir à la base, voire à l’essentiel, rappelle avec insistance le professeur. « À titre d’exemple, il s’agit de creuser un programme de baccalauréat en économie pour comprendre pourquoi les économistes sont, en quelque sorte, autistes, parce qu’ils suivent 30 cours d’économie. Ils n’ont pas de vision historique, pas de vision sociologique ni politique. Ils pensent que le monde est un immense marché composé d’individus en compétition. Dans les faits, c’est une vision autiste du monde qui est incorporée dans nos programmes de formation. Il faut transformer cela et revenir à des cultures universitaires fondamentales qui tiennent compte de la complexité d’aujourd’hui. »

La concurrence interuniversitaire et les « effets pervers » des contrats de performance devraient également être inscrits à l’ordre du jour au sein de futurs états généraux, ajoute M. Gingras.

Trop axé sur le marché de l’emploi

Pour sa part, le professeur Jean Bernatchez a beaucoup insisté sur le lien actuel entre les programmes et les besoins du marché de l’emploi. D’après lui, il faudrait revoir, dans une certaine mesure, cette interrelation. « Les programmes universitaires sont beaucoup orientés vers les besoins du marché de l’emploi et on perd un certain nombre de choses. Auparavant, on formait des têtes bien faites dans différentes disciplines, et le marché du travail était prêt en quelque sorte à les former à la profession et au métier respectif et sur le tas. C’était relativement facile, justement parce que le réseau universitaire formait des gens avec une tête bien faite qui avaient une logique bien développée avec un bon sens de l’argumentation. »

Alors que, aujourd’hui, souligne le professeur Bernatchez, « les gens sont formés pour être “ opérationnels ” dès le moment où ils entrent dans le marché du travail. Ce sont donc des formations qui ont des visées à court terme. On remarque que ce phénomène est une tendance lourde. Du côté de la recherche, on observe cela également. C’est-à-dire que maintenant les projets de recherche sont souvent orientés vers des solutions à des problèmes qui ont été énoncés dans un environnement précis. Auparavant, les demandes de recherche étaient évaluées sur la base de leur qualité scientifique. Désormais, les projets sont choisis sur la base de considérations variées des utilisateurs de la recherche qui auront leur mot à dire. »

Pour ne pas dire les commanditaires ou les subventionnaires de la recherche ? « Oui, c’est ça », répond Jean Bernatchez, qui estime lui aussi que des états généraux sur l’enseignement supérieur s’imposent d’eux-mêmes.

« Ces états généraux serviraient à repenser le modèle actuel. On devrait y convier non seulement les universités, mais aussi des citoyens, des organismes communautaires, des associations professionnelles, des chambres de commerce, etc. Il faut saisir cette occasion pour faire un débat plus large », conclut le professeur.

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