Le père Benoît Lacroix, un anarchiste?

« L’âge nous impose une liberté », constate le père Benoît Lacroix, qui aura 97 ans dans un mois.
« J’aime ça quand les étudiants crient. Mais ce qui m’intéresse, c’est l’écho », a confié au Devoir le père Benoît Lacroix, la semaine dernière. Leurs slogans ont retenti sur les pavés, ils résonnent maintenant dans les discours électoraux qui font de l’éducation un enjeu central. Mais attention, dit l’historien : il ne faudrait pas que les jeunes aient à descendre dans la rue pour qu’on les écoute enfin.
Au lendemain du déclenchement d’une campagne électorale estivale qui doit composer avec une crise sociale, c’est avec calme et aplomb que le père Benoît Lacroix, lance, le dos droit et le regard vif, sans hésiter, que « le capitalisme devrait disparaître le plus vite possible. Il n’a pas joué son rôle. Je suis d’accord avec certains jeunes qu’on qualifie de radicaux ».Un « anarchiste », en quelque sorte. Et il aura 97 ans dans un mois. Il a fêté samedi 75 ans de vie religieuse au sein de sa communauté, les frères dominicains. Ce qu’il trouve de merveilleux à cet âge ? « Je me sens libre. Je n’ai pas de réputation à sauver. J’ai envie de dire ce que je pense. L’âge nous impose une liberté. » Auteur de dizaines d’ouvrages, des essais spirituels ou historiques aux contes, il dit se consacrer ces jours-ci à une écriture plus poétique.Au détour de la conversation, dans le calme de son bureau installé dans la bibliothèque de la communauté qui a pignon sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine, l’homme est conscient que le poids des mots, en pleine campagne électorale, prend un autre sens. Il pose un regard très philosophique sur les bouleversements actuels. « C’est la vengeance de la vieillesse, dit-il. On peut intégrer toutes les surprises, toutes les crises. »Ce printemps, avec ses amis Gilles Vigneault et Jacques Languirand, à l’invitation de Dominic Champagne, le père Lacroix est sorti dans les rues, à l’occasion de la grande marche pour le jour de la Terre. « Je suis allé au bout de mes forces », confie-t-il, « Trois heures de marche… Je n’ai pas regretté. » Pour garder la forme, il compte d’ailleurs sur la marche, car à 86 ans, il a dû renoncer au tennis.

« Tout est à repenser, croit-il. Les étudiants sont là pour nous le dire, à leur manière. C’est un avertissement qui est donné à tout le monde, et c’est pour ça que les jeunes me fascinent. »

Benoit Lacroix, élevé à la campagne par des parents cultivateurs, plus intéressé à 20 ans par le sport que par les études, dit qu’il a découvert son intelligence quand la communauté l’a poussé sur les bancs de l’université, pour y étudier les fondements de la philosophie et de la théologie. Il enseignera à son tour pendant de nombreuses années.

Aujourd’hui, la terre sur laquelle il a été élevé a elle aussi succombé au capital. Quand il visite les neveux et nièces qui l’ont reprise, il constate que c’est un autre monde, celui de la technique. Une entreprise commerciale. Tout comme sa chère université, l’institution qui « l’a le plus marqué comme adulte ». Ses étudiants, il les a aimés comme on chérit ses enfants, lui qui a choisi de ne pas en avoir. À 20 ans, c’est le désir d’aller voir « ailleurs », d’apprendre, de donner sa vie « à plus qu’une famille » qui lui a fait quitter le 3e rang, à Saint-Michel-de-Bellechasse, pour la grande ville et la vie religieuse. « C’était instinctif. Ce n’était pas un miracle. Je n’ai pas eu d’extase. Je suis encore comme ça. Je vais voir. Je vais d’ailleurs voir ce que c’est avoir 97 ans… » Des regrets ? Non. Dans les années soixante et soixante-dix, quand des confrères quittaient massivement les rangs de la communauté, il est resté. Aujourd’hui, alors que des communautés sont menacées de disparition en même temps que leurs membres s’éteignent, faute de relève, le père Lacroix n’y voit pas de drame. « Ce n’est pas gênant qu’une communauté disparaisse, ce n’est pas un échec. Ils ont tout donné. Ce don leur survit. »

La transformation de l’université

À l’époque où le père Lacroix enseignait, « l’administration était mince, ce n’était pas un pouvoir, c’était un service », constate-t-il. Aujourd’hui, c’est un autre monde. Je comprends le combat des jeunes. En même temps, je comprends les rouages dans lesquels se retrouvent les universités. Nous sommes dans une société marchande, dans laquelle la métaphysique ne se vend pas. Il faut trouver des fonds. Composer avec les grandes compagnies minières et autres. Elles sont aux prises avec le capitalisme mondial et je ne sais pas comment elles vont s’en sortir. »

Sortir d’un capitalisme devenu « vicieux », idéologiquement, ça tient la route, selon le père Lacroix. Mais ça s’inscrit bien mal dans un programme électoral ou même à celui d’un recteur. Avec la mondialisation, le Québec ne peut pas prendre seul un virage, constate l’homme qui cherche des réponses dans la philosophie amérindienne, ces jours-ci.

Quand il était jeune, ses voisins étaient amérindiens. « J’ai fait comme tout le monde, je suis passé à côté d’eux sans les voir, sans me rendre compte qu’il y avait là une immense culture. » Pour lui, le capitalisme a manqué le train. Il menace son cher fleuve, qui a bercé son enfance. « Je comprends ceux qui sont intéressés par le profit qu’ils pourraient tirer des régions vierges, de l’île d’Anticosti par exemple. Mais la nature n’est pas là pour être possédée. Elle est un don. »

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