«C’est pas parce qu’on rit que c’est drôle»

Le fou du roi

Christian Rioux   Le Devoir, 27 juillet 2012

Chaque été, lorsque je débarque à Montréal, je tombe sur le festival Juste pour rire. Et quand j’écris « je tombe », je veux bien dire « tomber », comme dans « tomber de haut ». J’ai chaque fois l’impression que cette foire du rire a privatisé la moitié de la ville. J’imagine le jour où les douaniers m’accueilleront à Dorval avec un nez de clown, un gros rire bien gras et un petit bonhomme vert imprimé sur les formulaires de douane. Je suis toujours surpris de découvrir les centaines de pages que consacre une certaine presse, le plus souvent complaisante, à un événement qui, partout ailleurs, serait traité sur le mode mineur. Et je ne parle pas des heures et des heures de télévision qui sont autant de publicités gratuites destinées à estourbir le consommateur.

Cette année, le festival fête ses 30 ans. Ce pourrait être l’occasion de réfléchir à la place qu’occupe au Québec ce que l’on nomme, le plus souvent à tort, l’« humour ». Introduit par Voltaire dans la langue française, ce mot (venu du français et passé par l’anglais) désignait une plaisanterie fine teintée d’ironie. L’écrivain Chesterton l’associait même à une certaine humilité. Pour ces maîtres de la satire et de l’ironie, parler d’un festival de l’humour à Montréal relèverait du sophisme. La semaine dernière, j’écoutais un reportage sur les 30 ans du festival. Est-ce par crainte de passer pour un mauvais coucheur ou par servilité à l’égard des millions que rapporte l’événement, toujours est-il qu’il semblait plus difficile d’écorcher les grands manitous du rire qu’il ne l’était de critiquer nos évêques à l’époque dite de la « Grande Noirceur ».

Il y aurait pourtant tant à dire. Que l’on songe seulement à la place qu’occupaient il y a 30 ans ceux qui faisaient profession de faire rire. Les rares génies, comme Marc Favreau et Yvon Deschamps, officiaient à la Place des Arts. Des comédiennes exceptionnelles, comme Denise Filiatrault et Dominique Michel, avaient leur émission de télévision. Les autres se contentaient du Théâtre des variétés et des cabarets, ce qui n’était pas une honte. L’école était peut-être dure, mais c’était une école. Aujourd’hui, le premier venu a droit au tapis rouge. L’engeance a tout envahi et les deux tiers des spectacles sont qualifiés d’« humour ». Je me demande si, dans cette cohue, un Devos ou un Guimond arriveraient à exister. Même les émissions d’information ont leur comique de service, quand ce ne sont pas les journalistes qui font les plaisantins aux frais de la princesse. Or il y a une contradiction à prétendre être le fou du roi et à revendiquer la place du souverain. À partir du moment où le fou s’assoit sur le trône, n’y a-t-il pas quelque chose de pourri au royaume du rire ?

On me permettra de souligner deux conséquences actuelles de cette enflure que le Québec a poussées plus loin que partout ailleurs. La première, c’est la vulgarité qui, sans qu’on s’en aperçoive vraiment, est devenue omniprésente. C’est l’excellent satiriste Daniel Lemire qui le disait lui-même dans le reportage cité plus haut. Quand il a commencé, on lui recommandait d’éviter les sacres et les gags vulgaires, disait-il. Et Lemire de conclure : « Aujourd’hui, si t’en a pas, ils t’en rajoutent ! » On peut citer de prétendus comiques qui, dans une course effrénée à la provocation, consacrent des numéros entiers à explorer toutes les ressources humoristiques de la sodomie ou de la pédophilie.

Or la vulgarité est communicative. Vient un moment où l’on ne la voit plus. Vous aurez remarqué qu’une des chansons à succès de l’été se nomme Aujourd’hui, ma vie c’est d’la marde. Il ne s’agit pas de critiquer la grivoiserie, l’utilisation poétique du joual ni une certaine impertinence du langage. Il s’agit de bien autre chose. Loin de la poésie dérangeante d’un Plume Latraverse, capable des plus belles envolées, la vulgarité n’est rien d’autre qu’un désert de la pensée dû à l’indigence du vocabulaire. Pauvreté des mots, pauvreté des sentiments. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit chez nombre de nos comiques. Et comme ils sont partout, leur sabir se répand comme une traînée de poudre dans les médias et les polyvalentes.

Une autre conséquence de cette omniprésence du rire, c’est le cynisme qui traverse aujourd’hui de part en part la société québécoise. Quand les fous sont sur le trône, la frontière s’estompe entre la vie et sa caricature. On en vient à traiter les choses les plus sérieuses sur le mode de la plaisanterie. Rien n’y échappe. Même les ministres et les leaders étudiants doivent se soumettre à l’examen des amuseurs du dernier talk-show à la mode. Et il n’y a pas jusqu’au brillant leader étudiant Léo Bureau-Blouin qui ne doive, pour communier à la médiocrité générale, aller parader avec Gilbert Rozon sur une scène du festival Juste pour rire.

Je ne veux pas passer pour un casseux de party ni pour une dame de Sainte-Anne. Mais, après 30 ans de festival Juste pour rire, ne serait-il pas temps de dire que le rire est en danger dès lors qu’il est pratiquement devenu une obligation et que rien n’y échappe ? Bref, que les comiques sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis ? Comme disait la devise d’un défunt magazine, « c’est pas parce qu’on rit que c’est drôle » !

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