Pour une politique du livre

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La petite grandeur

Jean-François Nadeau, Le Devoir, 24/08/13

J’en ai les jambes sciées. Les bras m’en tombent.

Et pour tout dire, j’ai tout simplement envie de donner ma langue aux chats.

S’accorder le droit d’avoir un minimum de grandeur en matière culturelle et voir, en conséquence, à soutenir l’existence des librairies, ce serait trop demander à notre société ?

Cette semaine, l’idée de mettre en branle une politique pour limiter la variation des prix des nouveautés en librairie se trouve, une fois de plus, sous la loupe. Une commission parlementaire de l’Assemblée nationale examine l’affaire. Cette politique, bien qu’appliquée avec succès depuis des décennies dans un très grand nombre de pays, continue de susciter une certaine méfiance chez nous.

Notre politique culturelle est bedonnante. Nos ambitions, même les plus petites, manquent de grandeur. L’affaire devient gênante.

Depuis des années, les grandes surfaces, les Costco, Walmart et autres, s’engraissent un peu plus en enlevant le pain de la bouche des librairies. Alors que ces dernières s’emploient à maintenir accessibles plusieurs milliers de titres, les géants se contentent de vendre au rabais les quelque 300 nouveautés les plus payantes. Les librairies ferment.

Comment faire entendre raison sur l’à-propos d’une politique de prix plancher pour les nouveautés ? Par où commencer pour dénouer cette affaire dans les consciences ?

On a parlé vraiment de toutes sortes de choses cette semaine à cette commission parlementaire.

Le jeune patron de la chaîne Renaud-Bray, le fils de Pierre Renaud, s’attardait par exemple avec insistance à évoquer des temps par lui bénis où les libraires commandaient directement leurs livres aux éditeurs, sans souffrir l’intermédiaire de distributeurs. Une vieille façon de faire motivée par une soif de profits nouveaux. Mais curieuse idée surtout parce qu’on se demande bien quel est le rapport réel avec le sujet à l’étude !

Même glissement du côté du néant de la part de nos beaux spécialistes en expertise pétris du vaste savoir de l’« industrie culturelle ». François Colbert, de HEC, fait la leçon aux libraires, tout comme Gaétan Frigon, l’ancien p.-d.g. de la Société des alcools. « Regroupez-vous », disent-ils aux libraires, sans savoir apparemment que c’est chose faite depuis un bon moment et que rien ne change pour autant. Bien au contraire. Ce sont 31 librairies québécoises qui ont disparu depuis 2006, dont 24 depuis 2010. Une catastrophe.

Mon préféré sur l’échelle de la confusion reste Alain Dubuc. Dans La Presse, il écrit que le seul vrai problème est que les gens achètent désormais moins de livres. The Gazette, qui dit au fond la même chose que lui, passe aussi à côté de la question de fond pour mieux s’agripper à cette affabulation d’un monde où l’économie veillerait seule et au mieux au bonheur de chacun.

Vous y croyez, vous, à l’économie sans entrave, garante de la paix sur terre autant que du bonheur littéraire ?

Devant cette incroyable cacophonie, les propos posés d’un Denis Vaugeois, ancien ministre de la Culture, père du cadre légal du livre au Québec, la loi 51, offraient soudain un petit soulagement. Denis Vaugeois ne répétait pourtant cette semaine que ce qui a été dit plus de cent fois déjà par les libraires, les éditeurs et l’histoire du livre : ce n’est pas en misant sur une société où ne règnent que les best-sellers qu’on construit une véritable communauté de lecteurs capable de soutenir une culture commune. En d’autres termes, la liberté de tous les Costco de ce monde ne donne pas des ailes à la lecture, bien au contraire.

Oui, on parle vraiment de toutes sortes de choses à cette commission parlementaire. Des choses dont on pourrait certainement discuter. Par exemple, de la nécessité d’instaurer une véritable politique publique de soutien à la lecture pour les jeunes et les moins jeunes. Mais peut-on considérer les problèmes un à la fois, en s’évitant de tout confondre ? Il est question pour l’instant de l’avenir des librairies chez nous. Ce n’est pas rien. Le mesure-t-on ?

***

Bien sûr, il y a aussi les grandes surfaces virtuelles. Internet.

Amazon respecterait-elle une réglementation québécoise d’un prix plancher ? Elle le fait en tout cas dans d’autres pays…

En France, jugeant l’appétit de cet ogre incompatible avec le bien commun que constitue la culture, la ministre responsable s’est attaquée directement à ce type de pratique, tout en dotant les libraires d’un fonds de soutien. Tout cela en plus des mesures déjà en place pour contrôler les prix de vente des livres.

La romancière Perrine Leblanc donne un exemple très concret de ce qui survient en ce moment avec le jeu de sape mené par le géant Amazon. La traduction de son Kolia va paraître sous peu en anglais sous une jolie couverture graphique. Son éditeur suggère un prix de vente de 22,95 $. L’ouvrage n’est pas encore publié qu’Amazon, cet immense boucher des librairies, le propose à prix coupé : 16,57 $ !

Autre exemple. Un livre de Louis Hamelin qui paraît ce mois-ci est offert par ce géant à 15 $ au lieu de 24 $, soit à 37 % de rabais.

Sachant qu’un libraire touche d’ordinaire 40 % sur le prix de vente d’un livre, peut-il survivre quand un géant décide de ne rien gagner ou presque sur ce qui se vend tout de suite, à savoir les nouveautés ? Ajoutez à cela la livraison gratuite et on peut penser au mot anglais dumping.

« C’est de la folie », estime la jeune écrivaine.

Elle a raison.

Mais c’est une folie qui a sa raison d’être. On a vu pourquoi et comment aux États-Unis : couper les prix des livres neufs permet d’étrangler rapidement la librairie traditionnelle et d’accaparer ensuite tout le marché. Libre ensuite au géant de fixer les prix à sa guise sur l’ensemble des titres, tout en donnant l’impression d’être magnanime sur quelques-uns.

Il y a déjà un système de collusion en place pour faire augmenter le prix des livres. Des éditeurs parmi les plus importants, en collaboration avec Apple, viennent d’être condamnés pour des pratiques de collusion visant à gonfler les prix de livres.

En somme, ce n’est pas une réglementation des prix des livres neufs qui fait augmenter la facture des lecteurs, mais bien son absence. On ferait bien de finir par le comprendre.

Chez nous, on hésite pourtant encore et encore depuis trente ans à faire ne serait-ce que le minimum pour encadrer le prix de vente des livres.

Je vous le dis, les bras m’en tombent.

***

« Le lait au prix le plus bas permis », annonce en couleur le dépanneur situé en face du Devoir.

Un autre commerce du genre, un peu plus loin, annonce la bière selon la même formule. « La bière au prix le plus bas permis. »

En fait, beaucoup de biens de consommation sont encadrés par des balises de « prix plancher » afin d’en assurer une large accessibilité à tous.

Mais dès qu’il est question de réguler la diffusion de la nourriture intellectuelle que sont les livres, de beaux esprits à cinq sous veulent faire croire que le communisme guette, voire que les dieux du marché ne seront pas heureux si on ne sacrifie pas la littérature sur l’autel de la bêtise.

J’exagère ? Bien sûr que non !

À continuer de branler sur cette question, l’édition au Québec finira par être enterrée. On pourrait un jour écrire tout un livre là-dessus.

Oui, nous manquons de sens de l’action. Que c’est triste à voir!

BLx

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Classé dans Culture et société, Politique

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