Apologie du cégep

L’art de la faim

David Desjardins, Le Devoir, 26/01/13

La semaine s’est écoulée lentement, presque figée dans le froid. L’actualité a elle aussi ralenti. Elle s’est agglomérée comme le givre dans la barbe du coureur de fond qu’est la commission Charbonneau, me ramenant ainsi au sujet de la semaine dernière dans cette chronique : l’éducation.

Le cégep, disions-nous, est un levier qui permet de s’extraire de sa condition de base. Celle de consommateur, puisqu’il faut la nommer. La philo, le cinéma, l’histoire, la littérature et les choses en apparence inutiles qu’on y apprend permettent de devenir autre chose qu’un travailleur, de participer au monde comme un être qui doute.

Vous avez été nombreux à m’écrire sur le sujet. Quelques-uns ont fait remarquer : oui, d’accord, mais avant ? Qu’est-ce qu’on fait avec le décrochage, qu’est-ce qu’on fait avec les enfants qui cessent de lire à l’adolescence, qu’est qu’on fait avec l’école qui ressemble à un service social plutôt qu’à un milieu d’apprentissage ?

Je sais pas trop, en fait. Je disais que m’était revenu ce sujet de l’éducation, et ce n’est pas seulement en raison de mon désintérêt pour les actualités majeures. Par votre abondant courrier, un peu, c’est vrai. Aussi, cette entrevue avec Pierre Moreau qui parlait à nouveau des cégeps à Radio-Canada dans l’émission du matin de Québec.

Mais surtout, il y a ce débat que j’ai écouté attentivement sur France Culture à propos de l’école, et où deux discours s’opposaient. Celui du modèle républicain, et l’autre libéral. C’est-à-dire, d’un côté, une idée de l’école qui serve à fabriquer des citoyens au mépris de tous les particularismes et de toutes les religions, y compris celle du marché. Et de l’autre, au contraire, une école qui s’adapte à tout, mais surtout à la clientèle. Au marché, donc.

Or, le clientélisme, comme le soulignait le premier, c’est le plus gros problème de l’école.

J’ai beaucoup ri quand son adversaire a ensuite comparé l’école à une épicerie, parce que c’est exactement à cela que je pensais. Je me disais : il va ânonner que c’est comme l’épicerie, que le modèle républicain ressemble à un comptoir soviétique qui force tout le monde à manger du lard et des betteraves, que la population peut bien décider si elle veut manger du poulet.

Si j’avais été en studio, j’aurais répondu que, justement, l’école n’a pas pour fonction de se plier aux modes. C’est son drame, l’école souffre d’être une vieille dame un peu ringarde, alors que c’est pourtant ce qu’on devrait attendre d’elle : transmettre un savoir qui n’a pas d’âge et un sens de l’effort qui n’a pas à souffrir des goûts du jour.

Je ne connais pas suffisamment le système scolaire français pour en juger, et ce n’est pas ce qui m’intéresse. Le plus fascinant, ici, c’est la manière de scléroser le débat, de l’arrêter net sur une idée de liberté qui n’en est pas une. C’est une confusion des genres. Une méprise sur la nature de l’éducation devenue un produit comme les autres.

C’est la faute de personne et de tout le monde. Les parents, qui vouent un culte à leurs enfants, se sont mis à s’intéresser à ceux qui les élèvent à leur place. L’école publique, aux prises avec la concurrence du privé et la dénatalité, s’est vue forcée de se farder. De faire un peu la pute. Ou plus poliment, de s’écraser devant les désirs des parents qui voudraient que l’enseignement se moule aux besoins spécifiques de leur petit trésor.

Forcément, le décalage est immense quand t’es le petit trésor en question, que t’arrives au cégep, à l’université, et que tu dois te démerder comme un grand.

Je disais que j’avais entendu Pierre Moreau reparler des cégeps l’autre matin. Il revenait avec sa rengaine du faible taux de diplomation universitaire au Québec comme indice de l’inefficacité du système collégial.

Et si le problème était avant ? À l’école autant que dans l’idée qu’on s’en fait ?

Parce que l’école n’est pas le monde et ne devrait pas s’y conformer. Au contraire. Je rêve ? Évidemment. Ça ne m’empêche pas d’avoir raison quand je dis qu’elle est nulle, votre idée de l’école au service de sa clientèle, et que vos petits amours, si vous les y laissiez souffrir un peu, apprendraient cette patience essentielle à tout, y compris au bonheur, y compris à l’obtention d’un DEC ou d’un bac.

Il faut une école qui soit un monde en marge du monde. Un endroit où le temps ralentit, où le savoir n’est pas au service de la gloutonnerie du monde.

C’est pour cela que je vous disais la semaine dernière que le cégep est essentiel. Parce que c’est le dernier rempart contre l’indigence intellectuelle depuis que l’école a cessé d’enseigner l’essentiel. À commencer par l’art de la faim.

Lire aussi: L’école du désir

BLx

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