Les nouveaux 10 (et 250) meilleurs films de tous les temps du Sight & Sound

À chaque dix ans depuis 1952, le magazine britannique spécialisé en cinéma Sight & Sound fait un grand sondage auprès de critiques, spécialistes et professionnels du cinéma pour établir une liste des 10 meilleurs films de tous les temps. Avec le top 100 de l’American Film Institute, il s’agit sans doute de la liste du genre la plus connue, voire la plus citée dans le monde.

Le magazine invite des spécialistes à travers la planète à soumettre une liste de leurs top 10, peu importe comment ceux-ci interprètent ce qui est « meilleur » et sans ordre particulier. Comme le précise Nick James :

As a qualification of what ‘greatest’ means, our invitation letter stated, “We leave that open to your interpretation. You might choose the ten films you feel are most important to film history, or the ten that represent the aesthetic pinnacles of achievement, or indeed the ten films that have had the biggest impact on your own view of cinema.

On compile les données en donnant un vote à chaque film présent sur une liste. Ensuite, on organise les films selon leurs nombres de votes, ce qui nous donne un « top 10 » qu’on peut ensuite étendre jusqu’au nombre de titres cités. Explorez vous-même les résultats ici.

Pour 2012, le bassin de spécialistes a été grandement élargi pour refléter les nouveaux médias (on a inclus par exemple des critiques qui ne sont actifs que sur Internet), plus de diversités dans les genres (des spécialistes du documentaire et du cinéma expérimental) et une plus grande ouverture sur le monde (globalisation oblige). 1000 spécialistes ont été ainsi invités (le plus grand nombre d’invitations depuis que le sondage existe), pour 846 réponses de 73 pays différents. Les résultats donnent 2 045 titres différents qui ont été compilés selon le nombre de votes reçus. De plus, on a continué une tradition entamée en 1992 : une liste parallèle des 10 meilleurs films selon les réalisateurs.

Les résultats, plus conservateurs qu’on ne pouvait s’y attendre, sont fascinants. La plus grande nouvelle est sans doute l’arrivée d’un nouveau #1, Vertigo d’Hitchcock, et le déclassement au #2 de Citizen Kane de Welles. Ce dernier film a connu une stabilité historique impressionnante au #1. À l’exception du tout premier sondage de 1952 qui avait élu Voleur bicyclettes de De Sica à ce prestigieux grade (alors qu’il était sorti en salles à peine quatre ans auparavant), tous les sondages du Sight & Sound depuis 1962 avait scellé ce monstre sacré du cinéma à la première position.

Bien sûr, le déclassement de CK est relatif puisqu’il se retrouve quand même au 2e rang (chez les réalisateurs, il occupe d’ailleurs la même position, à égalité avec 2001 : Odyssée de l’espace). Sans doute est-ce pour le mieux. L’archi-canonisation d’une œuvre dans les arts peut avoir des effets pervers, comme de donner l’illusion que c’est “objectivement” la meilleure œuvre de tous les temps, accompagné d’une sensation académique (ou scolaire) à cela puisqu’une majorité de spécialistes (et de profs) tendent à en parler comme de l’Incontournable du Jugement Éternel et Absolu du Bon Goût. Le résultat est que trop souvent on fossilise ainsi l’œuvre, voire qu’on lui attribue une valeur quasi-dogmatique au sein d’un Panthéon de l’Art quasi divin, alors qu’il n’est qu’un consensus humain et relatif.

À l’inverse, il faut comprendre que n’importe quelle œuvre, canonique ou non, a quelque chose de vivant, avec des qualités et des défauts, et que notre perception de celle-ci ne doit jamais se figer mais elle aussi rester vivante pour l’apprécier à sa pleine valeur. J’interprète donc le déclassement de CK ainsi : un déplacement attendu, qui allait arriver un jour ou l’autre, qui nous permet de réaliser encore que c’est une œuvre dont il faut comprendre l’importance historique et stylistique, mais que ce n’est pas la seule.

Pour le nouveau numéro 1, le parcours est tout aussi intéressant, comme le mentionne Ian Christie :

Hitchcock, who only entered the top ten in 1982 (two years after his death), has risen steadily in esteem over the course of 30 years, with Vertigo climbing from seventh place, to fourth in 1992, second in 2002 and now first, to make him the Old Master.

Autrement dit, le processus de canonisation d’une œuvre est souvent quelque chose qui demande du temps. Le film le plus récent du top 10 date de 1968 (2001 : Odyssée de l’Espace au #6), et on comprend que pour atteindre un tel statut, une œuvre doit prouver qu’elle résiste aux modes. Un film peut emballer la critique et le public l’année où il sort mais être oublié rapidement dix ans plus tard. Vertigo avait été un échec commercial relatif à Hollywood, ce qui explique sa « non-présence » dans le top 10 jusqu’aux années 1980. À l’inverse, la redécouverte de CK dans les années 1950-1960 (film qui avait été « maudit » à sa sortie) avait valorisé celui-ci à partir de ce moment. Mais avec le temps, la reconnaissance et l’appréciation ultérieure de Vertigo en sont venues à en faire de plus en plus un incontournable jusqu’à prendre cette position fabuleuse et dangereuse de nouveau #1.

Mentionnons aussi le nouveau #1 des réalisateurs, Tokyo Story d’Ozu (à mon grand dam, je n’ai jamais vu ce film, mais je vais corriger cela cette session, promis), qui vient lui aussi déclasser CK au second rang.

Il faut bien sûr relativiser ses résultats. Sur 846 listes, seulement 191 incluent Vertigo (et 157 pour CK). Comme le fait remarquer Jim Emerson, le meilleur film de tous les temps se retrouve véritablement présent sur moins d’un quart des listes. C’est donc un consensus relatif.

C’est d’ailleurs ici que cette nouvelle liste devient totalement fascinante : plutôt que de se limiter à publier un top 10, le site de la BFI nous donne accès à une liste élargie des 250 meilleurs films des critiques et des 100 meilleurs films des réalisateurs. De plus, on a mis en ligne la base de données avec toutes les listes de tous les participants. À ce stade, la diversité et la pluralité des choix des critiques est plus frappante. Par exemple, la présence de cinéastes comme Terence Malick, Belà Tarr, David Lynch, Wong Kar-Wai ou Abbas Kiarostami, qui sont tous contemporains.

Une petite réserve locale : aucun critique québécois n’a participé à cette liste, un seul cinéaste québécois, Jean-Marc Vallée, l’a fait, alors qu’on retrouve les listes de 24 critiques, professionnels et réalisateurs canadiens (incluant Vallée). Aussi, au panthéon, les films québécois sont absents. De manière comique, “Au clair de la lune” de Forcier, “Jésus de Montréal” d’Arcand, “32 films brefs sur Glen Gould” de Girard et “Atarajnuat” de Kunuk sont à égalité à la 894e position parce qu’ils ont chacun reçu un vote (et visiblement un vote d’un non-québécois).

Et quel est le meilleur film canadien de tous les temps (excluant les coproductions)? Wavelength de Michael Snow, en 102e position. Et le second? Videodrome de David Cronenberg en 202e position. Aucun autre film canadien ne se retrouve dans le top 250. Connaissez-vous ces deux films? Je vous les conseille fortement, chacun pour des raisons différentes (mais svp, faites des recherches sur Wavelength avant de le regarder : c’est un film expérimental non-narratif, et vous risquez d’être pris au dépourvu sans un peu de préparation au préalable).

Mise à part cette réserve, il faut féliciter l’ouvrage qui a été fait par Sight and Sound. Avec le nombre astronomique de données, d’articles et de commentaires présents sur le site et autour, je vous garantis des heures de surf chronophages à venir.

SOURCES

L’introduction au sondage : http://www.bfi.org.uk/polls-surveys/greatest-films-all-time-2012

La liste, la base de données et les références à des articles connexes : http://explore.bfi.org.uk/sightandsoundpolls/2012/

Le site la British Film Institute (BFI), qui publie Sight & Sound http://www.bfi.org.uk/

Pour comparaison, les listes des 10 meilleurs selon les critiques (depuis 1952) et les réalisateurs (depuis 1992) : http://en.wikipedia.org/wiki/Sight_%26_Sound – ces listes sont aussi présente sur le site de la BFI

Un point de vue relativiste sur la place sacrée de Citizen Kane comme meilleur film de tous les temps, incluant une mise en contexte historique des différentes listes du S&S  peut se trouver dans cette entrée de Kristin Thompson sur le blogue de David Bordwell: http://www.davidbordwell.net/blog/2012/03/06/john-ford-and-the-citizen-kane-assumption/

Un point de vue plus pointu de l’histoire de la mise en scène en profondeur au cinéma, qui démontre que Citizen Kane est plus une “anomalie historique” qu’un “prototype” peut se trouver dans Bordwell, David. 1997. On the History of film Style, Harvard University Press, p. 221-237 (p. 225 pour la citation).

Guillaume Campeau-Dupras, Film Look

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