J’ai bien aimé le dernier Tarantino, Inglorious Basterds. Grosse farce jouissive, me disais-je, où les ignobles méchants sont punis comme on aurait voulu qu’ils le soient dans l’histoire réelle de la Deuxième Guerre Mondiale. Ainsi, et au risque de brûler le punch pour ceux qui n’ont pas encore vu ce film, Hitler et tout l’état major nazi avec lui, auraient péri par le feu dans un attentat perpétré par un fictif commando de juifs américains qui n’aiment rien tant que scalper du nazi, les Inglorious Basterds. Rien dans tout cela n’est vrai, notre intelligence peut même s’en trouver offensée, mais sur le plan de l’affect ce film procure une sorte de jouissance fantasmatique en donnant à voir le spectacle de la juste rétribution, fut-elle vengeresse, que l’histoire réelle ne produit jamais vraiment assez: il faut que les salauds reçoivent ce qu’ils méritent. Cette sorte de jouissance que la fiction rend possible, Aristote appelait ça la catharsis, la purgation des sentiments grâce à laquelle la tension est évacuée et pour lui la fonction sociale du théâtre consiste justement à communiquer par l’effroi et le tremblement (voire même le rire) un affect assez fort pour remuer l’âme en vue d’apporter l’apaisement. Mais quand même, Tarantino y va fort, dire qu’il prend des libertés avec l’histoire est un euphémisme, mais je me disais que c’est en cela justement que réside l’extraordinaire puissance de la fiction, version hollywoodienne, qui peut même aller jusqu’à faire comparaître l’Histoire avec un grand H devant le tribunal de la fiction pour lui imposer un happy ending.
J’en étais là, c’était l’idée que je m’étais faite au sujet de ce film, jusqu’à samedi dernier du moins, lorsque la lecture d’un article de Jean Larose paru dans Le Devoir m’a plongé dans l’aporie. Larose, professeur de littérature à l’U de M et essayiste de renom, trouve consternant qu’on puisse prendre de telles libertés avec l’histoire, qu’on puisse si légèrement en effacer la gravité à des fins purement esthétisantes, il dit en quelque sorte qu’on vide l’histoire de son sens so everybody can feel good. Me voilà donc plongé dans l’aporie, point de départ de la réflexion philosophique n’est-ce-pas, et pour tenter de m’en sortir je me suis dit qu’autour de moi il y avait quand même pas mal de personnes qui s’intéressent à l’histoire et à toutes sortes de questions touchant, disons, la civilisation en général, qu’il me serait profitable de me tourner vers elles, c’est-à-dire vers vous chers étudiants et chers collègues, afin qu’elles m’aident un peu à me tirer d’embarras: Jean Larose a-t-il raison de s’indigner des libertés que Tarantino se permet de prendre avec l’histoire?
Bruno Lacroix




Le 11 novembre 1923
Aussi, si l’on revient dans le temps, du 18 au 20 brumaire de l’an VIII


